Scènes habituelles de la vie d’un Témoin de Jéhovah

C’est généralement un bâtiment à quelques kilomètres du domicile du Témoin de Jéhovah.
Deux à trois fois par semaine, il s’y rend, tout comme 70 autres compagnons de foi (ses « frères et sœurs ») pour assister à ce que dans le jargon de l’organisation on appelle réunion.
Chacune débute avec un cantique
cantique
Il y a en tout 225 chants édités par la Watchtower, repris dans un recueil propret et bien relié, existant en plusieurs formats (il y a une version très grand format pour les myopes, et une autre en braille !).
Lorsqu’on mêle sa voix à d’autres, on est pris comme à un hameçon.

- Ils agitent les lèvres plus qu’ils ne chantent
- Francis Bacon - Etude pour Homme en bleu VII
D’après un portrait de Nasser.
1954, huile sur toile.
Les plus rebelles des adeptes agitent les lèvres plus qu’ils ne chantent, bon compromis entre un refus de s’abaisser à ce culte (qui leur apparaît vain et ridicule) et le regard des autres, lourd et insoutenable. C’est à cela que se limite souvent la liberté de mouvement des contestataires au sein de l’organisation TJ : feindre le chant pour ne pas gaspiller sa salive à cet exercice inutile, pour se démontrer à soi-même que l’on n’est pas dupe, tout en évitant de se faire remarquer, de sortir du rang, ce qui serait extrêmement embarrassant.
Cantique
cantique
Il y a en tout 225 chants édités par la Watchtower, repris dans un recueil propret et bien relié, existant en plusieurs formats (il y a une version très grand format pour les myopes, et une autre en braille !).
Lorsqu’on mêle sa voix à d’autres, on est pris comme à un hameçon.
— Kafka, Des enfants sur la route, in Considérations.
pause pipi et prière interminable
Ainsi débute donc chaque réunion à la Salle du Royaume
Salle du Royaume
La Salle du Royaume (Kingdom Hall, en anglais) est le centre du culte des Témoins de Jéhovah locaux. Cette salle peut être louée ou achetée, occupée par une ou plusieurs congrégations.
Le livre Témoins de Jéhovah - Prédicateurs du Royaume de Dieu, page
320, évoque la première utilisation de ce terme :
C’est Joseph Franklin Rutherford, alors président de la Société, qui a proposé en 1935 le nom de Salle du Royaume.
Source : TJ-Encyclopédie
. Un nom qui en lui-même ne veut absolument rien dire, mais dont la scansion à l’envi en fait une marque déposée avec sa signification propre, aussi obscure que le nom d’un médicament. Xanax, Prozac, Lexomil, Salduroyom…
Le cantique
cantique
Il y a en tout 225 chants édités par la Watchtower, repris dans un recueil propret et bien relié, existant en plusieurs formats (il y a une version très grand format pour les myopes, et une autre en braille !).
Lorsqu’on mêle sa voix à d’autres, on est pris comme à un hameçon.
La prière [1] est un honneur pour qui la prononce. Elle varie en qualité et en longueur selon les exécutants. Certains répètent les mêmes phrases à peine modifiées [2], d’autres collent à l’actualité (nos frères persécutés dans telle ou telle partie du monde, un rapport annuel et des articles parus dans les publications bimensuelles ne manquant pas de nous tenir au courant des dernières attaques « sataniques » de gouvernements et de pouvoirs en place contre les représentants de Dieu [3]. D’autres encore incluent les noms des membres de la communauté locale (« et n’oublie pas Frère Machin qui a la chiasse, ou Sœur Untel qui a perdu son canari », j’exagère à peine).
Les plus dissipés des Témoins de Jéhovah (il y en a !) ne voient que le nombre de minutes qu’ils doivent rester debout, immobiles, faisant semblant de fermer les yeux, et certains ne manquent d’ailleurs pas de discuter, après les deux heures de réunion, de la lourdeur de certaines prières.

- Des gosses de tous âges, tous en cravate
- Francis Bacon - Homme en bleu VII.
1954, huile sur toile.
Collection privée.
Le cantique
cantique
Il y a en tout 225 chants édités par la Watchtower, repris dans un recueil propret et bien relié, existant en plusieurs formats (il y a une version très grand format pour les myopes, et une autre en braille !).
Lorsqu’on mêle sa voix à d’autres, on est pris comme à un hameçon.
Si tous ces jeunes pestent contre la cravate (le plus souvent élastique, ce qui ajoutait au côté factice), aucun, toutefois, n’a l’air de se rendre compte de l’illégitimité et de l’inutilité de cette obligation (jamais formulée, toujours suggérée, rappelée de temps à autre du haut du podium, l’équivalent de la chaire, en plus moderne).
Les jeunes Témoins de Jéhovah que j’ai connus avaient pour la plupart grandi « dans la Vérité », c’était l’expression consacrée, un autre de ces groupes nominaux érigés en scansion. Etre né dans la Vérité, selon ceux qui étaient né « dans le Monde », c’était la plus belle chose qui pouvait arriver. « Quelle chance tu as ! » Combien de fois n’ai-je pas entendu cette phrase, prononcée par d’authentiques paumés, qui avaient erré sans but à l’extérieur de la communauté.
Le moment est bien choisi, il me semble, pour souligner quelques statistiques, purement subjectives, basées sur aucune étude rigoureuse, simplement issue de l’observation attentive de ce qui fut mon entourage. Ainsi, dans le groupe que j’ai fréquenté durant 20 ans, 25 % des personnes avaient été alcooliques dans leur « ancienne vie », 40 % étaient sans emploi, 50 % lisaient avec difficulté, 80 % n’avaient pas leur diplôme d’études secondaires, 90 % fréquentaient exclusivement des TJ.
J’en étais donc à la description d’un dimanche habituel chez les TJ. Pas de menace, pas de sanction, tout se déroule toujours comme prévu, immanquablement. Parler ici de rituel évoquera à certains, peu au fait du sujet qui nous préoccupe, des images de sombres messes, avec gourou menaçant et fidèles apeurés. Il n’en est rien. Les rituels des Témoins de Jéhovah sont dissimulés sous une couche de sympathie et d’humanité, de simplicité et d’improvisation, et pour certains, oui, pour beaucoup : de sincérité.
Une villa éclairée au néon
Tout cela se déroule dans des bâtiments modernes, éclairés au néon blanc, sans effet spectaculaire. Les TJ sont si forts qu’ils n’ont besoin d’aucune mise en scène esthétique (sauf la cravate). Ils basent d’ailleurs une partie de leur communication sur le refus d’obscurantisme architectural.
Toute la noirceur de leurs théories se cachent donc au milieu d’une sorte de villa, de salle pour banquets, aux murs clairs et aux nombreuses fenêtres, sans vitraux, sans symbole, sans logo (sauf peut-être l’emploi du tétragramme, les 4 lettres en alphabet hébreu qui représentent le nom divin).

- Toute la noirceur de leurs théories
- Francis Bacon - Homme en bleu III
1954, huile sur toile.
Le déroulement systématique des réunions lui-même apporte chez les participants réguliers un calme et une confiance absolue en la machine dont ils sont les éléments. Comment une chose si bien organisée, si prévisible, si concrète, pourrait-elle être autre chose que la Vérité ?
Car pour tous les membres de cette communauté (6 millions de par le monde selon les derniers chiffres), il est un fait que la Vérité absolue (sur la vie, le futur, Dieu, les humains) ne peut être que claire, précise, évidente, déterminée, finie, c’est-à-dire un élément définissable, appréhendable dans sa globalité, foncièrement extérieure à la société humaine.
Dans une vision extrêmement naïve de l’astronomie, encouragée par les illustrations des nombreux ouvrages publiés en interne, ils voient la planète Terre illuminé par la vérité venant du haut, du Tout-Puissant. Le transcendantalisme absolu, et par là, rassurant.
Une vision rassurante, évidente… bref, paresseuse !
Notes:
[1] Chaque fois exécutée par un homme différent (jamais de femme, comme le veut l’apôtre Paul, ce vieux misogyne), selon une distribution de rôle très stricte
[2] Contrairement à ce que croient les catholiques, les TJ affirment que Jésus refuse que l’on annone les mots du Notre Père, il préfère la customisation
[3] Persécutions qui d’ailleurs sont autant de preuves rassurantes du bien-fondé de la foi
[4] Je n’ai jamais rencontré aucun enfant ni aucun ado TJ qui aimait porter le costard.
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