Nicolas Fréret - Lettre de Thrasybulle à Leucippe (1720)

Lettre de Thrasybule à Leucippe
Nicolas Fréret
Critical edition by Sergio Landucci
[Texte taken from the 1986 edition, Firenze, L.S. Olschki]
S. Landucci © 1986-1997
Lettre de Thrasybule à Leucippe
(…)
Mais qui nous a dit qu’il y eut une telle souveraine bonté et sagesse qui existât quelque part hors de cet univers et séparément des êtres particuliers dont il est l’assemblage ? Qui nous a dit, pour parler plus nettement, qu’il y eut hors de nous une divinité telle que nos poètes nous dépeignent le Destin, ce souverain des dieux et des hommes, douée d’intelligence et de volonté et possédant souverainement la bonté, la justice, la prudence et toutes les autres qualités qui sont des perfections dans les êtres semblables à nous ?
Prenons garde que l’idée que nous nous en sommes faite n’ait pas plus de réalité que celle que les ancêtres des Romains, sous l’empire desquels nous vivons maintenant, avoient de leur république. Ils la concevoient comme je ne sçai quel être distingué de tous les citoyens particuliers qui la composoient ; c’est ainsi qu’ils en parloient tous, et c’est en conséquence de cette idée qu’ils exigeoient que chaque citoyen lui sacrifiât ses intérêts, son bonheur et sa vie, quoique le repos et la félicité de cette république ne fussent autre chose que le repos et la félicité des citoyens particuliers. Il n’y a que trop souvent, dans le langage ordinaire des hommes, de semblables termes, qui n’excitent, dans l’esprit de ceux qui les profèrent, qu’une espèce de phantôme, auquel ils attribuent une réalité que n’a jamais eue l’image confuse qui les accompagne.
Les mots de divinité, de destinée, de providence, etc., sont de ce nombre ; et de là vient que ceux qui parlent de ces choses ne sont d’accord ni entre eux ni avec eux-mêmes. Ils varient sans cesse, ne conviennent de rien, s’accusent mutuellement d’erreur, et ne font qu’entasser absurdités sur absurdités, lorsqu’ils entreprennent d’éclaircir, ou seulement de développer, les idées qu’ils prétendent avoir. Si nous n’étions accoutumés dès l’enfance à trembler au seul nom du phantôme de la divinité, nous ne pourrions nous empêcher de les regarder comme des hommes livrés à un véritable délire ; car c’est un délire, de prendre ses propres visions pour des choses réelles et existantes hors de nous-mêmes.
Les hommes attaqués de cette espèce de délire vont plus loin : non seulement ils règlent toute leur conduite sur ces apparences chimériques, mais encore ils veulent forcer les autres hommes à voir ces objets qui n’existent point, et ils les contraignent de se conformer à leur conduite et de suivre les exemples qu’ils leur donnent. Comme leur délire est contagieux, le nombre des fanatiques est devenu si considérable que les gens sages, sentant l’impossibilité de résister à cette multitude de furieux, ont pris le parti de respecter leur folie et de feindre souvent d’être attaqués du même mal, lorsqu’ils n’avoient que cette voye d’assurer leur tranquillité.
Le fanatisme dont je vous parle devient encore plus dangereux lorsqu’il saisit ces hommes durs, hautains, impérieux, insociables, qui, ne regardant qu’eux-mêmes et leur propre satisfaction, n’ont jamais goûté le sentiment voluptueux que les âmes bien nées éprouvent en faisant le bonheur de la société dans laquelle elles se trouvent. Ce fanatisme éteint toutes les passions douces et naturelles, il fortifie toutes celles qui sont contraires à la nature et à l’humanité ; et l’on peut dire et assurer qu’il est la source la plus abondante des maux qui affligent l’espèce humaine. Malheur à ceux qui se trouvent liés avec de tels hommes ! Lorsque la fuite leur est interdite, il n’y a qu’un seul parti à prendre ; c’est celui de la complaisance, et heureusement elle vous coûte moins qu’à un autre.
(…)
Lorsqu’une personne de votre caractère a commencé une fois à secouer le joug des opinions reçues dans l’enfance, elle doit aller en avant, s’en délivrer tout à fait, et regarder toute religion comme une opinion tyrannique inventée pour dominer les esprits, et à laquelle il faut que les sages se conforment à l’extérieur pour le bien de la paix, lors surtout qu’ils se trouvent liés avec quelqu’un de ces hommes dont on devient l’ennemi quand on refuse d’être leur esclave. Mais, pour ce qui est du cœur et de l’esprit, le même sage doit les conserver libres et indépendans de toute opinion à laquelle la pure raison ou la loi victorieuse du plaisir ne nous force point de nous soumettre.
(…)
Les vues et les notions de notre esprit sont bornées dans des limites infiniment étroites ; et il apporte en naissant une curiosité, une passion de sçavoir, que rien ne peut satisfaire. On ne se lasse jamais de voir de nouveaux objets ; et la vie entière se passe à chercher les moyens de remplir le vuide et l’inquiétude que laissent en nous les connoissances les plus étendues, dès que nous les avons acquises. Nous ne pouvons connoître aucune chose parfaitement, pas même notre propre substance ; et cependant nous voulons rendre raison de tout. L’aveu de notre impuissance eût été trop douloureux pour notre orgueil ; pour l’éviter, nous avons pris le parti de nous payer de raisonnemens vagues et de suppositions obscures et chimériques.
Par exemple, lorsqu’il s’est agi de rendre raison de l’arrangement et de la conduite de l’univers, on a imaginé des dieux, c’est-à-dire des êtres intelligens et très puissans, placés au-dessus de nous, auxquels on a attribué tous les effets dont la cause étoit inconnue. Bientôt après, on les a regardés comme les auteurs de tous les biens et de tous les maux qui nous arrivent. L’habitude de recevoir ces opinions comme vraies et la commodité que l’on y trouvoit pour satisfaire à la fois la paresse et la curiosité de notre esprit, les a fait regarder comme démontrées, malgré les absurdités dont elles fourmillent ; et cette persuasion est devenue si vive, chez quelques nations, que les raisonnemens les plus sensés et les persécutions les plus violentes n’ont pu leur ôter la croyance qu’elles donnent à des fables extravagantes. Les Egyptiens croyent encore aujourd’hui que le corps d’un animal, qu’un fruit, qu’une plante, souvent destinés par la nature pour servir d’alimens aux hommes, se changent dans la substance même de la divinité, dont ils prétendent cependant avoir des idées plus hautes et plus sublimes que le reste des nations.
L’opinion de l’existence et du pouvoir souverain de ces dieux étant une fois établie, le désir si naturel aux hommes de se rendre heureux, c’est-à-dire de jouir des biens et des plaisirs et d’éviter les maux et la douleur, dont on avoit fait ces dieux dispensateurs, les a portés à chercher les moyens de se rendre ces dieux favorables. On s’en est fait une idée pareille à celle de ce que nous connoissons de plus puissant parmi les hommes, on les a regardés comme nos rois et nos souverains ; et on les a traités sur ce pied-là. On a commencé à leur témoigner sa soumission par des saluts, des adorations et des protestations d’attachement ; on leur a fait des promesses et des voeux, pour les engager à nous faire du bien ; on leur a fait des présens, car les sacrifices de toute espèce qu’on leur offre ne sont autre chose ; on a essayé de les gagner par des louanges et des flatteries ; on a cru que l’attention à leur rendre ces devoirs étoit un sur moyen de leur plaire, et qu’on ne pouvoit y manquer sans attirer leur colère contre une négligence qui nous rendroit criminels.
(…)
Cette opinion de l’existence et du pouvoir de ces dieux dispensateurs des biens et des maux est ce qui a enfanté toutes les différentes religions qui inondent la terre.
Comme cette matière m’a toujours paru d’une importance infinie, puisque c’est d’elle que dépend, à ce que prétend le plus grand nombre des hommes, non seulement le bonheur et le malheur de cette vie, mais encore celui de l’état où nous entrerons à notre mort, je l’ai examinée avec soin. Je n’ai rien négligé de ce qui pouvoit m’en éclaircir et m’en instruire ; j’ai étudié chacune de ces sectes, j’ai lu les livres sacrés de celles qui en ont et j’ai interrogé avec attention les prêtres et les sçavans des sectes qui n’ont point de semblables livres.
Par cet examen, j’ai appris que les hommes ne suivent, à proprement parler, que deux systèmes sur la nature de la divinité, qui même ne sont pas fort opposés dans le fond, et qu’ils ne diffèrent entre eux que dans la forme du culte qu’ils croyent lui être du et sur la nature des pratiques par lesquelles ils espèrent se la rendre favorable. Vous en allez juger, ma chère Leucippe, par une exposition très exacte, quoique assez courte pour être le résultat d’une étude de plusieurs années.
Le premier système est celui des Egyptiens, des Indiens, des Grecs et de la plus grande partie des peuples de l’Occident. Le second est celui des Chaldéens, des Juifs, des Persans et de quelques autres nations orientales.
Ceux qui ont suivi le premier système croyent que l’univers est gouverné par plusieurs dieux, ayant chacun une force qui leur est propre, en sorte que, quoique subordonnés les uns aux autres, ils sont néanmoins indépendans l’un de l’autre à certains égards et dans certaines choses ; en sorte qu’ils peuvent s’opposer à l’exécution de leurs volontés mutuelles et qu’ainsi ils peuvent être divisés, et même en dispute les uns avec les autres. A leur tête est une divinité qui, semblable à nos magistrats et à nos rois, maintient le bon ordre parmi eux et les gouverne suivant certaines loix. Le chef des dieux est plus puissant que chacun des dieux inférieurs pris en particulier ; mais, s’ils étoient tous ligués et réunis contre lui, il ne pourroit leur résister et son pouvoir céderoit au leur. Au-dessus de tous ces dieux est le Destin, la Nécessité, la Nature, puissance aveugle qui règle cependant toutes choses ; de manière que les dieux mêmes ne font qu’exécuter ses loix et ne sont dans l’univers que comme les magistrats d’une république bien policée, où la raison et la loi gouvernent tout. Mais, comme il agit nécessairement, sans choix et même sans connoissance, il est inutile de lui rendre aucun culte.
(…)
Parmi les différentes opinions religieuses que je viens de décrire, il n’y en a aucune dont le dogme et le culte soient établis sur les lumières de cette raison pure et universelle qui éclaire également tous les hommes et qui fait que la distance des tems ou des lieux et que la différence des langues, des coutumes et des opinions ne mettent aucune variété entre eux ; telle qu’est celle qui leur découvre les premiers principes de la morale ou les vérités de la géométrie. Ces opinions sont absurdes, ou tout au moins des suppositions gratuites et sans fondement. Elles sont toutes opposées l’une à l’autre dans le détail des conséquences que l’on en tire.
Les uns croyent que le premier Être gouverne tout par lui-même et par des volontés particulières et donne une attention distincte à chaque objet particulier, comme les Juifs et les chrétiens. Les autres croyent qu’il se repose sur les génies et les intelligences particulières, comme les Chaldéens, les Egyptiens et les Grecs ; et, parmi ceux-là, quelques-uns ne le regardent que comme une cause aveugle destituée de connoissance et d’intelligence.
Tels sont les Egyptiens et les Grecs, qui n’ont jamais adressé de voeux au Destin, qui ne lui ont jamais bâti de temples et qui n’ont établi aucun culte en son honneur. Ce qu’ils nomment la Fortune est une espèce de divinité particulière, qu’ils font présider à ces événemens dont on attribue la cause au hazard parce que l’on n’imagine pas ce qui les a pu produire. Cet oubli du Destin et de la Fortune dans le culte est d’autant plus étonnant que les hommes en ont sans cesse le nom à la bouche, qu’ils l’invoquent seule, qu’ils lui attribuent les bons succès, qu’ils se prennent à elle des mauvais, et que le portrait injurieux qu’ils en font en la traitant de volage, d’inconstante, d’aveugle, de fantasque, lorsqu’ils déclament contre elle dans leurs plus grands emportemens, prouve que dans ces instans mêmes ils reconnoissent son existence et son pouvoir.
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Les Egyptiens, les Indiens, et les chrétiens après eux, ont du moins cru que, tandis que non seulement les dieux, mais le souverain Être, la première Cause de l’univers, s’étoit revêtu du corps d’un homme ou d’un animal pour venir converser parmi nous, il avoit été exposé à tous les accidens auxquels l’espèce dont il avoit pris la figure étoit sujette ; en sorte que, de même qu’Osiris, Adonis et Atys avoient souffert une mort cruelle et que le dieu des chrétiens avoit péri par un supplice honteux et destiné aux plus vils esclaves, le boeuf Apis pouvoit encore tomber sous le couteau du boucher, comme il est arrivé sous Cambise, et servir d’aliment aux hommes, comme il arriva sous Ochus, qui fit servir le boeuf Apis sur sa table et qui régala sa cour aux dépens de la substance divine.
Il n’y a pas moins d’opposition dans le culte et dans la pratique qu’il faut observer, dans les différentes sectes, pour devenir agréable aux dieux.
La plupart égorgent des bêtes, pour se rendre la divinité favorable. Juifs, Chaldéens, Egyptiens, Indiens, tous croyent que la vapeur du sang qu’ils versent, que la fumée et l’odeur des viandes qu’ils brûlent sur les autels, contribuent au bonheur des dieux et les engagent par reconnoissance à leur accorder les grâces qu’ils en veulent obtenir.
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Ces sentimens étant trop absurdes et trop opposés entre eux pour être fondés sur les lumières de la raison naturelle, de la vraie raison, comme vous l’avez vu, il faut examiner par où ils peuvent être appuyés et comment je connoîtrai qu’ils sont vrais.
Je remarque d’abord que tous ceux qui les soutiennent m’assurent en particulier qu’ils ont la vérité pour eux et que leur persuasion est également vive. Et en effet je vois que, pour défendre ces opinions, ils ont fait et ont souffert ce que les intérêts les plus chers ne font point faire pour la conservation de ce que nous avons de plus précieux.
Comme leurs opinions sont toutes opposées entre elles et que la vérité est une, elle ne peut se trouver dans toutes ces différentes sectes à la fois ; il pourroit seulement arriver qu’elle ne fût dans aucune ; car ce n’est pas une chose bien rare, de trouver des gens dont la persuasion est plus forte que les raisons qu’ils ont de croire. Ainsi c’est à moi à examiner, avant que de choisir, celle qui sera la mieux prouvée. Comme elles allèguent toutes avec une égale raison la persuasion où elles sont de la certitude de leurs moyens pour plaire au souverain Être, je ne puis supposer que cette persuasion ait nécessairement été produite, dans les premiers qui l’ont eue, par des preuves évidentes de la vérité des choses qu’ils croyoient, parce que, de leur propre aveu, l’erreur et la fausseté ont excité le même degré de persuasion que la vérité. Ainsi je suis en droit de demander à voir leurs preuves et à les examiner. Ces preuves consistent dans l’autorité des dieux ou du souverain Être, qui a, disent-ils, révélé que ces opinions étoient vraies ; mais, comme ce Dieu ne peut faire que deux choses opposées soient vraies en même tems, il ne doit y avoir qu’une de ces opinions qui jouisse de cet avantage. Voyons quelle sera celle à qui nous l’accorderons.
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Depuis la ruine et la dispersion des Juifs, il s’est élevé parmi eux une nouvelle secte, que l’on nomme chrétiens, du nom de leur législateur (je vous en ai déjà parlé). Ces gens supposent la vérité de la loi et de toutes les révélations judaïques. Mais ils prétendent que le bonheur promis aux Juifs n’étoit pas un bonheur tel qu’ils l’imaginent, consistant dans la gloire, dans la richesse, dans l’abondance et dans la tranquillité de leur empire, ces peuples n’ayant jamais eu aucun avantage sur les autres nations dans la jouissance de ces biens, mais dans la connoissance de la vérité, dans la pratique de la vraie vertu, dans une espèce de béatitude stoïcienne, qui pendant cette vie peut se trouver dans l’état le plus malheureux et après la mort dans le commerce du souverain Être, avec lequel ils converseront et qu’ils connoîtront alors intimement. Ils ajoutent que cette loi donnée aux Juifs n’étoit qu’une loi particulière, qui devoit finir au bout d’un certain tems, après lequel le culte des Juifs et les pratiques gênantes de leurs cérémonies seroient abolies ; qu’alors l’Être suprême n’exigeroit d’autre adoration, des hommes, que le respect, l’amour et la reconnoissance, joints à la pratique exacte d’une vertu sublime et portée plus loin que les philosophes ne l’ont jamais portée ni poussée. Ils assurent que ce tems est arrivé, que leur Christ est celui que Dieu a envoyé parmi les hommes pour leur enseigner les moyens de lui devenir agréable et que c’est celui que Dieu avoit tant de fois promis aux Juifs et qui devoit les tirer de l’état malheureux où ils se trouvoient plongés ; et c’est ce que signifie, selon eux, le titre de Christ qu’ils lui donnent, car il avoit un autre nom. Les Juifs, au contraire, soutiennent que tout ce qui a été prédit, de cet homme qui doit relever leur nation, ne peut se prendre allégoriquement ; ils disent que ce sera un roi puissant, qui les rassemblera et qui rétablira leur empire et l’étendra sur toutes les nations ; et il faut avouer en effet que leurs livres ne nous en donnent pas une autre idée et que l’on n’y trouve rien qui favorise l’explication des chrétiens.
La secte de ces derniers dépend de la vérité de celle des Juifs, sur laquelle elle est entièrement fondée ; ainsi il suffiroit d’avoir détruit la première pour se dispenser de parler de celle-ci ; mais par elle-même elle est destituée de preuves suffisantes. Nous n’avons aucun livre de ce Christ, et, quoique ses disciples en aient écrit plusieurs, il y en a quelques-uns qui ne parlent que par ouï-dire et dont les auteurs ne prétendent pas avoir été témoins des faits qu’ils rapportent ; ainsi on peut leur refuser sa croyance. Pour les autres, ce sont des ouvrages obscurs, inconnus au public, et que les chrétiens cachent avec un grand soin aux Juifs et aux étrangers ; car le mystère est un des grands points de leur religion. Ainsi, comme ces livres n’ont point été exposés à la critique et à la contradiction, le silence de leurs ennemis sur les faits qui y sont contenus ne peut être cité comme un aveu de leur vérité.
D’ailleurs ces livres sont remplis de prodiges faits par cet homme à la vue de toute la nation juive, de maladies incurables guéries sans employer aucuns remèdes, d’aveugles, de muets et de sourds guéris, de gens morts depuis plusieurs jours auxquels il a rendu la vie. C’est une chose absurde, vu la manière dont les hommes sont faits, que de supposer que l’on ait persécuté un homme pour lequel Dieu se déclaroit d’une manière si éclatante, qu’on l’ait arrêté et qu’on l’ait fait mourir comme un malfaiteur, quoique sa vie parois se fort innocente et qu’on n’apperçoive en lui aucune action qui put causer le moindre trouble dans la société. Comment imaginer la vérité de ces merveilles, dont les historiens romains ne disent pas un mot, quand la Judée étoit gouvernée par un homme subordonné aux Romains ?
D’ailleurs une partie de ces livres sont pleins de puérilités et d’absurdités, et l’on ne peut sauver les contradictions qui se trouvent parmi ceux qui sont les plus purgés. Ainsi il n’y en a aucun qui porte quelque caractère auquel notre raison doive se soumettre et qui la force de reconnoître que les opinions qui y sont contenues sont d’une certitude au-dessus de celle des vérités fondées sur l’usage de la raison, et que par conséquent nous devons les recevoir quoiqu’elles ne paroissent pas s’accorder avec ces dernières.
Si vous voyez, ma chère Leucippe, par tout ce que je viens de rapporter, que la vérité de ces religions dépend de l’autorité que ceux qui nous attestent les faits sur lesquels elles sont fondées doivent avoir sur notre esprit et du degré de croyance que nous devons ajouter à leurs discours. Les prodiges et les témoignages visibles que nous ne pouvons attribuer aux hommes ne subsistant plus actuellement, nous ne sommes obligés de croire la vérité de ce que l’on nous en conte que de la même façon que nous croyons les événemens passés ; et ils ne peuvent tout au plus avoir qu’une certitude historique. Or, qu’est-ce qu’une telle certitude ? On s’y prête dans les choses indifférentes et qu’il ne nous coûte rien de croire ; mais, si l’on prétendoit, en conséquence de certains faits historiques, nous dépouiller de ce que nous possédons, nous assujettir à des pratiques gênantes, incommodes et douloureuses, nous priver de ce qui nous est le plus cher, nous interdire tout plaisir, tout repos, en un mot détruire notre bonheur, ne devons-nous pas examiner avec la dernière rigueur les titres sur lesquels on se fonde, résister aussi longtems que nous pourrons le faire avec raison et ne nous rendre qu’à la dernière évidence ? Après tout, il ne s’agit pas moins ici que de la liberté de notre corps, de notre entendement, de notre volonté, que l’on prétend réduire en esclavage. Il me semble que la chose vaut bien la peine de la défendre, et de ne nous point rendre sans combat.
Je vous l’ai déjà dit plusieurs fois : toutes ces religions emploient des preuves de même espèce, pour montrer la vérité de ce qu’elles contiennent. Je vois de tous les côtés une égale persuasion, un zèle égal, un égal dévouement pour des dogmes dont on se dit prêt à sceller la vérité de son sang. On s’accuse mutuellement d aveuglement, d’erreur, de prévention ; et l’on fait des merveilles tant qu’il ne s’agit que d’attaquer les opinions des autres systèmes, on en triomphe hautement, on met dans le plus beau jour leurs absurdités, leurs contradictions, le défaut de leurs preuves ; mais cet avantage cesse dès qu’il s’agit de défendre ses propres sentimens, et passe du côté de ceux qui attaquent. La persuasion la plus vive de certains dogmes et de certains faits n’est donc pas une preuve suffisante pour en établir la vérité ; car cette persuasion est égale dans tous les partis, et la vérité ne peut être que dans un seul. Je ne sçai même par quelle fatalité il arrive que, à la honte de la raison humaine, les religions les plus absurdes, comme celles des Indiens et des Egyptiens, sont celles qui fournissent les plus grandes marques de persuasion : les austérités affreuses auxquelles ils s’assujettissent par un motif de religion sont telles que les supplices inventés par les tyrans les plus cruels ne les égalent pas.
C’est donc à la raison à examiner leurs preuves, et à décider en faveur de celle qui lui paroîtra la mieux prouvée. Ainsi, de leur propre aveu, cette raison qu’ils veulent bannir doit rentrer dans ses droits. Il seroit trop injuste de vouloir bien l’employer lorsqu’il s’agit de combattre les autres opinions, et d’en interdire l’usage quand il faut examiner la sienne propre. D’ailleurs il n’y auroit aucune secte qui ne prétendit avoir ce privilège ; et, si cela étoit, ce seroit encore à la raison à décider entre elles sur cette prétention.
(…)
Rapportons-nous-en donc sincèrement et de bonne foi à la raison, l’unique juge de ces matières ; ne croyons que ce qu’elle nous apprendra. Elle ne nous peut tromper : si elle le pouvoit faire, il n’y auroit plus de règle constante parmi les hommes, et nous voyons cependant qu’ils conviennent dans la connoissance et dans l’usage d’un grand nombre de vérités. S’ils diffèrent entre eux, s’ils se trompent en beaucoup de choses, c’est qu’ils se hâtent de prononcer avant que de l’avoir consultée, c’est qu’ils prennent pour son langage celui de leurs préjugés, ou quelques opinions spéculatives que l’accoutumance et la soumission aveugle à l’autorité des autres hommes leur fait regarder comme des vérités. Il s’agit donc d’éviter la précipitation dans ses raisonnemens, et de rejetter ces principes dont la vérité n’est pas fondée sur un sentiment intérieur vif et distinct ; il s’agit de ne point parler des choses que nous ne connoissons point, et de ne pas prendre pour idées claires et nettes ces images confuses qui accompagnent les termes que les écoles philosophiques ont rendus familiers parmi nous.
Leurs abstractions ne vous sont pas inconnues ; je pourrois en employer le langage sans craindre de vous effrayer. Mais ces subtilités ne vous seroient d’aucun usage : les vaines spéculations des philosophes sont au moins inutiles, pour trouver la vérité. Sans avoir étudié leurs sophistiqueries sur la nature du vrai et des idées, un sens droit, une certaine justesse d’esprit naturelle, dont les hommes ne sont dépourvus que lorsqu’ils ont éteint eux-mêmes le flambeau de la raison par l’abus qu’ils en ont fait, leur suffit pour connoître quel parti ils doivent prendre dans les occasions communes de la vie, où ces prétendus maîtres de la sagesse sont si ignorans, quoique ce soit celles où l’on a plus besoin de se servir de la raison.
Ainsi, sans nous engager dans les définitions philosophiques et dans la discussion trop scrupuleuse de leurs opinions, voyons ce que c’est que la raison, quelle est la nature des connoissances qu’elle doit régler et quelle est la manière dont nous devons nous conduire pour en faire un bon usage. Tachons seulement de n’employer les termes dont nous nous servirons que dans le sens auquel ils sont pris par ceux qui parlent et qui raisonnent avec cette justesse commune dont nous avons parlé.
Nous n’apportons. en naissant, qu’une disposition à connoître, c’est-a-dire à sentir et à appercevoir les impressions que nous recevons des autres êtres, lorsqu’ils agissent sur nous. Ces impressions sont ce que nous appellons connoissances, idées, perceptions ou appercevances.
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Quelque chose que nous disent les philosophes partisans du système religieux pour nous prouver l’existence d’un tel être que leur Dieu, ils ne prouvent autre chose sinon qu’il n’arrive rien qui ne soit l’effet d’une cause ; que le plus souvent nous ne pouvons connoître les causes immédiates des effets que nous voyons ; que, lors même que nous les pouvons voir, ces causes sont elles-mêmes des effets à l’égard des autres causes antérieures qui les ont produites, et ainsi à l’infini. Mais ils ne montrent point qu’il faille en venir à une première Cause éternelle, qui soit la cause universelle de toutes les causes particulières, qui produise toutes les propriétés des êtres et même leur existence, et qui ne dépende elle-même d’aucune autre cause. Il est vrai que nous ne connoissons pas la liaison, la suite et la progression de toutes les causes ; mais que conclure de là ? L’ignorance d’une chose n’a jamais pu être un motif raisonnable de croire ni de se déterminer.
Je ne sçai quelle est la cause d’un certain effet, je ne puis en assigner une qui me satisfasse ; faut-il pour cela que je me contente de celle que me donnera un autre homme qui me dira qu’il en est satisfait, lorsque je verrai qu’une telle cause est impossible, lorsque, avec une ignorance égale à la mienne, il n’aura sur moi d’autre avantage que celui de la présomption, par laquelle il croira sçavoir ce qu’il ignore ?
Il en est arrivé autant à un marchand d’Alexandrie. Il avoit porté aux Indes, entre autres curiosités, quelques-unes de ces machines hydrauliques qui servent à marquer le tems ; elles firent l’admiration de ces barbares, peu intelligens dans les mécaniques ; ils cherchèrent longtems à deviner quelle pouvoit être la cause de ces mouvemens ; et, n’en pouvant venir à bout, enfin l’un d’entre eux, plus hardi que les autres, décida que ces machines étoient des animaux d’une certaine espèce, et, parce que les autres ne pouvoient lui montrer que les mouvemens de cette machine vinssent d’un autre principe que de quelque chose qui fût semblable à ce qui nous fait mouvoir, il se croyoit en droit de les obliger d’admettre son explication.
Les philosophes partisans du système religieux prétendent que, parce que nous ne pouvons expliquer les causes de tous les effets ni parcourir la suite infinie des causes, il faut que nous admettions leur opinion de l’existence d’une Cause universelle. Mais tant qu’ils ne pourront me la rendre probable, tant qu’elle impliquera contradiction dans mon esprit et n’y entrera qu’accompagnée du sentiment de la fausseté, je serai en droit de la rejetter, quoique je ne puisse rendre raison de tout et qu’il y ait bien des choses, dans l’univers, au sujet desquelles je demeure dans l’ignorance.Un philosophe ne doit point avoir honte de convenir de cette ignorance, quand il a lieu de croire qu’elle est invincible et qu’il voit qu’elle lui est commune avec la plus raisonnable partie de son espèce. Non, ma chère Leucippe, ce n’est pas de leur ignorance que les hommes doivent rougir, ce n’est point elle qui leur est dangereuse : une ignorance modeste nous oblige de nous tenir en suspens, elle ne nous fait rien entreprendre témérairement. C’est la présomption, ou la fausse persuasion de connoître, qui nous empêche de remplir les devoirs naturels, qui nous expose à des maux réels, qui nous prive des avantages sur lesquels est fondé notre bonheur ; et, ce qui est de plus grande conséquence pour le genre humain, c’est elle qui a enfanté le fanatisme religieux et philosophique, qui n’a jamais servi qu’à troubler l’ordre public et à détruire le bonheur des particuliers.
Ainsi je supporte sans douleur le vuide que les théistes croyent remplir par la supposition d’une Cause intelligente, infinie en durée, en force, en propriétés et en action. Cette supposition ne serviroit qu’à m’embarrasser dans de nouvelles difficultés. Quand je leur demande de m’expliquer la nature et les propriétés de cette cause, je trouve qu’ils ne s’accordent qu’en un seul point, qui est que c’est la Cause par excellence ; mais sur le reste ils sont dans une variation continuelle, non seulement les uns avec les autres, mais encore chacun d’eux avec lui-même ; à mesure qu’ils avancent dans le détail de leur opinion, son absurdité augmente, par les suppositions particulières qu’ils sont dans la nécessité de faire à chaque pas.
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Vous êtes trop sensée, ma chère Leucippe, pour vous laisser effrayer par les vains phantômes de l’imagination des poètes, qui n’ont de réalité que dans l’esprit d’une populace timide et superstitieuse. Vous sçavez faire usage de votre raison pour les dissiper et pour vous garantir des effets de cette illusion si funeste au repos des personnes timides. Ce seroit en vain que nous nous glorifierions de posséder cette raison, si nous ne la faisions servir à nous rendre heureux et à nous procurer cette tranquillité d’âme et ce repos intérieur qui constitue la félicité pure et sans trouble que nous promet la véritable philosophie. Elle n’est pas capable d’augmenter nos plaisirs, mais seulement de régler nos désirs et nos craintes, et de détruire les vaines terreurs dont notre imagination se remplit ; son objet est de nous ramener à vivre selon la nature et de nous délivrer de l’empire de l’opinion.
Notes:
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