Prémices d’une sortie

Il serait long, fastidieux et terriblement impudique d’évoquer les nombreux aléas du hasard qui ont amené vers 14 ans le jeune garçon dont nous racontons ici l’histoire devant le rayon A-B d’une bibliothèque provinciale. On dira seulement son émotion intense à la lecture de Paul Auster et de Samuel Beckett. Ces deux découvertes le placèrent définitivement devant une évidence : Dieu n’est pas une notion absolue. Dieu n’est pas un principe indiscutable.
Dès ce moment, d’abord troublé par cette révélation impie, il tente d’adapter à la vision autorisée les messages de ces auteurs. Mais une telle démarche est alors résolument impossible pour lui. Alors, au lieu de s’éloigner brutalement de l’organisation, qui représente peu ou prou plus de la moitié de sa vie, l’entièreté de sa famille, de nombreux amis et la femme qu’il s’était de longue date résolu à épouser dix ans plus tard, il se met à vouloir appréhender différemment cette organisation, de l’intérieur.
La crise décisive viendra plus tard. Trois ans plus tard.
Cela se fait un matin, sans crier gare, au cours de français de Madame B., fidèle disciple du libre-examen et grande athée devant l’Eternel (ce qui en soit est déjà un exploit). Le texte qu’elle distribue ce jour-là à la classe tient sur une demi page. Un texte qui accompagne toujours aujourd’hui celui qui alors n’était pas encore un renégat.
« Heureux les croyants, car ils ont leur morphine, je préfère mon angoisse et mes yeux grands ouverts. » Fallait-il être foncièrement progressiste et contre-réactionnaire, fallait-il avoir une haute idée du libre-examen et de la laïcité, fallait-il haïr les calotins pour oser diffuser au sein de l’école publique un tel pamphlet, qui, au contraire de ceux écrits inhilo tempore par Voltaire ou Montesquieu, ne bénéficie pas du recul historique, de la patine du temps qui, irrémédiablement, atténue la rage qui motiva leur auteur. Or ce texte était non seulement issu de la plume d’un auteur contemporain, mais surtout de l’un des plus iconoclastes du XXe s. Un penseur polymorphe, ne craignant aucune foudre divine, aucun tabou sociétal, un penseur libre autant qu’un libre-penseur, un homme élevé à l’école de la vie plus que sur le banc des grandes universités. Un provocateur impénitent et amoral. Oui, gloire soit rendue à François Cavanna.
Une gêne profonde envahit ce jour-là l’adolescent témoin de Jéhovah dont nous racontons l’histoire. Le mensonge a assez duré, se dit-il. Il ne veut pas non plus de morphine (jamais la foi n’a été mieux qualifiée), il en veut encore, par contre, de cette angoisse, qui l’étreint parfois, mais qu’il sait quelque peu artificielle.
Et il commence alors à en vouloir à ses parents. Pourquoi l’ont-ils privé d’angoisse ? De quel droit lui ont-ils asséné, dès l’enfance, les réponses à des questions qu’il aurait dû en tout état de cause commencer à se poser à 50 ans ? Une hostilité farouche et sourde le prend alors, et qui ne l’abandonnera que le jour où il quittera, quelques années plus tard, le domicile familial.
Théoriser sa propre révolte
Cette rupture, de nombreux autres Témoins de Jéhovah l’ont connue et continuent à l’éprouver aujourd’hui. Une rupture qui les pousse dans de vaines tentatives de révoltes [1]. Des démarches stériles et surtout autodestructrices qui jamais ne tentèrent directement le jeune homme de cette histoire. [2]
Il est aisé de choisir comme moyen de contestation (et nombre sont ceux, de tous temps et de toutes cultures, qui ont fait de même) le parfait négatif du mode de vie parental. C’est ainsi d’ailleurs que certaines civilisations ont enfin pu évoluer. Mais ces évolutions sociales sont le fruit d’un savant dosage, d’une série de coïncidences parfois, d’une conjonction de milliers de micro-révoltes simultanées et surtout d’une théorisation a posteriori, d’une analyse à froid qui permet de figer une fois pour toutes les acquis.
Pour ce qui est des jeunes TJ, seuls dans des systèmes scolaires où rien n’est fait pour les comprendre, ni même les identifier, la théorisation de sa propre lutte, c’est loin d’être simple.
La culture et la lecture comme armes
Mais alors comment se fait-il que ce jeune homme ait réussi à passer au travers ? A écrire ces lignes, à éprouver cette colère ? A mettre en doute son éducation ? Peut-être est-ce une question de personnalité.
Il faut aussi, bien que cela puisse paraître paradoxal, remercier ces parents TJ qui, un rien plus éclairés que les autres, laissent une liberté de mouvement un rien plus importante que celle accordée aux autres enfants TJ.
Le jeune homme de ce récit a ainsi toujours eu le sentiment que sa mère était une progressiste contrariée.
C’est donc non pas grâce à eux, mais sans qu’ils l’en empêchent, qu’il en est arrivé à la lecture, ce qui, dans les milieux sociaux dont sont issus l’immense majorité des Témoins de Jéhovah, est déjà un fait rare.
Dans le minorité des lecteurs TJ, la plupart lisent les publications fournies par la « Société », simplistes et lénifiants essais sur la situation actuelle, ses liens avec l’antiquité biblique et la destinée millénariste qui attend le Monde.
On l’aura compris, parmi ceux qui restent - 5 % peut-être de la totalité des TJ dans le monde - se retrouvent ceux qui font l’effort d’aller plus loin. Certains ont le courage de pousser la porte d’une bibliothèque, d’une librairie. Et prennent la peine de lire des livres profanes [3].
Ce que l’immense majorité définie plus haut considère comme non seulement du précieux temps gaspillé, mais en plus un dangereux hobby susceptible d’insuffler des pensées négatives dans le chef des « Brebis » [4].
Et ces recteurs de conscience ont raison : le plus grand danger pour la structure TJ est la culture.
D’une conclusion qui n’en est pas une
Tout a commencé, ou tout a pris fin, un dimanche matin de septembre 2000.
Le jeune homme de 19 ans a simplement dit à ses parents qu’il n’avait pas envie de les accompagner à la traditionnelle réunion dominicale. Pas un Non franc et direct, plutôt une hésitation prolongée, une mauvaise volonté affichée, digne du « J’aimerais mieux pas » de Bartleby [5].
C’est son père — ou bien est-ce sa mère ? — qui n’a pas insisté. Obliger n’est pas dans leurs prérogatives. Culpabiliser, instaurer comme pré-requis, présenter comme absolu, oui. Mais obliger, non.
En ce sens, ses parents sont des TJ modérés. Pas réformistes, ni progressistes. Ils s’imposent à eux-mêmes la modération.
Stratégiquement, sur le plan de la communication, c’est très fort.
Le résultat, en tout cas, est là : la barrière de la culpabilisation est en partie vaincue, au moins ébrêchée. Les mois qui ont précédé ce moment crucial, il a réduit à zéro le nombre d’heures passées au porte-à-porte. Son étude individuelle des publications de la société Watchtower est passée à la trappe (comme ces faux malades mentaux maintenus dans leur état de légume uniquement par les pillules qu’ont leur fait avaler). Tout cela était acquis, mais ne plus à assister aux réunions, voilà le moment crucial pour lui.
Pour la première fois de sa vie, il ne se sent plus Témoin de Jéhovah. Pour la première fois de sa vie, il commence à se sentir libre.
Notes:
[1] Voir sur ce site la Lettre à ceux qui sont partis, à ceux qui sont revenus, à ceux qui repartiront…
[2] Il se rendra souvent compte, par après, que bien des choix qu’il fit dans sa vie d’ex-Témoin de Jéhovah furent encore dictés par un désir d’autopunition, comme un accomplissement sournois des mises en garde proférées par l’organisation TJ.
[3] Profane : expression qui englobe tout ce qui n’est pas issu du sillon TJ, c’est-à-dire ce qui est appelé spirituel
[4] Les TJ utilisent volontiers cette imagerie animale pour se qualifier, en opposant les tranquilles ovins aux teigneuses « Chèvres », le reste du monde, on l’aura compris
[5] Immense, et pourtant très court, texte d’Herman Melville.