vendredi, 10 septembre 2010|

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Ode au non-vrai




Aphorisme 4

Qu’un jugement soit faux, ce n’est pas, à notre avis, une objection contre ce jugement ; voilà peut-être l’une des affirmations les plus surprenantes de notre langage nouveau. Le tout est de savoir dans quelle mesure ce jugement est propre à promouvoir la vie, à l’entretenir, à conserver l’espèce, voire à l’améliorer. Et nous sommes enclins par principe à affirmer que les jugements les plus faux (et parmi eux les jugements synthétiques a priori ) sont pour nous les plus indispensables, que l’homme ne pourrait pas vivre sans admettre les fictions de la logique, sans ramener la réalité à la mesure du monde purement imaginaire de l’inconditionné et de l’identique, sans fausser continuellement le monde en y introduisant la notion de nombre - au point que renoncer aux jugements faux, ce serait renoncer à la vie, nier la vie. Admettre que le non-vrai est la condition de la vie, certes c’est résister dangereusement au sentiment qu’on a habituellement des valeurs, et une philosophie qui se permet cette audace se place déjà, de ce fait, au-delà du bien et du mal.

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NB : Préférez dans ce cas la traduction de Blanquis à celle, classique, d’Henri Albert, qui rend Unwahrheit dans la dernière phrase par mensonge mensonge . L’expression non-vrai est à nos yeux plus pertinente, surtout dans notre tentative , sur ce site, de démystification d’une certaine Vérité.

Aphorisme 35

Ô Voltaire, Ô humanitarisme, Ô sottise ! La « vérité » et la recherche de la vérité ne sont pas des choses si commodes, et quand l’homme s’y prend trop humainement, quand il ne cherche le vrai que pour faire le bien, je parie qu’il ne trouve rien.

Aphorisme 39

Personne ne croira aisément qu’une doctrine est vraie, pour la simple raison qu’elle rend heureux ou vertueux, excepté peut-être les gracieux « idéalistes », enthousiastes du bon, du vrai et du beau, qui font nager dans leur vivier toute sorte de desiderata bariolés, patauds et débonnaires. Bonheur et vertu ne sont pas des arguments. Mais même des esprits réfléchis ont tendance à oublier que le malheur et la méchanceté ne sont pas non plus des objections valables. Une chose peut être vraie même si elle est au plus haut point nuisible et dangereuse ; il se pourrait même que la constitution foncière de l’existence impliquât qu’on ne pût la connaître à fond sans périr, de telle sorte que la vigueur d’un esprit se mesurerait à la dose de « vérité » qu’il pourrait à la rigueur supporter, ou plus précisément au degré auquel il autait besoin que cette vérité lui fût diluée, voilée, édulcorée, assourdie, faussée. Mais il est hors de doute que les méchants et les malheureux sont mieux doués pour découvrir certaines parties de la vérité et ont de plus grandes chances d’y réussir ; sans parler des méchants heureux, espèce que les moralistes passent sous silence. Il se peut que la dureté et la ruse soient plus favorables à la naissance de l’esprit vigoureux et indépendant, que cette douce, fine et complaisante facilité d’humeur et cet art de tout accepter aisément, qu’on estime à juste titre chez l’homme cultivé. A supposer, ce qui est essentiel, qu’on ne restreigne pas la notion de « philosophe » au seul philosophe qui écrit des livres, ou surtout à ce lui qui consigne par écrit sa propre philosophie. Stendhal apporte à l’image du philosophe affranchi un dernier trait que je ne veux pas négliger de souligner pour l’édification du goût allemand et parce qu’elle va contre ce goût : « Pour être philosophe, dit ce plus récent des grands psychologues, il faut être clair, sec, sans illusion. Un banquier qui a fait fortune a une partie des caractères requis pour faire des découvertes en philosophie, c’est-à-dire pour voir clair dans ce qui est. »
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NB : Voilà donc ce que nous, ex-TJ, nous proposons d’être : des méchants heureux, n’en déplaise aux prophètes de la Watchtower Watchtower Abréviation de Watchtower Bible and Tract Society, la Tour de Garde Société de Bibles et de Tracts.
Il s’agit de la principale structure juridique qui sert à l’Organisation des Témoins de Jéhovah. En raison de leurs liens étroits l’une est synonyme de l’autre.
qui prédisent les pires affres à ceux qui osent quitter l’organisation.
Exercice dur à atteindre, cette méchanceté du bonheur, Nietzsche en est conscient. Et nous aussi

Aphorisme 46 (Extrait)

La foi de Pascal (…) ressemble terriblement à un lent suicide de la raison, d’une raison coriace, acharnée à vivre, pareille à un ver qu’on ne peut tuer en un instant ni d’un seul coup. La foi chrétienne, dans son principe, est sacrifice de l’esprit, de toute sa liberté, de tout son orgueil, de toute sa confiance en soi ; par surcroît elle est asservissement, risée et mutilation de soi.

Aphorisme 59 (Extrait)

C’est la crainte profonde et méfiante de tomber dans un pessimisme incurable qui depuis des millénaires oblige de ne pas démordre d’une interprétation religieuse de l’existence ; l’instinct craint obscurément qu’on puisse s’emparer trop tôt de la vérité, avant que l’homme soit devenu assez fort, assez dur, assez artiste. A cet égard la « piété », la « vie en Dieu » apparaîtrait comme le produit le plus raffiné et le plus exquis dde la crainte de la vérité, comme une dévotion et une ivresse d’artiste en présence de la falsification systématique entre toutes, comme la volonté d’inverser la vérité et de s’en tenir coûte que coûte au non-vrai. Peut-être n’y a-t-il jamais eu moyen plus efficace d’embellir l’homme que la piété ; c’est elle qui le transforme en art, en surface, en jeu de couleurs, en bonté, à tel point que son aspect cesse de nous faire souffrir.

Aphorisme 104

Ce n’est pas leur charité, c’est l’impuissance de cette charité qui retient les chrétiens d’aujourd’hui — de nous brûler vifs.

Aphorisme 225

Hédonisme, pessimisme, utilitarisme, eudémonisme - tous ces systèmes qui mesurent la valeur des choses d’après le plaisir ou la douleur qui les accompagnent, c’est-à-dire d’après des états et des faits accessoires, sont des vues sans profondeur et des naïvetés ; l’homme qui sent en lui des facultés constructives et une conscience d’artiste ne peut que les regarder de haut avec ironie et pitié. Notre pitié pour vous n’est pas, à vrai dire, celle que vous imaginez ; elle ne s’adresse pas à la « misère sociale », à la « société », à ses malades et ses éclopés, ses vicieux et ses estropiés de naissance qui gisent autour de nous sur le sol ; moins encore aux couches serviles, mécontentes, opprimées, rebelles, qui aspirent à la domination, à ce qu’elles appellent la « liberté ». Notre pitié est d’essence plus haute et voit plus loin ; nous voyons l’homme rapetisser et nous voyons que c’est vous qui le rapetissez. Il y a des instants où c’est votre pitié, précisément, qui nous étreint d’une angoisse inexprimable, où nous nous défendons contre cette pitié, où votre sérieux nous paraît plus dangereux que n’importe quelle frivolité. Vous voulez, si possible, abolir la souffrance, et il n’y a pas de plus fol possible ; il nous semble justement, quant à nous, que nous préférerions rendre la vie plus haute et plus difficile qu’elle ne l’a jamais été. Le bien-être tel que vous l’entendez n’est pas pour nous une fin ; c’est la fin de tout, un état qui rend aussitôt l’homme ridicule et méprisable, qui nous fait souhaiter sa disparition. La discipline de la souffrance, de la grande souffrance, savez-vous ce que c’est que cette discipline qui a mené l’homme jusqu’à la cime de son être ? Cette tension de l’âme dans le malheur, qui lui donne l’énergie, son sursaut devant le grand naufrage, son inventivité, son courage à supporter le malheur, à l’endurer, à l’interpréter et à l’utiliser, tout ce qui a jamais été donné à l’homme de profondeur, de mystère, de masque, d’esprit, de ruse, de grandeur, n’a-t-il pas été acquis par la souffrance, par la discipline de la grande douleur ? Dans l’homme, le créateur et la créature se trouvent unis, car l’homme est matière, fragment, superflu, argile, boue, folie, chaos ; mais l’homme est aussi créateur, sculpteur, dur marteau, divin spectateur qui au septième jour contemple son œuvre - comprenez-vous cette antithèse ? Comprenez-vous que votre pitié, à vous, s’adresse à la créature dans l’homme, à ce qui doit être pétri, brisé, forgé, buriné, brûlé, fondu, purifié de ses scories, à tout ce qui nécessairement souffrira et doit souffrir ? Et notre pitié, ne comprenez-vous pas à quoi va notre pitié à nous, au contraire, quand elle se défend contre votre pitié comme contre la pire des mollesses, la pire des faiblesses ? Donc, pitié contre pitié ! Mais une fois encore, il y a des problèmes plus hauts que tous ces problèmes du plaisir, de la douleur et de la pitié, et une philosophie qui se réduit à ceux-là n’est que naïveté.
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NB : En tout état de cause, Nietzsche n’avait pas les mêmes ennemis que nous. Pourtant, nous nous retrouvons nous aussi face à une foi piétiste fort ressemblante à celle de ceux que décrie Nietzsche. L’enfer pavé de bonnes intentions de la Watchtower… Voilà ce que nous n’auront de cesse de dénoncer.

Friedrich Nietzsche, Par delà le Bien et le Mal,
trad. Geneviève Blanquis, coll. 10/18, éd. UGE, prem. éd. 1973.


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