vendredi, 30 juillet 2010|

2 visiteurs en ce moment

 

« Vous ne faites pas partie du monde »




« … aucune réalité historique ne peut d’elle-même vouloir se rapporter au plan messianique. C’est pourquoi le royaume de Dieu n’est pas le telos de la dunamis historique ; il ne peut etre pose comme but. Historiquement, il n’est pas un but, il est un terme. C’est pourquoi l’ordre du profane profane Expression qui englobe tout ce qui n’est pas issu du sillon TJ, qui, a contrario est appelé spirituel. ne peut être bâti sur l’idée du royaume de Dieu, c’est pourquoi la théocratie n’a pas un sens politique, mais seulement un sens religieux. »

Walter Benjamin, Fragment théologico-politique, cir. 1921, in Œuvres (vol. 2), Paris, Gallimard, 2000.

Au début 2004, l’hebdomadaire français Le Nouvel Observateur titrait sur Les évangéliques : la secte secte qui veut conquérir le monde. Inutile d’y chercher une quelconque mention des Témoins de Jéhovah. Pas une seule fois les journalistes du Nouvel Obs’ ne feront l’amalgame, pas une seule fois ils ne relieront les TJ à ces sectes protestantes en grande majorité états-uniennes. Et ils ont raison. Car si ces deux groupes religieux extrémistes ont de nombreuses similitudes (ils attendent tous « la fin du monde avant le retour du Christ », ils pensent tous à « sauver cette société décadente », à « convertir les impies », à « nettoyer le pays de tous ces homos, ces féministes, ces libéraux ») [1], les Témoins de Jéhovah se distinguent de l’entièreté des sectes issues du protestantisme en leur total refus d’interventionnisme politique.
Alors que ces sectes américaines se constituent en importants lobbies qui pèsent de tout leur poids dans les décisions prises dans les organisations internationales et à Washington, les têtes pensantes des Témoins de Jéhovah (basées à Brooklyn, New York) mettent un point d’honneur à ne jamais s’impliquer dans les affaires du monde.
Cette trouvaille historique stratégiquement géniale constitue un des fonds de commerce des TJ. Citant à l’envi le verset de l’Evangile de Jean : « Ils ne font pas partie du monde comme je ne fais pas partie du monde », les idéologues TJ refusent, condamnent et excluent de leur sein, le cas échéant, toute personne habitée par une ambition politique.
Interdiction totale, donc, de participation à la vie citoyenne à tous les niveaux de pouvoir, exécutif, législatif et judiciaire. Et par extension au quatrième pouvoir, le journalisme.

Kofi Annan - George Bush, même combat !

Ce tabou, jamais vraiment exprimé comme tel, est abordé par la bande, à l’issue d’un raisonnement hautement subversif et finalement inconsciemment néolibéral.
Non seulement « nous ne faisons pas partie du monde », mais en plus le monde est identifié à un endroit de débauche où se mêlent gens de tout pouvoir, de toute classe, race et religion. Les bêtes de l’Apocalypse (car n’oublions pas que chaque thèse TJ s’accompagne d’une lecture hyperréaliste des textes bibliques), toutes plus horribles les unes que les autres, servent d’épouvantail et surtout de symbole des puissances mondiales. Ainsi, dans une vision géopolitique du monde gothico-grotesque, « l’empire américano-britannique » avait été prophétisé au 1er siècle de notre ère par un apôtre Jean digne de Nostradamus, insufflant l’esprit à une autre bête qui elle représente forcément les Nations Unies.
Ainsi, défiant toutes les visions du monde en vigueur en ce début du XXIè s., les TJ renvoient dos à dos les Américanistes convaincus, tout comme les défenseurs du multilatéralisme de l’ONU. Kofi Annan, George Bush, même combat ! Un discours qui ne peut bien sûr que plaire aux personnes peu instruites, peu cultivées, élevées à la télévision commerciale, et laissée dans l’ignorance parfois sciemment par une certaine classe dirigeante, au point d’en venir à haïr tout et son contraire. Une grande partie de ceux qui se retrouve chaque semaine sur les chaises des salles du Royaume des TJ appartiennent à cette frange dépolitisée ad nauseam.
Et finalement, même s’ils n’ont que faire du tout-au-marché, n’est-ce pas à l’abolition de l’Etat qu’aspirent les pieux Témoins de Jéhovah ? Réjouissez-vous donc, économistes de tous horizons, plus de 6 millions de dangereux utopistes vous soutiennent dans votre lutte contre la régulation. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que deux groupes humains aux objectifs totalement opposés s’unissent pour arriver à leurs fins.
Mais alors que les disciples d’Adam Smith sont corps et âme dans le système réel mondial, les auto-proclamés disciples du Christ se sont forgés, à force de conviction et de discours, uniquement sur des mots, un univers à la lisière du réel, un microcosme étouffant, havre de tranquillité exempt de toute vicissitude, où chacun aime son prochain, ou s’y efforce. Un univers où l’on voit poindre, sous la couche d’hypocrisie (ciment nécessaire à faire tenir l’ensemble), un ensemble d’individus pétris de culpabilité, de haine refoulée et d’illumination dangereuse.

Des existences smaller than life

« Un jour, m’a récemment dit un Témoin de Jéhovah de longue date, tu comprendras que les hommes ne sont rien tant qu’ils ne réalisent pas qu’il y a une force supérieure qui régit tout.
— Un jour,
lui ai-je répliqué, j’espère que tu comprendras que si l’homme reste les bras croisés attendant que Dieu agisse à sa place, rien ne peut se réaliser. »
Voilà l’essence même du développement idéologique et éthique à l’origine de ma sortie du mouvement TJ. Au-delà des raisonnements réactionnaires, de l’interdiction de la curiosité intellectuelle, de la frilosité à la modernité, de la censure comportementale extrême, c’est le refus de l’implication citoyenne et politique qui m’a convaincu à mettre un halte-là.
La participation à tout scrutin est tout simplement interdit au TJ, qui, bien sûr seul dans l’isoloir, subit le regard pesant de son Dieu. C’est Lui seul qui peut prétendre gouverner l’humain, par conséquent, tout aspirant au pouvoir exécutif, législatif ou même judiciaire commet un véritable blasphème à son égard. Cette pensée, unique à ma connaissance dans le monde religieux, indique à lui-même la dangerosité de la mouvance TJ.
Ainsi, dans la même discussion avec ce fervent Témoin de Jéhovah, celui-ci m’affirmait en toute bonne (?) foi, que l’extrême-droite ne différait pas des partis démocratiques.
Un tel raisonnement dans son chef doit être compris 1) comme une assurance que les TJ ne viennent pas grossir les rangs des extrémistes politiques - puisque tout vote leur est interdit, mais que 2) parallèlement, si demain les extrêmes arrivaient au pouvoir, à quelque niveau que ce soit, ils respecteraient leurs lois avec la même passivité ovine que celle qu’ils manifestent actuellement aux modérés.
L’école publique m’a un jour appris à faire la différence différence entre la gauche, la droite et leurs extrêmes, et comme j’écoutais l’enseignement de mes professeurs avec autant d’attention que les discours bibliques, j’ai pu me forger une opinion, et elle est déplorable à l’égard de mes anciens co-religionaires.
J’ai appris à aimer la beauté de la rhétorique, à apprécier la joute verbale pour ce qu’elle est, une remise en question continue de ses propres convictions, toujours relatives, jamais établies, et à apprécier cette sensation perpétuelle de flottement herméneutique. Irrésolu je suis, irrésolu je resterai. Je peux comprendre ceux que cet équilibre instable affole, inquiète, mais je condamne ceux qui fuient et interdisent toute réflexion hors de carcans prédéfinis, des carcans smaller than life.


Notes:

[1] Nouvel Observateur du 26 février 2004, sous la plume de Sophie des Déserts


modération à priori

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)