Nous sommes tous des Natascha Kampusch


- Natascha Kampusch - le 6 septembre 2006
On pourrait se contenter de citer les extraits de la toute première interview donnée par cette jeune fille qui a aujourd’hui 18 ans.
Son expérience (vie isolée de tout contact, sous la férule d’un homme qui la séquestrait sans doute par amour, de toute évidence par folie) mutatis mutandis n’est-elle pas celle vécue par tout jeune élevé chez les Témoins de Jéhovah ? [1]
C’est ni plus ni moins du monde qu’elle a été privée.
Son garde-chiourme lui répétant sans doute à l’envi combien c’était laid, dehors, combien c’était triste, dangereux, combien elle était mieux là, avec lui, dans cette chambre de 8 mètres carré.
Elle a (…) décrit une journée typique chez son ravisseur. « Ménage, lecture, télévision, discussion, cuisine. C’était tout. Pendant des années. Et tout ça lié à la peur de la solitude. »
Ah ! La menace de la solitude ! Un autre point commun avec la captivité TJ : cette menace suspendue au-dessus des têtes des jeunes élevés dans ce qu’on leur désigne comme étant « la Vérité ».
« En principe, je n’ai pas le sentiment d’avoir manqué de quoi que ce soit », a estimé la jeune fille tout en reconnaissant que sa jeunesse avait été différente de celle des autres adolescents. Elle a noté que cette situation particulière lui avait épargné certaines choses, comme de commencer à fumer, à boire ou d’avoir de mauvaises fréquentations.
S’ils sortent du cocon doctrinal, les jeunes TJ sont convaincus — au plus profond d’eux-mêmes, tant le message est puissamment ancré — qu’ils encourront les pires sévices. Une vie de débauche les attend.
Forcés de croire dès la naissance, sont - avant même d’avoir accès au langage — victime du Syndrome de Stockholm. Comme Natascha.
Le journal raconte que Natascha a beaucoup pleuré en apprenant la mort de [son ravisseur] Wolfgang Priklopil, ce qui pourrait dénoter un « syndrome de Stockholm », une empathie des victimes avec deux qui les détiennent.

- « Je n’ai pas le sentiment d’avoir manqué de quoi que ce soit »
- La cache de 8 mètres carré
Ces larmes, sincères et émouvantes, les ex-Témoins de Jéhovah qui ont un jour eu à « tuer le père » (pour utiliser le vocabulaire freudien) les connaissent bien.
Larmes de crainte, de regret (celui d’avoir blessé ses proches), de doute (et si finalement la Vérité était là, et nulle part ailleurs ?) mais aussi vraies larmes de libération. Et peut-être même, dans un second temps, larmes de joie.
« A mes yeux, sa mort n’aurait pas été nécessaire », a confié Natascha. « Il faisait partie de ma vie. C’est pourquoi je suis en deuil aussi d’une certaine façon ». « Il n’était pas mon maître. J’étais au moins aussi forte », a-t-elle assuré. Mais « pour vous donner une métaphore (…) il me tenait dans ses bras et en même temps il me foulait aux pieds »
Les jeunes TJ qui quittent la Société Watch Tower, qui quittent une congrégation
congrégation
Regroupement local de fidèles Témoins de Jéhovah sous la supervision d’un collège d’anciens.
Ce groupe, composé d’environ 50-100 personnes, se réunit dans un lieu appelé Salle du Royaume-.
, doivent se détacher d’une partie d’eux-mêmes. Dans un premier temps, ils croient ce que leur assènent les anciens, toujours sur le qui-vive quand il s’agit d’éviter la désertion d’une brebis
brebis
Les Témoins de Jéhovah utilisent volontiers cette imagerie animale pour se qualifier, en opposant les tranquilles ovins aux teigneuses « Chèvres » (le reste du monde, on l’aura compris).
(c’est qu’elles se font rares, ces temps-ci !) : ils arrivent presque à se convaincre que leur fuite n’est autre qu’un caprice passager, qu’ils n’ont pas de raison de se détacher de cette organisation qui ne les maîtrisait pas, finalement.
Mais cette servitude volontaire, cet apostolat de misère, valaient-ils tous ces sacrifices ? Combien de temps accepte-t-on de se laisser fouler aux pieds, du moment qu’on est de temps en temps pris dans les bras ?

- Il FAUT désormais sortir
La question ne trouve pas sa réponse en un jour.
Il faut mesurer ce que l’on perd et ce que l’on va gagner : les liens avec la famille seront-ils définitivement coupés ? Quelle mère abandonnerait son enfant au nom d’un Dieu vengeur et rancunier ? Les amis d’enfance oublieront-ils comme d’un coup de baguette magique tous ces souvenirs partagés ?
Peut-être… Cela arrive. Souvent.
Mais cela devrait, au nom de la liberté, vous renforcer dans votre conviction de refuser une vie aussi inhumaine.
Après 3.079 jours de captivité semi-volontaire, la gamine doit TOUT recommencer, ou plutôt, tout commencer. La voilà dehors. Ce n’est que le début. Elle n’y arrivera jamais toute seule.
« Natascha a vécu dans son monde à elle. Elle doit apprendre à gérer notre monde, elle doit apprendre à construire de nouvelles relations, même avec sa famille », explique Monika Pinterits, une avocate qui lui a parlé.
Natascha n’avait pas vu pendant 8 ans, s’engouffre dans la pièce minuscule. Il FAUT désormais sortir. Le premier pas compte. Les autres aussi.
Notes:
[1] L’affaire Kampusch n’est en aucun cas liée aux activités des Témoins de Jéhovah. Le kidnappeur de la jeune fille n’avait jamais — à notre connaissance — eu le moindre lien avec ce mouvement sectaire. Cet article propose une comparaison entre deux situations qui trouvent des échos communs. Il a pour but d’éclairer un peu plus ceux qui ont vécu de l’intérieur une enfance chez les TJ et qui se sentent eux aussi, comme des otages relâchés après des années de bagne.
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