Quand la Watchtower fait la Sion

La Tour de Garde, 1/7/2002, p. 10 § 6 énonce orgueilleusement ceci :
La femme d’Isaïe 60:1-3 est Sion, l’organisation céleste de Jéhovah composée de créatures spirituelles. Aujourd’hui, Sion est représentée sur la terre par le reste de “ l’Israël de Dieu ”, la congrégation internationale des chrétiens oints de l’esprit, qui nourrissent l’espérance de régner au ciel avec Christ (Galates 6:16). Cette nation spirituelle finit par compter 144 000 membres. L’accomplissement moderne d’Isaïe chapitre 60 touche essentiellement ceux d’entre eux qui vivent sur la terre durant “ les derniers jours ”. (2 Timothée 3:1 ; Révélation 14:1.) Cette prophétie en apprend beaucoup également sur les compagnons des chrétiens oints, la “ grande foule ” des “ autres brebis ”
La Watchtower s’est donnée pour mission de former la nouvelle Sion, de la modeler elle et la grande foule qui l’accompagne. Elle s’érige donc en prince des consciences, statuant sans vergogne sur ce qui est du domaine de la vie privée.
Voici un exemple frappant qui se retrouve dans la Tour de Garde du 15 octobre 2007 dans le cadre d’un article qui a précisément pour thème : « Réagissez à la voix de votre conscience ».
Ce texte de l’organisation des témoins de Jéhovah, fort bien écrit comme d’habitude semble démontrer références bibliques à l’appui, que les pratiques bucco-génitales sont interdites hors mariage.
Ce côté mêle-tout, typique de l’organisation surveillant l’intimité des gens est irritant. Est-il légitime ? Fondé également ? La moindre des choses est de vérifier les extraits bibliques utilisés par l’auteur.
Cette étude nous amène à une constatation surprenante et une déduction intéressante sur un sujet inattendu !
Extrait de la Tour de Garde du 15 Octobre 2007, p. 27, § 8 :
Hébreux 13:4 et 1 Corinthiens 6:9 établissent clairement que Dieu désapprouve à la fois l’adultère et la fornication (en grec, pornéïa). Qu’englobe la fornication ? Le terme grec implique l’utilisation des organes génitaux, que ce soit d’une manière naturelle ou d’une manière contre nature et empreinte de dépravation ; il englobe toutes les formes de relation sexuelle hors mariage. Il s’applique donc aux relations bucco-génitales, bien qu’un grand nombre d’adolescents dans le monde entier aient pu s’entendre dire le contraire, ou qu’ils soient arrivés eux-mêmes à la conclusion que ce type de relation est acceptable.
Les vrais chrétiens ne laissent pas l’opinion de « vains parleurs, de gens qui abusent l’intelligence » influencer leur raisonnement ou leur dicter leur conduite (Tire 1:10). Ils restent attachés aux normes élevées des Saintes Écritures. Aussi ne cherchent-ils pas à minimiser la gravité des relations bucco-génitales ; ils comprennent qu’au sens biblique elles sont de la fornication, de la pornéïa, et c’est cette conception qu’ils inculquent à leur conscience [Note de référence : Notre numéro du 15 juin 1983 [1] , pages 30-1, contient des remarques à l’intention des couples mariés.. - Actes 21:25 ; 1 Corinthiens 6:18 ; Éphésiens 5:3.]
A la lecture du paragraphe le lecteur comprendra que les relations bucco-génitales ne sont pas compatibles avec l’édification de la congrégation et, que l’on nous permette ce jeu de mots malicieux, la fellation ne fait pas la Sion.
La question relative au paragraphe donne à coup sûr la tonalité des réponses attendues de la part de l’assistance qui examinera l’article lors de la réunion prévue à cet effet : « comment les chrétiens considèrent-ils les relations bucco-génitales contrairement à beaucoup de gens » ?
Notez bien que dans la question le clivage marié/non-marié a disparu et que c’est la pratique en général qui est pointée d’un doigt accusateur. et dénoncée dans la référence mentionnée.
Examinons et vérifions en détail les références bibliques rendus selon la version Segond (1910).
(Hébreux 13:4 - Sg) Que le mariage soit honoré de tous, et le lit conjugal exempt de souillure, car Dieu jugera les impudiques et les adultères.
(1 Corinthiens 6:9 - Sg) Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront point le royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les impudiques, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les infâmes, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les outrageux, ni les ravisseurs, n’hériteront le royaume de Dieu.
Les textes bibliques en références condamnent l’adultère et l’impudicité. On trouvera fornication pour impudicité dans nombre de versions dont la Traduction du Monde Nouveau.
S’appuyant sur la définition des plus élargies données par des dictionnaires grecs non cités dans ce passage, l’auteur n’hésite pas à user d’autorité pour rapprocher fornication (porneia) et relation bucco-génitale.
Mais Ce point de vue est-il vraiment défendable ?
Rien n’empêche de vérifier sereinement…. Allons-y !
Fornication ?
Le grec qui se révèle sous bien des rapports plus précis que le français ou l’anglais possède des mots qui revêtent néanmoins un grand nombre de sens.
C’est le cas de porneia.
Selon le Lexique du nouveau testament que veut dire porneia ? :
Fornication, porneïa :
- 1. relation sexuelle illicite.
- a. adultère, fornication, homosexualité, moeurs d’une lesbienne, relation avec des animaux etc.
- b. relation sexuelle avec un proche parent ; Lévitique 18
- c. relation sexuelle avec un ou une divorcée ; Marc 10.11,12
- 2. métaphorique le culte des idoles.
- a. de la souillure de l’idolâtrie, provenant de la consommation de sacrifices offerts aux idoles.
Traduction générale : impudicité, infidélité, prostitution
Voici d’ailleurs un récapitulatif des termes grecs relatifs à la sexualité que vous trouverez dans le NT et dont fait usage l’apôtre Paul :
* porneia (« inconduite sexuelle ») : 1 Co 5.1 [2x] ; 6.13,18 ; 7.2 ; 2 Co 12.21 ; Ga 5.19 ; Ep 5.3 ; Col 3.5 ; 1Th 4.3 ;* porneuô (« se livrer à l’inconduite sexuelle ») : 1 Co 6.18 ; 10.18 [2x] ;* pornè (« prostituée ») : 1 Co 6.15-16 ;* pornos (« l’homme qui se livre à l’inconduite sexuelle ») : 1 Co 5.9,10-11 ; 6.9 ; Ep 5.5 ; 1 Tm 1.10 ;* moichalis (« adultère ») : Rm 7.2 [2x] ;* moicheia (« péché d’adultère ») : Ga 5.19 ;* moicheô (« commettre l’adultère ») : Rm 2.22 [2x] ; 13.9 ;* moichos (« homme adultère ») : 1 Co 6.9 ;* arsenokoitès (« homme qui couche avec un homme ») : 1 Co 6.9 ; 1 Tm 1.10 ;* malakos (« passif ») : 1 Co 6.9.
Vous noterez bien que si le terme « porneia » proscrit et dénonce les relations extra-conjugales, il n’infère rien sur les pratiques sexuelles en elles-mêmes et n’amène pas à se prononcer sur le caractère particulier des relations bucco-génitales ou fellation !
Certains commentateurs chrétiens, considérant la latitude de traduction portant sur porneia, soutiennent même que l’apôtre Paul traite ici de l’idolâtrie, toujours très proche de la prostitution sacrée à Corinthe. Et la critique contre la fornication spirituelle qui est un grand péché contre Dieu n’est pas chose rare.
HIST. D’ISRAËL. Infidélité du peuple juif qui abandonne le vrai Dieu pour adorer des dieux étrangers. Je pensais à Isaïe, à la « fornication des hauts lieux » et je remontais la rue de La Harpe, en me répétant cette fin de verset : « Et son gosier est plus doux que de l’huile » (FLAUB., Corresp., 1853, p. 217).
La fornication est, dans le langage prophétique, toujours inséparable de l’idée d’idolâtrie (RENAN, Antéchrist, 1873, p. 423).
La grande Oolla ou Samarie, la petite Ooliba ou Jérusalem, se sont livrées à la fornication en adorant les idoles de l’Assyrie, de l’Égypte et de la Chaldée (Théol. cath. t. 4, 1 1920, p. 999).
Cette idée de corruption spirituelle se retrouve d’ailleurs tout autant dans la notion d’adultère, cité en Hébreux 13:4.
Comprenons bien que les mots grecs mettent en avant les relations coupables s’établissant entre deux personnes, humaines dans la plupart des cas, mais ne permettent en aucun cas de définir si telle ou telle pratique relève spécifiquement de la fornication ou n’en relève pas.
Aller plus loin que ce qui est écrit, dressez un inventaire de ce qui techniquement relève ou non de la fornication ou inconduite, n’a pas à être du ressort du choix arbitraire de certains hommes.
Car si l’on veut citer Paul et relayer comme il convient son avis sur la fornication alors il faut nécessairement lire Paul en fonction du contexte socio-historique de son époque. Sinon on risque le hors-sujet.
Que se passait-il donc à Corinthe ? Des cas majeurs et notoires de fellation ?
Corinthe était une ville grecque célèbre pour son fameux temple d’Aphrodite qui comptait mille hiérodules, des prostituées sacrées et le recours à la prostitution était de fait vu comme un service sacré et non comme un péché abominable.
De fait, Paul connaissait parfaitement la ville de Corinthe. Il y avait séjourné suffisamment longtemps pour avoir participé à la fondation de la congrégation chrétienne qui s’y trouvait. Il avait eu le loisir de percevoir le cadre particulier dans lequel la congrégation devait évoluer et nul doute que la lettre qu’il leur adresse est adaptée à leurs difficultés et leurs tentations.
Car la prostitution est partout dans la ville, elle est chose courante et non taboue comme en témoigne l’étendue du vocabulaire qui s’y rattache comme nous allons pouvoir le constater.
C’est pourquoi il n’est pas possible de faire abstraction du lien entre « porneia » et l’univers de la prostitution ; et ce que Paul condamne à Corinthe c’est avant toute chose la prostitution omniprésente et non pas telle ou telle pratique sexuelle entre adultes consentants. Ce qui va au-delà n’est que pure supposition arbitraire et interprétation de la conscience.
Voici une traduction partielle d’un article très intéressant rédigé par Margaret P. Aymer.
Celle-ci est Assistante Professeur du Nouveau Testament au Interdenominational Theological Center à Atlanta.
Dans l’ancien monde la prostitution était une pratique commune et bien établie. C’était particulièrement le cas dans les temples des déesses de la fertilité du monde ancien. « Porneia » et ses dérivés se réfèrent tous à la prostitution. Un « porneion » est un bordel ; se « porneu_ » est se prostituer ; une « porn_ » est une prostituée ; la « pornikos » était la taxe normalement payée par les tenanciers de bordels : « pornoboske_ » est tenir un bordel ; le métier de « tenancier de bordel » est le « pornoboskia » ; et un homme qui fréquentait les prostituées était appelé un « pornophilas ». Toute traduction de « porneia » ne doit donc pas se référer uniquement à la « fornication », qui a pris le sens du sexe en-dehors du contrat légal du mariage, mais également s’associer avec l’ »engagement dans la prostitution ».
What do the Gospels say about sex and sexuality ? - anglais – en annexe.
Nous touchons du doigt la grande difficulté qu’il y a à statuer sur des textes anciens avec la sensibilité et l’oeil modernes.
La « porneia » pour les Corinthiens était synonyme de prostitution et d’idolâtrie religieuse qui la recoupait. Aller au-delà est totalement arbitraire et revient à plaquer sa propre conscience sur celle d’autres chrétiens, c’est être condamné par les paroles mêmes de l’apôtre Paul.
(1 Corinthiens 4:6 - TMN) Or, frères, ces choses, je les ai présentées sous une autre forme, de manière à ce qu’elles s’appliquent à moi et à Apollos pour votre bien, pour que, dans notre cas, vous appreniez cette [règle] : “ N’allez pas au-delà de ce qui est écrit ”, afin que, individuellement, vous ne vous gonfliez pas [d’orgueil] en faveur de l’un contre l’autre.
(2 Corinthiens 1:24 - TMN) Non que nous dominions sur votre foi, mais nous sommes des compagnons de travail pour votre joie, car c’est par [votre] foi que vous êtes debout.
Dans la mesure où la Watchtower cherche à établir des règles précises afin de statuer sur les cas de « fornication » qui se commettent au sein des congrégations, pratique qui selon Paul est cause d’excommunication, elle se trouve devant la difficulté formidable de décider ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas. A la manière des Pharisiens qui étaient capables de soliloquer sur la lettre de la Loi et faisaient peser sur le dos de leurs contemporains des charges démesurées afin de ne pas toucher de près ou de loin au péché, la Watchtower fait la loi, forme la congrégation, fait la Sion ; et quelque fois jusqu’à l’absurde. Va-t-elle donc à présent étudier de près le livre du Kâmasûtra afin de définir les pratiques interdites ou acceptables.
Sa définition la plus stricte de la « fornication », fixant ses regards sur les définitions les plus larges et méprisant le contexte précité était la suivante : « Usage des organes sexuels d’un partenaire humain ou animal. ». Devant une telle définition certains vétérinaires, inséminateurs de vaches à leurs heures perdues, qui faisaient professionnellement usage des organes sexuels d’un animal, se sont sentis coupables. Dans sa grande bonté, la Watchtower a corrigé sa définition ainsi : « Usage des organes sexuels d’un partenaire humain ou animal dans le but d’en éprouver du plaisir ». Et malheur aux vétérinaires qui prendraient plaisir à faire leur travail.
Puisque la fellation, les relations bucco-génitales, sont à présent pointée du doigt, qu’en est-il alors des relations génito-anales. Une prochaine Tour de Garde devrait probablement paraître afin de statuer le plus officiellement sur cette pratique détestable. Que l’on se rassure cette annonce est ironique. Quoique…
Nous avons suffisamment d’éléments objectifs pour réfuter la condamnation soi-disant biblique des relations bucco-génitales prétendue par la Tour de Garde. Il n’y pas de raison biblique, non entachée d’arbitraire, d’interdire ses pratiques et encore moins de culpabilité à éprouver durant ces actes normaux et courants dans toutes les sociétés depuis des siècles. Il s’agit avant tout de l’intimité sexuelle choisie de deux êtres majeurs et dans ce contexte, personne n’a droit de jugement sur ce sujet.
Pourquoi l’organisation condamnerait-elle les relations bucco-génitales, tout particulièrement dans le cadre du mariage ? A quoi bon ? Qu’a-t-elle à y gagner ? Comme toutes les religions qui imposent une restriction sexuelle, elle demande un sacrifice, crée une frustration, exige une soumission. Cette démarche pesante obligerait l’adepte qui souffre de ces mesures de se conditionner à ce sacrifice, à se convaincre de son bien-fondé et à défendre sa soumission. Cela renforce sa foi, il doit lui-même se convaincre du bien fondé de ces interdits, les défendre et les prôner. Cela annihile sa capacité de doute et de remise en question. De plus, ces mesures éloignent l’adepte de toutes personnes ne se soumettant pas à ces règles et de ce fait, divisent et séparent les couples mixtes, de confessions différentes et renforcent l’unité du mouvement religieux. Enfin, cette condamnation sera bien évidemment transgressée par des milliers de TJ, renforçant leur culpabilité et une vision honteuse d’eux-mêmes. Un seul remède : l’investissement, les œuvres au profit de la secte, le zèle et la pratique religieuse, la démonstration publique de sa foi. Tout bénéfice pour l’organisation ! L’adepte évidemment, n’y voit rien, aveuglé par un discours officiel qu’il ne vérifiera jamais, comme nous l’avons fait ici…
La Watchtower fait la Sion, elle la prétend lumineuse et portant loin sa lumière (Is 60 :1), le mieux encore est qu’elle le fasse toute seule, enfermée dans sa logique, sa suffisance et son absurdité.
Notes:
[1] Qu’en est-il des relations sexuelles entre conjoints, dans le cadre du mariage ? Les anciens n’ont pas à s’immiscer dans la vie privée des chrétiens mariés. En revanche, la Bible, elle, a certainement voix au chapitre. Ceux qui veulent ‘continuer à marcher par l’esprit’ ne feront pas fi des renseignements que les Écritures leur fournissent sur le point de vue de Dieu. Ils feront bien de cultiver la haine de tout ce qui est impur aux yeux de Jéhovah, et notamment des pratiques qui sont manifestement des perversions sexuelles. Les couples devraient agir de façon à garder une bonne conscience, afin de pouvoir se consacrer à cultiver le “fruit de l’esprit” sans entrave. — Galates 5:16, 22, 23 ; Éphésiens 5:3-5. Et si un conjoint désirait ou même exigeait que son partenaire se prête à une pratique qui est manifestement perverse ? Les faits exposés ci-dessus montrent que le mot pornéïa désigne une conduite sexuelle illicite et extraconjugale. Dès lors, même si l’un des époux imposait des perversions sexuelles, comme la sodomie ou la copulation orale, dans le cadre du mariage, cela ne constituerait pas un motif biblique de divorce qui pourrait donner droit à l’un ou à l’autre conjoint de se remarier. Même si un conjoint croyant est profondément affligé par cette situation, il sait que les efforts qu’il fait pour se conformer aux principes bibliques lui vaudront la bénédiction de Jéhovah. Dans un tel cas, il serait bien que le couple discute franchement du problème, en se rappelant que les relations sexuelles devraient rester honorables et saines, qu’elles devraient être une expression de tendresse. Cela exclut d’emblée les pratiques qui peinent l’un des partenaires ou qui lui font du tort. — Éphésiens 5:28-30 ; I Pierre 3:1, 7. Comme nous l’avons déjà dit, les anciens ne sont pas des “policiers” ; il ne leur appartient pas de surveiller les affaires conjugales des couples de la congrégation. Cependant, s’il devient notoire qu’un membre de la congrégation pratique ou recommande ouvertement des relations conjugales contre nature, cet individu ne serait assurément plus irrépréhensible, et partant, il ne pourrait assumer aucun privilège spécial, comme la fonction d’ancien, de serviteur ministériel ou de pionnier. En pratiquant et en encourageant de pareils actes, une telle personne pourrait même devenir passible d’exclusion.
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