Michel Onfray - Traité d’athéologie


- Michel Onfray - Traité d’Athéologie
- Editions Grasset (2005)
Et il faut bien convenir qu’en termes de démontage philosophique l’auteur, en bon mécanicien de l’esprit, s’y connaît.
A travers quatre parties (Athéologie, Monothéismes, Christianisme, Théocratie) présentées comme autant de d’occasions de faire un point focal sur la pensée moderne et historique, Michel Onfray s’emploie sans concession à fustiger le monothéisme ambiant qui perdure même à travers la laïcité actuelle.
Tous les fondamentalismes qu’ils soient chrétiens, judaïques ou encore musulmans sont mis à mal et renvoyés dos à dos comme autant d’obstacles à la raison et à la liberté.
Figeant la pensée dans des carcans liberticides, les monothéismes se sont imposés dans une logique de conquête des esprits.
Extrait (p.181-183) :
"(…) L’empereur Théodose déclare le catholicisme religion d’État en 380. Douze ans plus tard il interdit formellement le culte païen. Le concile de Nicée donne déjà le ton. Théodose II ou Valentinien III prescrivent en 449 la destruction de tout ce qui peut exciter la colère de Dieu ou blesser des âmes chrétiennes ! La définition semble assez large pour inclure quantité d’exactions sur tous les terrains. La tolérance, l’amour du prochain et le pardon des péchés ont des limites… Constantin ouvre le bal dès 330 en coupant les ponts avec les philosophes Nicagoras, Hermogénès et Sopatros - exécuté pour sorcellerie pendant qu’on envoie au bûcher les écrits du néo-platonicien Porphyre. Les autodafés se suivent et se ressemblent : on y précipitent une fois les œuvres de Nestorius, une autre celles des émoniens et des montanistes, celles d’Arius bien sûr. Dans les rues d’Alexandrie, Hypathie, la néo-platonicienne, expérimente l’amour du prochain des chrétiens : poursuivie, assassinée, dépecée par des moines, son cadavre est traîné dans les rues et ses restes calcinés.
Jamais en retard pour légitimer l’infâme et lui conférer force de loi sous la rubrique du droit, les juristes donnent une formule légale à toutes ces exactions, crimes et délits, persécutions et assasinats. Il faut lire le Code théodosien, un sommet pour démontrer que le droit exprime toujours la domination de la caste au pouvoir sur le plus grand nombre (le Code noir et les lois de Vichy, tous deux abondamment chrétiens (!), témoignent pour les dubitatifs…). Détaillons : dès 380 la loi condamne les non-chrétiens à l’infamie, autant dire qu’elle justifie la suppression de leurs droits civiques, donc de leur possibilité ,de participer à la vie de la cité, enseignement, magistrature par exemple ; elle décrète la peine de mort pour tout individu qui attente à la personne ou aux biens des ministres du catholicisme et de leurs lieux de culte ; pendant ce temps, les chrétiens détruisent les temples païens, confisquent, pillent et ravagent les temples et leur mobilier en toute légalité puisque des textes de lois le leur permettent…
L’interdiction de pratiquer les cultes païens se doublent d’un combat sans merci contre les hérésies définies comme ce qui ne coïncide pas avec les décrets impériaux. les réunions sont interdites, le manichéisme aussi bien sûr, les Juifs subissent la persécution, au même titre que la magie ou le libertinage des moeurs. La loi invite à la délation… Elle interdit le mariage entre juifs et chrétiens… Elle autorise la confiscation des biens non chrétiens.(…)"
D’où une conclusion terrible sur l’avénement de l’État religieux faîte p. 186 :
« La théocratie se révèle à cette époque - comme à toutes les autres qui suivent - le très exact inverse de la démocratie. »
Pressentant dans le recours au religieux l’impossibilité d’en dégager une ligne directrice non corrompue qui puisse infailliblement guider l’Homme, Michel Onfray s’en prend à la laïcité qui ne serait qu’un désir trompeur de non-intervention.
Il condamne pp. 259, 260 :
"La pensée laïque n’est pas une pensée déchristianisée, mais chrétienne immanente. Avec un langage rationnel, sur le registre décalé du concept, la quintessence de l’éthique judéo-chrétienne persiste. Dieu quitte le ciel pour descendre sur terre. Il ne meurt pas, on ne le tue pas, on l’économise pas, on l’acclimate sur le terrain de la pure immanence. Jésus reste le héros des deux visions du monde, on lui demande seulement de ranger son auréole, d’éviter le signe ostentatoire.
D’où une définition relativiste de la laïcité : pendant que l’épistémè demeure judéo-chrétienne, on fait comme si la religion n’imprégnait pas, n’imbibait pas les consciences, les corps et les âmes. On parle, pense, vit, agit, on rêve, on imagine, souffre, dort, on conçoit en judéo-chrétien, construits par deux mille ans de formatage du monothéisme biblique. Dès lors, la laïcité se bat pour permettre à chacun de penser ce qu’il veut, de croire à son dieu, pourvu qu’il n’en fasse pas état publiquement. Mais publiquement la religion laïcisée du Christ mène le bal…
(…)
Egalité entre le croyant juif persuadé que Dieu s’adresse à ses ancêtres pour lui confier son élection et, pour ce faire, lui ouvre la mer, arrête le soleil, etc. - et le philosophe qui procède selon le principe de la méthode hypothético-déductive ? Egalité entre le fidèle convaincu que son héros né d’une vierge, crucifié sous Ponce Pilate, ressuscité le troisième jour, coule des jours tranquilles depuis assis à la droite du père - et le penseur qui déconstruit la fabrication de la croyance, la constuction d’un mythe, la création d’une fable ? Egalité entre le musulman persuadé que boire du beaujolais et manger un rôti de porc lui interdit définitivement l’accs au paradis quand l’assassinat d’un infidèle, en revanche, lui en ouvre grandes les portes - et l’analyste scrupuleux qui, sur le principe positiviste et empirique, démontre que la croyance monothéiste vaut celle de l’animiste dogon croyant que l’esprit de ses ancêtres revient sous forme d’un renard ?
Si oui alors cessons de penser…
Ce relativisme est dommageable. Désormais, sous prétexte de laïcité, tous les discours se valent : l’erreur et la vérité, le faux et le vrai, le fantasque et le sérieux. Le mythe et la fable pèsent autant que la raison. La magie compte autant que la science. Le rève autant que la réalité. Or tous les discours ne se valent pas : ceux de la névrose, de l’hystérie et du mysticisme procèdent d’un autre monde que celui du positiste Pas plus qu’on ne doit renvoyer dos à dos bourreau et victime, bien et mal, on ne doit tolérer la neutralité, la bienveillance affichée pour la totalité des régimes de discours, y compris ceux des pensées magiques. Faut-il rester neutre ? Doit-on rester neutre ? A-t-on encore les moyens de ce luxe ?
Je ne crois pas…"
Et nous non plus.
Laissez vous prendre par la puissance démonstrative et la conviction érudite de Michel Onfray.
Traité d’Athéologie - chez tous les bons libraires.
Notes:
2