Prémices d’une sortie

Avant même la naissance, le bambin né dans une famille TJ, baptisés et actifs (c’est-à-dire officiellement engagés dans la vie de la communauté, participant à la prédication, assistant régulièrement aux réunions, …) a assisté à 180 heures de réunions TJ (à condition de n’en avoir raté aucune durant les 9 mois de grossesse, la mère TJ a fréquenté la Salle du Royaume 5 heures par semaine, sans compter la prédication, l’étude individuelle ou collective, les prières …). Après le retour de l’enfant de la maternité, le train-train quotidien TJ reprend ses droits.

- Une barrière intellectuelle infranchissable
- Francis Bacon -
Etude pour nu, 1950
Huile sur toile.
Avant même que l’enfant n’ait pu apprendre à parler, la plupart des croyances TJ lui sont familières. Les noms des livres de la Bible, les comportements à adopter, les formules toutes faites dans telle ou telle occasion, … tout cela fait partie de son bagage culturel de base.
Très vite, l’entourage de l’enfant va solliciter son attention vers les « choses spirituelles ».
Ce que ces personnes bien intentionnées ne reconnaîtront sans doute jamais, c’est qu’elles privent dès lors l’enfant d’une bonne partie de son esprit critique, la part la plus active.
S’installe alors en l’enfant TJ un système de défense élaboré, une barrière intellectuelle infranchissable [1]. Il a deux-trois ans à peine, il ne connaît rien d’autre de la vie que ce que ses parents veulent bien lui faire voir. Son angle de vision est irrémédiablement escamoté.
Bien des années plus tard, quand, plongé dans un univers en totale opposition au sien - l’école —, nous retrouvons notre jeune TJ. Ses idées sont déjà bien arrêtées.
Une petite fille, tout ce qu’il y a de plus mignon
Il a 6 ans. Il sait - c’est-à-dire qu’il croit savoir —, par exemple que ses petits camarades de jeu ne lui survivront pas. Qu’un jour prochain, Dieu - un être qu’on lui a appris à imaginer, qu’on a déclaré présent à ses côtés, à l’intérieur de son propre crâne, même ! — punira tous les autres enfants de sa classe. Pourquoi ? On lui a dit que c’était parce qu’ils ne croyaient pas en Lui.
Si Dieu l’a décidé ainsi, lui qui est justice et amour, c’est qu’il doit avoir une bonne raison.
Et il doit trouver normal que lui, petit bout de 6-7 ans, ne soit pas à même de saisir la justice de cette destruction, ni même de comprendre pourquoi lui sera sauvé et pas les autres, lui qui ne constate pas vraiment de différence entre eux et lui.
De tout cela, on ne discute pas à la maison. Cela va sans dire, cela est établi, cela ne changera pas, n’est pas fait pour changer. Qui est-il, miette dans l’univers, comme on lui explique, pour contester les décisions du Grand Etre Suprême ?
Les questions n’émergent donc pas dans l’esprit de l’enfant. Tout a été programmé pour qu’elles n’accèdent pas à la conscience. Elles n’ont pas le temps, pas l’espace nécessaire : le soir où on ne va pas à la salle, on fait l’étude avec papa ou maman, on prie et on remercie Dieu à tous les repas…
C’est donc que tout cela vaut la peine.
Le questionnement arrive subrepticement, d’un côté peut-être moins surveillé par les « bergers » Témoins de Jéhovah : il y a dans la classe de ce petit gars de 8 ans maintenant, une fille - ou un garçon, ne soyons pas sectaires, contrairement à nos adversaires — tout ce qu’il y a de plus mignon.
La fille, donc, - on choisira cet exemple, pour plus d’authenticité - n’est évidemment pas Témoin de Jéhovah. Elle n’a sans doute jamais entendu parler de Jéhovah. Elle se fout de Jéhovah, tout comme elle se fout des regards attendris que le petit TJ lui lance.
Peu importe d’ailleurs ce qu’elle pense. Revenons à l’enfant TJ : quelque chose semble soudain clocher. Ne lui répète-t-on pas que les Brebis ne se mélangent pas aux Chèvres ? N’entend-il pas sans cesse, dans chaque réunion, dans chaque rassemblement TJ, que côtoyer des personnes non-TJ constitue un piège, un danger ? Que ces personnes ne sont pas pareilles, qu’elles ont le cœur dur et froid ?

- Pourquoi se sent-il déchiré ?
- Francis Bacon -
Etude pour nu accroupi, 1952
Huile sur toile.
Ce que tout le monde comprend, chez les TJ, et qu’il ne sert à rien de préciser, c’est donc que ces êtres-là ne méritent rien d’autre que la mort, la « destruction » comme on aime à le dire chez les Témoins de Jéhovah.
Mais alors pourquoi le petit gars - qui a, disons, maintenant 10 ans - ressent-il tout autre chose pour sa copine de classe ? Pourquoi a-t-il des frissons quand il l’imagine sous les décombres d’un hypothétique Har-Maggedon ?
Pourquoi se sent-il déchiré, entre ce qu’on lui a appris à définir comme l’amour pour Dieu, et cette chaleur au fond de lui qu’il serait bien en peine de nommer amour pour la jeune fille de sa classe ?
Pourquoi se croit-il obligé d’exprimer le contraire de ce qu’il voudrait dire quand il la voit ?
Pourquoi commence-t-il à avoir peur de ses propres pensées, de ses propres sentiments ?
Pourquoi se sent-il sale, coupable, condamné par un être qui lit dans ses pensées ?
Pourquoi, malgré tout cela, continue-t-il d’y penser, à cette fille dans sa classe ?
Un choix semble s’imposer.
Jamais il n’osera en parler à ses parents. Il entend les terribles sentences rendues par les « anciens » à ceux qui ont l’outrecuidance de prétendre à un tel amour « contre nature » : l’exclusion pure et simple du groupe.
Il le comprend : il n’y a pas d’alternative.
L’épreuve de la prédication
Entre-temps, notre petit bonhomme a grandi. Il a regardé — beaucoup - la télévision. Il a vu des choses étranges, il a entendu des mots qu’il n’avait jamais entendu autour de lui.
Par exemple, à la télévision, l’idée de Dieu semble absente.
Dans les dessins animés, on n’invoque jamais Dieu. Dans les séries et les films non plus, ou alors, à la rigueur, certains personnages sont identifiés comme étant croyants, mais toujours de ce qu’il a appris à reconnaître comme une fausse religion.

- Lui aussi est montré du doigt
- Francis Bacon -
Etude pour nu, 1951 (inachevé)
Huile sur toile.
Pas de Témoin de Jéhovah à l’écran, si ce n’est, parfois, pour mettre en exergue leur extrémisme et leur danger.
Ses parents semblent trouver ça rassurant : ça les conforte dans leurs positions. Plus ils sont montrés du doigt, plus ils semblent aimer ça.
Lui aussi est montré du doigt. Quand on lui met une chemise et une cravate taille enfant et qu’on l’emmène « prêcher », il vit dans la crainte pendant 2 heures de croiser un des ses camarades de classe. Le pire ce serait d’aller frapper à la maison de la fille qu’il trouve si jolie. Il s’est arrangé pour avoir l’adresse de tous ses copains, et quand il arrive dans un des quartiers redoutés, c’est à peine s’il ose respirer.
Il doit le reconnaître, ça l’amuse de retrouver ses copains, les autres TJ de son âge. Il partage tant de choses avec eux : les mêmes craintes et les mêmes passions.
Mais quelque chose diffère en eux : ils apparaissent plus sûrs d’eux, plus convaincus que lui du bien fondé de leur comportement.
Eux aussi n’aiment pas croiser les élèves de leur école, mais ils éprouvent tout de même une sorte de fierté à les défier. Comme si la conviction qu’ils allaient leur survivre, que ces moqueries, ils les leur feront ravaler au moment du Jugement dernier, les aidait à surmonter ces regards cruels.
Le bonhomme que nous suivons depuis 10 ans déjà ne ressent pas cette satisfaction. En fait, il n’a pas encore atteint l’adolescence, que déjà il doute.
La « grande école »
S’il en parlait à ses parents - ce qu’il se garde bien de faire : moins on a affaire à eux, mieux c’est — ils lui diraient que ce doute est une faiblesse, qu’il est un premier pas vers la chute (c’est ce que répètent à l’envi les publications de la Watch Tower).
Pourtant, et contre toute attente, il ressent ce doute plutôt comme une force, comme un plus.
Il se fait de plus en plus attentif à tout ce qu’il entend, voit, constate, en dehors de l’organisation.
Il observe attentivement comment vivent ses congénères (il a 12 ans, il est maintenant à la « grande » école). Ils ne semblent pas éprouver cette sensation bizarre qui ne le quitte jamais, et qu’il finira par définir comme la culpabilité.

- Il s’arrange pour que ses sentiments ne soient jamais percés à jour
- Francis Bacon -
Etude d’un nu, 1952-3
Huile sur toile.
Ils vivent leur vie, avec excès, cette vie qui s’étale à deux pas de lui, et qui lui semble si loin.
Dans cette « grande » école, ce n’est plus une, mais une dizaine de filles qui le font chavirer.
Il s’arrange, à chaque fois, pour que ses sentiments ne soient jamais percés à jour. Il aime en secret, se reproche d’aimer, fait tout pour aimer celles qui ne sont pas susceptibles de l’aimer en retour, fait fi - ne voit tout simplement pas ! - d’autres jeunes filles, tout autant dignes d’intérêt, qui, elles, sont disponibles et intéressées par lui.
C’est à ce moment qu’il se met à vouloir lire. De ce qu’il entend aux cours, de ce qu’il voit à la télévision, il conçoit que la lecture est quelque chose de crucial.
Il veut d’abord lire, avant de s’y mettre réellement. Ce stade est important.
Inutile de chercher chez lui des livres intéressants, il n’y en a pas un seul. Alors il se met à rêver de fréquenter la bibliothèque.
Celle de l’école ne contient que des classiques prescrits par le programme, il lira donc Jules Verne et Conan Doyle.
Un jour, plus tard encore, quand il aura décidé de prendre les choses en main, qu’il aura rencontré une jeune fille TJ assez différente pour qu’une relation ambiguë naissent entre eux, il fréquentera la bibliothèque municipale. Par amour pour elle, en cachette…
Il a 15 ans, avant de tenir dans ses bras, clandestinement, une fille de sa congrégation, il a dans ses mains la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster.
Sa vie ne sera plus jamais la même.
A SUIVRE
Notes:
[1] Nous n’aborderons pas ici l’autre barrière, la morale (le bon d’un côté, le mauvais de l’autre). Il y a beaucoup à dire dans cette optique : Qu’est-ce qui se définit le plus facilement chez les TJ , le bon ou le mauvais ? En d’autres termes, les TJ ne sont-ils pas sans cesse exposés à toutes leurs interdictions, à leurs innombrables tabous ?
La fascination pour le « mal », pour le passage à l’acte, lié à la censure du désir, fera sans doute l’objet d’un futur article.
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