Mieux vaut la vérité amère que le sirop de l’illusion !

En voici un exemple très récent. La Tour de Garde, 1/10/2006, p. 28 § 9 :
L’espérance que Dieu nous donne est infiniment plus précieuse que tout ce que le monde nous propose. C’est ce que rappelle Psaume 37:34 : « Espère en Jéhovah et garde sa voie, et il t’élèvera pour prendre possession de la terre. Quand les méchants seront retranchés, tu le verras. » Oui, nous avons tout lieu de nous ’ réjouir dans l’espérance ’. (Romains 12:12.) Mais cela ne nous est possible qu’à la condition de l’avoir bien présente à l’esprit. Réfléchissez-vous régulièrement à l’espérance que Dieu nous donne ? Vous imaginez-vous dans le Paradis, rayonnant de santé, débarrassé de toute angoisse, entouré de gens que vous aimez et occupé à un travail vraiment passionnant ? Méditez-vous sur les illustrations de nos publications qui dépeignent le Paradis ? Menée régulièrement, une réflexion de ce genre est comme le nettoyage d’une fenêtre qui donne sur un paysage magnifique. Si nous ne prenons pas la peine de laver la vitre, la saleté aura tôt fait d’obscurcir et de déparer le paysage. D’autres choses risquent alors d’attirer notre attention. Ne laissons jamais cela se produire !
Mais cette méditation pour séduisante et innocente qu’elle puisse paraître n’en est pas moins dangereuse car illusoire, La saveur en est douce et prometteuse puisque la réalisation n’est pas et, pour tout vous avouer, ne sera jamais, mais quel en est l’effet à long terme sur la manière avec laquelle on gère sa vie ?
Prêtons attention au philosophe André Comte-Sponville, souvent cité dans nos pages, sur le délicat art de vivre.
Toute espérance est déçue toujours, même quand elle est satisfaite ; c’est en quoi la satisfaction si souvent est douceâtre, comme un désir éventé dès qu’il est assouvi… Beaucoup, constatant que la vie ne répond pas à leurs espérances vont alors accuser la vie, lui reprocher absurdement d’être ce qu’elle est (comment serait-elle autre chose ?), enfin s’enterrer vivant dans la rancœur ou le ressentiment… J’aime mieux la joyeuse amertume de l’amour, de la souffrance, de la désillusion, du combat, victoires et défaites, de la résistance, de la lucidité, de la vie en acte et en vérité.
J’aime mieux le réel, et la dureté du réel. Si la vie ne répond pas à nos espérances, ce n’est pas forcément la vie qui a tort : il se pourrait que ce soit nos espérances qui nous trompent, depuis le début (depuis la nostalgie première qui les nourrit), et que la vie ne puisse dès lors que nous détromper…
Goût saumâtre de la déception, dont rien ne guérit que le désespoir, s’il est possible, la sapidité très acre et très salutaire du désespoir. Toute espérance est déçue, toujours : il n’est de bonheur qu’inespéré.
Puis il y a la fatigue, qui nous ressemble tellement, qui nous accompagne, qui n’est peut-être que la mort elle-même qui travaille, qui nous travaille, ou la vie simplement qui s’use et qui résiste…
(…)
Vivre est une tragédie, vivre est une comédie, et c’est la même pièce, et elle est belle et bonne, en tout cas elle peut l’être, si nous savons la vivre, si nous savons l’aimer comme elle est, et d’ailleurs nous n’avons pas le choix. Il faut aimer la vie comme elle est, ou ne l’aimer pas. C’est où je retrouve Alain, et Montaigne, et Lucrèce, et Spinoza… Aimer : accepter. Supporter, quand il faut ; se réjouir, quand on peut. Sagesse tragique, et c’est la seule qui ne mente pas. Au fond c’est ce que Freud appelle le travail du deuil, et cela vaut mieux que la religion ou le mensonge mensonge . Plutôt la vérité amère que le sirop de l’illusion !Le goût de vivre - Impromptus - PUF/Perspectives critiques (1996)
A quoi les chefs fondamentalistes portent-ils leurs ouailles ? A mordre dans le présent et à affronter le réel [1] ?
La saveur de l’illusion est trop douce. Tout un monde de rêves et de fantasmes s’est levé pour eux et les attend génération après génération. De l’illusion on ne se rassasie point, l’illusion ne déçoit pas. Comment le pourrait-elle puisque elle ne se confrontera jamais au réel ?
Ce sirop de l’illusion on vous le porte aux lèvres, par petites gorgées mesurées. Histoire de ne pas en perdre le goût.
Comme il est difficile de désapprendre le goût du sirop de l’illusion quand il vous a été dispensé pendant si longtemps vous suggérant son parfum, quand on vous a fait croire pendant si longtemps que les prophéties bibliques pouvaient avoir un sens quelconque pour notre époque actuelle, qu’on vous a si longtemps berné sur la clairvoyance spirituelle d’une élite aveugle et bornée.
Non la vie n’est plus magique, elle est atrocement vulgaire et courte, Oui, la vérité est amère. Mais comme le lance avec conviction le philosophe : mieux vaut la vérité amère que le sirop de l’illusion.
Notes:
[1] L’univers est la seule réponse à la question qu’il ne se pose pas. Le monde n’est pas une moquette : comment aurait-il un prix ? Il n’est ni cher ni non marché : réel simplement. Ni sensé ni absurde : vrai. Offert non à l’interprétation mais à la connaissance, non à la justification mais à l’action - non à l’espérance mais à l’amour. Si vous n’aimez pas le réel, n’en dégoûtez pas les autres.
Le réel a toujours raison, non parce qu’il est bon, doux, humain, mais parce qu’il n’a pas à l’être, parce qu’il ne peut pas l’être. Nous pouvons le transformer, parfois ; mais l’abolir, non. Le réel reste le réel ; c’est sa manière à lui d’être vrai. Quelle folie ce serait que de vouloir réfuter le monde !
Le nihilisme et son contraire - du même auteur.