Zacharie, je le calcule pas !

Comment des personnes qui n’ont pas particulièrement de qualification en histoire peuvent-elles affirmer haut et fort que tous les spécialistes commettent une grossière erreur dans la chronologie d’une période extrêmement riche en documentation, celle de la dynastie néo-babylonienne ?
Pour toute personne un peu sensée, le débat n’aurait même pas lieu d’être : nous avons d’un côté des personnes qui passent leur vie à étudier l’histoire, sur le terrain ou dans les universités, et de de l’autre des gens qui n’ont rien fait d’autre que lire les ouvrages des précédents sur le sujet. On aura naturellement tendance à avoir confiance dans les compétences et le travail des premiers, et à prendre un peu plus de recul sur les avis des seconds, conscient de leurs limites sur le sujet.
Mais voilà : pour soutenir leur vision des choses, les rédacteurs de la Watchtower, qui sont face aux historiens dans l’inconfortable position que nous venons de décrire, ont une botte secrète : ils ont forcément raison puisqu’ils s’appuient, pour écrire l’histoire comme pour le reste, sur la Bible, qui a toujours raison !
Le sujet, ici, ne sera pas de contredire ce point de vue qui veut que, quel que soit ce qui y est écrit, tout ce qu’on trouve dans la Bible ne peut être que pure vérité, mais il sera de constater que la doctrine jéhoviste n’est de toute façon pas en accord, sur ce point précis qu’est la chronologie de la période de l’exil, avec le corpus biblique.
Nous nous proposerons de démontrer, par l’exemple du sort réservé à certains passages du livre de Zacharie (Zekaria dans la Traduction du Monde Nouveau ou TMN), que l’affirmation jéhoviste, selon laquelle la chronologie présentée par le récit biblique s’oppose à celle acceptée par les historiens, est tout à fait artificielle.
La doctine des Témoins de Jéhovah
Si vous n’êtes pas particulièrement au courant de la chronologie proposée par la société Watchtower, et surtout des arguments qu’elle avance pour la soutenir, vous trouverez des renseignements utiles sur nos pages : Daniel et les sept Temps des gentils
Résumons très succinctement la théorie jéhoviste : Babylone étant tombé aux mains de Cyrus en 539 av.JC (date sur laquelle les Témoins de Jéhovah et les historiens sont en accord), les Israélites sont retournés à Jérusalem deux ans plus tard, en 537 av.JC (cet intervalle de deux ans, au passage, n’est pas dans le texte biblique ; il s’agit d’une affirmation gratuite…). Ce retour d’exil correspond, selon les Témoins de Jéhovah, à la fin d’une période de 70 ans, selon une prophétie qui aurait annoncé la durée de l’état d’abandon du pays par ses habitants.
Le pays dut par conséquent se retrouver complètement désolé 70 ans avant le retour des exilés, c’est à dire en 607 av.JC. Ainsi, c’est nécessairement à cette date-là, et pas à une autre, que les armées de Nabuchodonozor II ont détruit Jérusalem et son temple, et emmené captifs nombre de Judéens. CQFD !
Puisque cette « théorie des 70 ans » amène a rejeter une chronologie soutenue par des dizaines de milliers de preuves archéologiques (vu avez bien lu : des dizaines de milliers de preuves !), l’honnêteté intellectuelle ne voudrait-elle pas qu’on observe de très près cette interprétation des Écritures ?
Le texte biblique est-il absolument clair, sans appel sur ce que sont ces 70 ans, sur leur commencement et sur leur conclusion ?
Mais que dit VRAIMENT la Bible ?
Le premier qui parla de cette période de 70 ans fut le prophète Jérémie. On en trouve mention en Jér 25:10,11 ou en 29:10. A sa suite le Chroniste (2Ch 36:21) ou encore Daniel (Dn 9:2) citent cette période comme étant un temps de désolation ou de ruines pour Juda et Jérusalem. Mais ils ne sont pas les seuls à faire référence à ces 70 ans prophétiques.
Zacharie aussi parle de cette fameuse période (Za 1:12 ; 7:5). Toutefois on notera avec intérêt que la société Watchtower cite ces versets nettement moins souvent que ceux de Jérémie, du Chroniste ou encore de Daniel.
Pourquoi ? Tout simplement parce que si les différents versets que nous venons de citer semblent compatibles avec la compréhension jéhoviste, les versets de Zacharie, eux, la contredisent carrément. Ils sont donc plus ou moins « évités » par la Watchtower, et les rares fois où on les trouve dans leur littérature, on omet soigneusement d’en analyser trop le contenu…
La littérature jéhoviste ne s’est intéressée que 2 fois depuis presque 40 ans à ce verset :
Une fois dans Réveillez-Vous ! du 22 août 1972 (pages 27 et 28), dans l’article ‘Quand Jérusalem a-t-elle été dévastée par Babylone ?’, un article qui cherchait à défendre -607 comme date de la chute de Jérusalem, article dans lequel on ignore totalement le contexte du verset (notamment sa date de rédaction), et où il n’est cité que pour argumenter le fait que les 70 ans sont à comprendre au sens littéral.
Une fois dans le manuel “le Paradis rétabli parmi les hommes - grâce à la Théocratie !” (daté lui aussi de 1972 en anglais, 1977 pour la traduction française), pages 126 à129, seule véritable exégèse de ce verset pour tenter d’expliquer pourquoi il ne faut pas vraiment comprendre ce verset dans son sens le plus immédiat, son sens évident.
Sur cette même librairie informatique, nous trouvons une soixantaine de citations, voire d’explications détaillées, de Jérémie 25:11.
Mais qu’est-ce qui peut justifier une telle différence de traitement ?
Si la Bible est la parole de Dieu, peut-on volontairement ignorer ainsi certains versets parce qu’ils sont gênants vis-à-vis de ce qu’on croit comprendre à la lecture d’autres versets ? Les paroles de Zacharie seraient-elles moins inspirées de Dieu que celles des livres de Jérémie ou de II Chroniques ? )
Il est intéressant de noter la date de rédaction de Zacharie, chose sur laquelle les témoins de Jéhovah sont parfaitement d’accord : entre 520 et 518 av.J.C (au moins pour la partie du livre qui nous intéresse).
Zekaria 1:1 (Traduction du Monde Nouveau) : Au huitième mois, dans la deuxième année de Darius, la parole de Jéhovah vint à Zekaria le fils de Bérékia le fils d’Iddo le prophète
Darius (ou Darios) a commencé à régner en -522 et est mort en -486 ; la Watchtower, cette fois, est tout à fait en accord avec les dates données par l’histoire. Ce qui nous amène la rédaction de Zacharie vers la fin de l’année (mois d’octobre/novembre) de l’année -520.
A ce moment-là, d’après la chronologie jéhoviste, la période de 70 ans est finie depuis au moins 17 ans.
Et pourtant…
Zekaria 1:12 (TMN) : Et l’ange de Jéhovah répondit et dit : “ Ô Jéhovah des armées, jusqu’à quand ne feras-tu pas miséricorde à Jérusalem et aux villes de Juda, contre lesquelles tu as invectivé ces soixante-dix ans ? ”
“Jusqu’à quand…” Cette seule expression semble indiquer que l’on est dans l’attente de quelque chose de particulier : en l’occurence, c’est la fin de la période de colère divine contre Jérusalem et Juda qu’on espère, dont la durée est précisément donnée ici pour être de 70 ans…
Pas pour la WatchTower !
L’exégèse jéhoviste de Zacharie
D’après les arguments du livre cité plus haut, “Le Paradis rétabli parmi les hommes - grâce à la Théocratie !”, quand l’ange pose la question, il sait parfaitement que les 70 ans dont il parle sont finis depuis belle lurette. Nous lisons dans ce manuel, pages 127,128 :
Puis après avoir présenté quelques arguments un peu alambiqués à mon goût (mais il ne s’agit là que d’un jugement personnel), la conclusion tombe page 129 :
La théorie de la Watchtower résiste-t-elle à l’analyse ?
Que penser de cette exégèse ? Il a été plusieurs fois reproché aux traducteurs de la TMN d’avoir rendu certains passages un peu comme ça les arrangeait. Ici encore, on peut se demander si les traducteurs ne savaient pas ce qu’ils voulaient trouver dans les versets de Zacharie AVANT de les traduire.
Regardons comment d’autres traductions modernes de la Bible rendent ce verset :
Bible de Jérusalem : Alors l’ange de Yahvé prit la parole et dit : « Yahvé Sabaot, jusques à quand tarderas-tu à prendre en pitié Jérusalem et les villes de Juda auxquelles tu as fait sentir ta colère depuis soixante-dix ans ? »
Nouvelle Bible Segond : Le messager du SEIGNEUR reprit : SEIGNEUR (YHWH) des Armées, jusqu’à quand seras-tu sans compassion pour Jérusalem et pour les villes de Juda, contre lesquelles tu es en fureur depuis soixante-dix ans ?
Traduction Œcuménique de la Bible : L’ange du SEIGNEUR reprit alors : « SEIGNEUR tout-puissant, jusqu’à quand tarderas-tu à prendre en pitié Jérusalem et les villes de Juda contre lesquelles tu es irrité depuis déjà soixante-dix ans ? »
La Bible Chouraqui : Le messager de IHVH/Adonaï répond et dit : « IHVH/Adonaï Sebaôts, jusqu’à quand ne matricieras-tu pas Ieroushalaïms et les villes de Iehouda, contre lesquelles tu t’exaspères depuis soixante-dix ans ? »
Bible en Français Courant : L’ange s’exclama : « Seigneur de l’univers, voilà soixante-dix ans que tu es irrité contre Jérusalem et les autres villes de Juda. Combien de temps encore refuseras-tu d’avoir pitié d’elles ? »
Nouvelle traduction Bayard : Alors l’ange messager de Yhwh a dit : Yhwh des Milliers, quand donc auras-tu pitié de Jérusalem et des villes de Juda ? Cela fait soixante-dix ans que tu ne décolères pas contre elles.
Ainsi, pour tous ces traducteurs il n’y a aucun doute sur le fait que les soixante-dix ans en question sont toujours en cours au moment où l’ange parle. Et ce n’est pas sans raison…
Zèh pas fini !
En hébreu, le mot qui est associé à la période de 70ans est « zèh » (Numéro Strong 2088), un démonstratif, qui peut effectivement être parfois rendu par « ce » « cette » ou « ces » (du reste, c’est également ainsi que Darby rendit ce mot dans sa traduction, au XIXe Siècle).
Si l’on s’en tenait à cette définition restreinte, la TMN, quand bien même resterait-elle clairement orientée par la doctrine, pourrait ne pas paraitre particulièrement fautive. Sauf que…
Sauf que le démonstratif « zèh » est employé, en Zacharie 1:12, dans sa forme adverbiale (c’est à dire qu’il est au singulier, il ne s’accorde pas avec le pluriel des « soixante-dix ans »). La traduction « ces soixante-dix ans » de la TMN (désignant alors une période qui pourraient éventuellement appartenir au passé, déjà terminée depuis un certain temps au moment où l’on parle) est donc inexacte.
Le sens ici, est bien celui de « voici soixante-dix ans MAINTENANT » (le sens 1a dans le dictionnaire mis en lien plus haut), et c’est pourquoi les traductions récentes mettent toutes « depuis soixante-dix ans », ou une périphrase de même sens. [2]
Place au jeûne
Pour balayer tout doute concernant le fait que ces 70 ans ne sont absolument pas terminés pour Zacharie, au moment où il écrit, nous pouvons nous reporter au chapitre 7 du livre ; il ne sera même plus nécessaire de consulter d’autres traductions, tant le contexte est explicite.
Nous lisons en Zacharie 7:1-5 (TMN) :
Récapitulons : à la fin de l’année -518, des juifs viennent interroger les prêtres pour savoir s’ils doivent continuer à jeûner au cinquième mois (en mémoire du jour où Nébuzaradan, chef de la garde du corps de Nébucadnezzar brûla la ville et son temple - Jér. 52:12,13 ; II Rois 25:8, 9) et au septième mois (en mémoire du meurtre du gouverneur Guedalia que Nébucadnezzar avait établi pour gouverner les Juifs - Jér. 40:13 - 41:10 ; II Rois 25:22-25), comme ils le font depuis soixante-dix ans. Dieu leur répond que, de toutes façons, il ne leur a jamais demandé de jeûner…
Sur la base de ce récit, faisons un calcul très simple : quand ces juifs ont-ils commencé à jeûner ?
En -518, Dieu lui-même déclare que cela fait soixante-dix ans. Ce qui nous amène , pour le début du jeûne, vers -588. Ou encore, si l’on veut à tout prix que les 70 ans soient un chiffre absolument juste et pas seulement un ordre de grandeur (ce qui n’est pas exclu…), on peut comprendre qu’ils sont dans leur soixante-dixième année de jeûne, et cela signifierait qu’ils ont commencé en -587 !
Quel hasard tout de même ! Pourquoi les juifs auraient-ils précisément commencé à jeûner JUSTEMENT À CETTE PÉRIODE-LÀ, puisque, d’après la Watchtower, Jérusalem aurait été détruite vingt ans plus tôt ?
En fait, il est tout à fait logique de conclure que Zekaria fait débuter les soixante-dix ans vers 587, et il s’attend à vivre la fin des soixante-dix ans à l’époque où il écrit (c’est-à-dire juste avant -517).
C’est ce que l’on comprend de la déclaration angélique du chapitre 1, c’est ce qui ressort des dates de jeûnes de commémoration des juifs, et, last but no the least, c’est surtout conforme à l’histoire…
Pourtant la Watchtower continue d’ignorer royalement ce que disent vraiment ces versets.
Toujours dans « le Paradis rétabli parmi les hommes - grâce à la Théocratie ! », page 237, §9, les témoins de Jéhovah n’hésitent pas à affirmer :
Voilà donc comment, alors que Zacharie dit explicitement que le jeûne dure 70 ans, la Watchtower soutient sans vergogne qu’il dure, en fait, depuis quatre-vingt neuf ans (soixante-dix ans plus les dix-neuf et quelques années qui se sont écoulées depuis ce que EUX considèrent comme la fin des soixante dix ans). Il est tout de même regrettable qu’un prophète inspiré oublie de signaler ce genre de détails !
Comme pour la déclaration angélique du 1er chapitre, ce qui est vraiment écrit dans le texte biblique passe au second plan ; l’essentiel est que le lecteur ne lise et ne comprenne que ce que l’Organisation décide qu’il doit lire et comprendre !
Comment déraisonner à partir des Écritures
En fait, la Bible ne dit JAMAIS de façon absolument incontestable comment se calculent les 70 ans prophétiques de Jérémie, quand et comment ils ont commencé, ni bien sûr quand ils se sont terminés.
Elle n’est même pas définitive sur les événements qui sont concernés par ladite période : s’agit-il d’une désolation complète de Juda, ou d’une période de vassalité ?
Le tout premier sens de Jérémie 25:11 semble pencher pour la deuxième option. On pourrait alors voir les soixante-dix ans comme la période allant de -609 à -539, de la mort du dernier roi Assyrien Assour-Ouballit à la chute de Babylone face aux Perses, période durant laquelle Babylone fut la maitresse incontestée du Monde antique.
Si l’on penche pour une période de désolation du pays, on peut alors la considérer comme la durée où le pays n’eut plus de Temple, unique centre du culte depuis la réforme de Josias. C’est le sens que semble en donner Zacharie.
Devant un tel flou, la démarche « normale » est d’essayer de comprendre la Bible à la lumière de l’histoire.
Or la Watchtower fait précisément le contraire : elle réécrit l’histoire à la lumière de SA compréhension du texte, compréhension très partielle, pour ne pas dire partisane, nous l’avons vu.
Parmi les différentes compréhensions possibles des 70 ans bibliques, la Watchtower choisit justement celle qui est forcément fausse, puisqu’elle oblige à considérer que toute la chronologie du monde antique est fausse de vingt ans, alors qu’elle est soutenue par des preuves absolument incontestables (preuves que ces gens sont d’ailleurs très heureux de trouver pour établir -539, qui leur sert de date-pivot…), alors qu’elle est même soutenue par certains passages de la Bible…
Question naïve : puisque les témoins de Jéhovah sont obligés de déchiffrer ainsi certains versets de la Bible, de jongler avec leur interprétation, pourquoi le faire justement pour ceux qui sont confirmés par l’histoire (tels ceux de Zacharie), et pas pour ceux qui sont infirmés par elle (notamment pour 2 Chroniques 36:21, le seul verset qui semble clairement aller dans le sens de la Watchtower) ?
Nous l’avons vu, la position de la Watchtower sur ce point ne tient absolument pas face à la critique ; sa dernière force réside dans un argumentum ad metum, malheureusement très efficace : si vous n’acceptez pas notre compréhension, c’est que vous êtes un apostat qui renie Dieu…
Quelle humilité !
Notes:
[1] Il est ici question d’occurrences où le verset est clairement cité, car il apparait aussi dans les programmes de lecture biblique proposé par la Société Watchtower.
[2] Nous trouvons d’ailleurs, pour preuve, d’autres exemples dans la Bible d’utilisations très similaires de cette formulation (Grammaire de l’hébreu biblique de Joüon § 143 I) :
Genèse 27:36 : zèh pa`amayim ; voici maintenant deux fois…
Genèse 31:41 : zèh-li `èsrim shana ; voici maintenant vingt ans…
Nombres 14:22 : zèh `èsèr pe`amim ; voici maintenant dix fois…
Nombres 22:28 : zèh shalosh regalim ; voici maintenant trois fois…
Nombres 24:10 : zèh shalosh pe`amim ; voici maintenant trois fois…
Josué 14:10 : zèh ’arba`im we Hamesh shana me’az ; voici quarante-cinq ans depuis…
Josué 22:3 ou 2 Samuel 14:2 : zèh yamim rabbim ; voici longtemps maintenant…
Comme nous le voyons de par ces exemples, le sens que prend le « zèh » adverbial (invariable) est toujours l’insistance sur le présent, « maintenant », « ce coup-ci », comme terminus ad quem de la durée ou de l’action passée dont il est question : elle s’étend jusqu’au moment où l’on parle (qu’elle se poursuive ou non à l’avenir) ; ces versets confirment , pour Zacharie 1 :12, la traduction « depuis soixante-dix ans ».
Un GRAND merci à Didier Fougeras pour son aide précieuse sur ce point.
[3] Nous sommes donc ici en novembre/décembre -518.
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