Plus vide que le Désert des Tartares...

Je me souviens, dans ma jeunesse studieuse, être entré en relation avec un roman envoûtant et profond de l’écrivain italien Dino Buzzati.
S’il est un thème bien prégnant dans l’œuvre de l’écrivain, c’est certainement l’angoisse du temps qui passe inexorablement et vous conduit bien vite aux portes de la vieillesse et de la mort. Le roman qui s’intitule le Désert des Tartares dégage une force particulière qui amène son lecteur à s’intéresser au sens même de la vie.
L’histoire nous présente Giovanni Drogo, jeune officier prenant fonction au Fort Bastiani. Cette forteresse située au cœur même du désert, loin de toute vie civilisée, se dresse fièrement comme ultime obstacle à la menace de l’invasion des Tartares. Quand cette invasion aura-t-elle lieu ? Personne ne le sait, mais des rumeurs persistantes prouvent bien que l’attaque est imminente.
Giovanni ne pense d’abord qu’à quitter cette forteresse inhospitalière et désolée, mais en peu de temps son sort sera fixé. Une obsession va s’emparer de lui : devenir un héros à la tête de ses hommes et affronter vaillamment et glorieusement les barbares. Mais l’attente a un prix : il va se couper de sa famille, il va renoncer à la vie facile et à bâtir une famille. Il va apprendre à mépriser tous ces lâches qui abandonnent le fort pour une existence confortable en ville.
Mais l’attente dure, et se prolonge. Et voici que trente années ont passé et que Giovanni est devenu un vieillard malade. Miracle, l’hypothétique attaque a lieu, les Tartares arrivent, mais la gloire est pour les autres. Il entend quelques nouvelles de la bataille du fond de son lit de mourant. Il a manqué sa vie, et la vie lui a manqué.
Une bonne présentation du roman est faite sur cette page.
Mais, me direz-vous, quel rapport existe-t-il entre le Désert des Tartares et l’attente millénariste des chrétiens fondamentalistes ?
La posture est très semblable : le chrétien fondamentaliste se fige dans une attente inaltérable. Il ne sait pas quand Dieu ou le Christ viendront, mais ils viendront, et il sera prêt à son poste de garde, comme faisant partie d’une élite silencieuse, méconnue et incomprise.
Sur ma Tour de Garde je me tiens constamment (Isaïe 21:7).
Il est prêt à tous les sacrifices, à se couper de la communauté qui se livrerait à la vie par trop facile et hédoniste d’une vie humaine éphémère. Une seule chose compte : être prêt pour le Grand Jour de Gloire et, sans cet événement destructeur et fondateur, la vie serait intolérablement futile.
Cependant, la similitude ne va pas plus loin.
Car du Désert des Tartares ont surgi les barbares, la folle attente de Giovanni avait du sens, c’est son obsession destructrice qui n’en avait pas.
De l’attente millénariste, jamais rien n’est venu et ne viendra jamais. Combien de dates illusoires cette attente sans fin n’a-t-elle pas déjà générées ?
En ce sens, l’attente millénariste du chrétien fondamentaliste est plus vide que le Désert des Tartares.
Pourquoi l’auteur n’a-t-il pas forgé un personnage qui aurait usé de persuasion pour ramener Giovanni à la raison ? Peut-être l’auteur avait-il besoin de l’entêtement de Giovanni, il en avait besoin, entier, pour son périple tragique, pour que l’histoire ait une force douloureuse ?
Mais n’avons-nous pas la responsabilité humaine d’aider toutes ces personnes qui vivent à jamais recluses dans l’enfermement d’une attente impossible, vivant la vie comme une apnée permanente, à renouer pleinement avec la collectivité ?
Si vous venez sur ce site, c’est que déjà l’idée vous effleure ou, bien mieux peut-être, qu’elle constitue une motivation profonde de votre action présente et passée.
Favorisons cette prise de conscience nécessaire : l’attente millénariste a gâché la vie de milliers de personnes à travers l’Histoire, depuis l’instant même où cette attente a été conçue et renaissant siècle après siècle, tel le phénix, à la faveur des reconstructions prophétiques.
Il est grand temps qu’un terme soit mis à une attente qui n’est qu’une vue de l’esprit.
Pour qu’il n’y ait plus jamais de Giovanni Drogo, ni de Désert des Tartares.
Notes:
5