Peur de l’éternité

- Commentaires de Jerry Guimarães, un ex-TJ brésilien qui a procédé à une analyse du texte appliquée aux TJ :
Je n’oublierai jamais mon angoissant et dramatique contact avec l’éternité.
Quand j’étais petite, je n’avais pas encore goûté le chewing gum et même à Recife, on n’en parlait peu. Je ne savais même pas de quelle sorte de friandise ou de bonbon il s’agissait. Même l’argent que j’avais ne suffisait pas pour en acheter : avec la même somme d’argent, j’aurais pu obtenir je ne sais combien d’autres friandises.
Finalement, ma sœur a économisé, en a acheté et en sortant de la maison pour aller à l’école m’a expliqué :
Comment ça dure toujours ? Je me suis arrêtée un instant dans la rue, perplexe.
Ça dure toujours, et c’est comme ça.
J’étais bien sotte : j’avais l’impression d’avoir été transportée dans un royaume peuplé de princes et de fées. J’ai pris la petite pastille rose qui représentait l’élixir du plaisir qui dure. Je l’ai examiné. J’avais presque du mal à croire au miracle. Moi qui, avec d’autres enfants, parfois retirais de la bouche une friandise encore entière pour la sucer après, juste pour la faire durer plus. Alors que cette chose rose, d’apparence innocente, rendait possible l’impossible monde dont je commençais à me rendre compte.
Avec délicatesse, j’ai fini en fin de compte par placer le chewing gum dans la bouche.
Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? Demandais-je pour ne pas faire d’erreur dans le rituel qu’il devait y avoir.
Maintenant suce le chewing gum pour apprécier le goût sucré, et seulement après, lorsque le goût sera passé, tu pourras commencer à mâcher. Et après, mâcher la vie entière. Sauf si tu le perds. J’en ai perdu plusieurs.
Perdre l’éternité ? Jamais.
Le goût sucré du chewing gum était plus ou moins bon mais je ne pouvais pas dire qu’il était excellent. Et encore perplexe, nous marchâmes en direction de l’école.
Le goût sucré a disparu. Et maintenant ?
Maintenant, mâche pour toujours.
J’ai eu peur, je ne saurais dire pourquoi. J’ai commencé à mâcher et bientôt j’ai eu dans la bouche ce bout de plastique gris qui n’avait plus de goût. Je mâchais, je mâchais. Mais je me sentais déconfite. En vérité, je n’étais plus en train d’aimer le goût. Et l’avantage qu’avait la friandise d’être éternelle suscitait en moi une sorte de peur, comme on peut en avoir devant l’idée d’éternité ou d’infini.
Je n’ai pas voulu avouer que je n’étais pas à la hauteur de l’éternité, qui ne faisait que m’angoisser. Malgré tout, je mâchais bien obéissante, sans m’arrêter.
Jusqu’au jour où ne pouvant en supporter plus, et en passant le portail de l’école, je me suis arrangée pour que le chewing-gum mâché tombe sur le sol sableux.
Non mais regarde ce qui vient de m’arriver ! Dis-je en feignant stupéfaction et tristesse.
Maintenant, je ne peux plus mâcher. La friandise n’a pas duré.
Je te l’ai déjà dit – répéta ma sœur – qu’elle dure toujours. Mais parfois, on la perd. Même la nuit on peut continuer à mâcher, mais pour ne pas l’avaler pendant le sommeil on fixe le chewing gum sur le lit. Ne sois pas triste, un jour je t’en donnerai un autre et celui là, tu ne le perdras pas.
J’étais honteuse face à la bonté de ma sœur d’avoir proféré un mensonge en disant que le chewing gum m’était tombé de la bouche par hasard.
Mais, j’étais soulagée, n’ayant plus à supporter le poids de l’éternité.
Commentaires de Jerry Guimarães, un ex-TJ brésilien qui a procédé à une analyse du texte appliquée aux TJ :
« Je n’oublierai jamais mon angoissant et dramatique contact avec l’éternité ».
Moi non plus, je n’oublierai jamais le moment où la possibilité d’une vie éternelle se présenta à moi. Mais plus tard, j’ai compris que je devais payer un prix beaucoup trop élevé pour entrer en contact avec elle : renoncer à ma personne et croire des mensonges.
« Même l’argent que j’avais ne suffisait pas pour en acheter : avec la même somme d’argent, j’aurais pu obtenir je ne sais combien d’autres friandises ».
Le principal capital symbolique que possèdent les TJ pour investir dans leur rêve d’éternité c’est le temps pour sortir en prédication ; temps qui pourrait être utilisé en poursuite d’études, temps qui pourrait être utilisé en perfectionnement professionnel ; temps qui pourrait être utilisé en vivant librement mais de manière responsable… Un temps qui pourrait être utilisé en « je ne sais combien d’autres friandises ».
« J’ai pris la petite pastille rose qui représentait l’élixir du plaisir qui dure. Je l’ai examiné. J’avais presque du mal à croire au miracle. (…). Alors que cette chose rose, d’apparence innocente, rendait possible l’impossible monde dont je commençais à me rendre compte ».
Les illustrations de la Watchtower nous présentent un monde tout rose. Les TJ sont présentés comme les uniques véritables chrétiens, qui peuvent être reconnus par l’amour qu’ils démontrent entre eux. Lorsque nous sommes invités à participer à cette merveilleuse convivialité, et avec une perspective d’éternité dans peu de temps, chacun de nous aurait presque du mal à y croire tellement c’est bien.
« Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? Demandais-je pour ne pas faire d’erreur dans le rituel qu’il devait y avoir ».
Maintenant ? Des heures, et encore plus d’heures, dans le service de prédication, baptême, et obéissance aveugle aux membres dirigeants.
« Perdre l’éternité ? Jamais ».
C’est notre première réaction devant les « dangers » du monde qui peuvent ébranler notre foi. Nous évitons tous rapports avec lesdits « mondains » pour ne pas gâter nos saines habitudes (mais lesquelles ???). Nous renonçons à notre condition humaine et nous nous renions. Et si nous rencontrons un dissident, nous lui tournons le dos.
« Le goût sucré du chewing gum était plus ou moins bon mais je ne pouvais pas dire qu’il était excellent ».
Lentement, nous revenons sur terre et voyons que la réalité ne correspond pas à la promesse qui nous a été faite. Nous craignons encore de douter des membres dirigeants et de l’organisation. Mais nous savons que ce n’est pas si bien que ça de rester dans cet enclos.
« Le goût sucré a disparu. Et maintenant ? »
Voici que nous nous retrouvons à un carrefour. Nous étions habitués à diviser : c’était soit le monde de la Watchtower que nous tenions pour le bien absolu, soit le reste du monde, milieu de Satan et partant totalement mauvais. Que faire ? Ou nous rejetons cette dualité idiote, ou nous nous résignons à rester dans la Watchtower, encore qu’avec nos doutes, nous pouvons aussi nous repentir.
« Maintenant, mâche pour toujours ».
C’est ce que nous suggèrent les membres dirigeants. Espérer pour toujours. Si votre vie ne suffit pas pour survivre à l’harmaguedon (bien qu’il y a des décennies qu’il fut dit « Des millions de personnes qui vivent aujourd’hui ne mourront jamais »), il y a encore une espérance de résurrection. Et là dans le nouveau monde l’éternité nous sera rendue… Mais oui !
« J’ai eu peur, je ne saurais dire pourquoi. J’ai commencé à mâcher et bientôt j’ai eu dans la bouche ce bout de plastique gris qui n’avait plus de goût. Je mâchais, je mâchais. Mais je me sentais déconfite. En vérité, je n’étais plus en train d’aimer le goût. Et l’avantage qu’avait la friandise d’être éternelle suscitait en moi une sorte de peur, comme on peut en avoir devant l’idée d’éternité ou d’infini ».
Nous découvrons que s’il y a une peur, ce n’est pas d’être détruit durant l’harmaguedon. La peur que nous avons est celle d’une vie éternelle sous la domination d’un Dieu qui ne respecte pas l’être humain.
« Je n’ai pas voulu avouer que je n’étais pas à la hauteur de l’éternité, qui ne faisait que m’angoisser. Malgré tout, je mâchais bien obéissante, sans m’arrêter ».
Craignant de ne plus avoir de contact avec amis et parents, nous hésitons à couper définitivement tous liens avec la Watchtower.
« Jusqu’au jour où ne pouvant en supporter plus, et en passant le portail de l’école, je me suis arrangée pour que le chewing gum mâché tombe sur le sol sableux ».
Ceux-là ce sont nous, les apostats. Nous prenons la porte d’un lieu qui au lieu de nous éduquer nous conditionne, avec une promesse qui ne nous convainc plus, et recrachons ce qui nous provoquait écœurement.
« Mais, j’étais soulagée, n’ayant plus à supporter le poids de l’éternité ».
Soulagement, voilà le terme qui nous définit. Nous ne sommes plus obligés de répertorier les heures de prosélytisme ; nous ne sommes plus obligés de tourner le dos à quelqu’un qui pense différemment ; nous ne sommes plus obligés de nous renier pour satisfaire les caprices d’une divinité ; nous ne sommes plus obligés de croire les bêtises, distorsions et falsifications de la Watchtower. Et, principalement, nous ne sommes pas obligés de croire en une éternité qui a été inventée par ceux qui ont voulu nous jeter dans une geôle.
Bon, ça c’est ma lecture, en tant qu’apostat, de ce beau conte de Clarice Lispector, qui m’avait enchanté à 11 ans quand j’étais sur la voie du baptême. La lecture aujourd’hui est bien différente. Mais de toute façon, pour n’être que de la littérature, le texte peut se plier à différentes lectures et appropriations… Tout comme la Bible elle-même.
Notes:
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