Lucy et l’obscurantisme

Parce que sur le grand échiquier des idées les créationnistes ont ostensiblement posé leurs pions, ils ont abandonné le domaine privé et personnel de la foi pour investir offensivement le champ politique et public.
Ils ont donné au créationnisme une belle apparence scientifique et de nouveaux atours séduisants. Intelligent Design (conception intelligente) et théorie de l’évolution sont deux théories concurrentes et également recevables : l’une et l’autre doivent être enseignées à tous les niveaux de l’éducation. Et que la plus attirante et la plus vendeuse des théories l’emporte. Le Dieu révélé s’efface, du moins pour les besoins de la reconquête des esprits, derrière une Intelligence débonnaire qui ne dirait pas son nom.
L’énorme avantage de la méthode est que le même étendard créationniste peut être également porté par chrétiens et musulmans. Deux dieux différents, deux cosmogonies différentes, deux théologies différentes, mais un même combat contre la théorie de l’évolution.
C’est bien connu, c’est un principe de guerre, les ennemis de mes ennemis sont mes amis.
Les créationnistes font preuve d’une résistance à toute épreuve et d’une pugnacité rare. On leur interdit la porte, ils rentreront par la fenêtre ou passeront par la cheminée, révulsés et scandalisés de trouver encore devant eux une réaction.
Le magazine « Terre Sauvage » dans son édition de Juin 2007, p.46 nous livre son jugement sur l’antagonisme actuel.
Créationnisme : De Buffon aux Bouffons.
Buffon fut l’un des premiers à remettre en cause l’âge biblique de la Terre (6000 ans). Après lui, Darwin a enfoncé le clou avec sa théorie de la sélection naturelle. Pourtant, les créationnistes sont toujours actifs. Depuis une quinzaine d’années, ils promeuvent le « dessein intelligent », néo-créationnisme dans lequel toute référence à Dieu a été supprimée. La nature serait guidée par un programme intelligent, une force, un mystère. Le retour de la Bible dans les programmes scolaires serait bien perçu par les plus chrétiens.
Fin janvier, en France, les établissements scolaires ont reçu un ’’Atlas de la Création’’ : 770 pages illustrées de photos d’animaux, de plantes, de fossiles. L’ « intellectuel turc » Harun Yahya, caché derrière le pseudonyme d’Adnan Oktar, y fait l’apologie d’un créationnisme mâtiné d’islam, et conclut, sous une photo du 11 septembre 2001, « que les vrais terroristes sont les darwinistes ».
Pour le philosophe Thierry Hoquet, cette poussée des néo-créationnistes « s’explique par les zones d’ombres laissées par la science, par exemple sur la question de l’origine. De plus, les scientifiques préfèrent parfois se taire parce qu’ils ont peur que leurs propres désaccords n’ouvrent un boulevard aux idées créationnistes, qui misent sur la parité des explications ». Le dessein intelligent ferait plutôt sourire le philosophe, « car ce n’est qu’un mot qui ne peut être testé, comme l’est la sélection naturelle. Il est facile de critiquer Darwin, mais l’évolutionnisme a déjà gagné. Le créationnisme n’est qu’une pâte molle , qui doit sans cesse changer de forme et de contenu, à la remorque de la science. Il remplace Dieu par une force ou un mystère, ce qui ne répond en rien aux origines de la vie. Je crois que Buffon s’en amuserait comme il s’amusait du Déluge, en refusant d’expliquer les faits par des miracles ».
Mais la pâte molle ne doit pas lever. Or déjà elle a pris les politiciens. Aux Etats-Unis où la question de l’enseignement du créationnisme est invitée aux débats d’investiture du prochain Président, mais aussi en Europe où la pâte molle continue de s’étendre.
C’est ainsi qu’en Pologne, le ministre de l’éducation Miroslaw Orzechowski (extrême-droite), qui avait déjà décidé de mettre à l’index des programmes scolaires certains auteurs comme Goethe, Kafka, Dostoïevski entre autres, a condamné publiquement le darwinisme à l’automne dernier, comparant la théorie scientifique à la trame d’un mauvais film de science-fiction.
En Italie, la ministre de l’éducation Letizia Moratti, sous le gouvernement Berlusconi, a déposé en 2004 une proposition de décret destiné à abolir l’enseignement de l’évolutionnisme dans le primaire et le secondaire. Mais grâce à une véritable mobilisation de scientifiques, c’est la proposition de décret qui a été finalement abolie… Et la ministre a remis sa démission.
Il est donc urgent que les scientifiques aident leurs contemporains à séparer le bon grain de l’ivraie, l’explication scientifique de son ersatz religieux.
Dans son livre, Pascal Picq rappelle les fondements d’une vraie séparation - p. 162, 163 :
La science est un mode d’interrogation qui se fonde sur des modèles et des hypothèses qui sont soumis au test de l’interrogation et de l’expérimentation. Un paradigme, un modèle restent vrais tant qu’ils n’ont pas été réfutés ; c’est le principe de réfutabilité ou de falsification de Popper. Or la « science créationniste » ne répond pas du tout à un programme scientifique. Tout d’abord, tout est déjà écrit une fois pour toutes. La conception du monde ainsi défendue a un statut de vérité absolue ; dès lors un fait, une donnée une observation, une explication ne sont acceptés que s’ils correspondent à ce qui est déjà écrit ; ils sont écartés s’ils divergent. Pour schématiser : on ne vérifie pas que l’hypothèse cadre avec des faits ; on vérifie que les données sont compatibles avec le dogme. C’est le dogme qui dicte ce qui est vrai et ce qui est faux, mais lui reste indemne de l’épreuve des faits.
Le créationnisme n’est pas un programme de recherches ; bien au contraire, s’abstenir d’interroger le monde reste la meilleure attitude pour s’en tenir à la vérité révélée. La parabole de l’histoire du Paradis perdu prend tout son sens intégriste : désirer savoir, comme le fit Eve en croquant la pomme de l’arbre de la connaissance, est commettre le péché originel. En touchant aux origines, la théorie de d’évolution est perçue comme le péché absolu. Au contraire, sapere audere [1], était la devise des Lumières, de la quête de la connaissance, jamais figée, jamais finie.
Dès lors, on ne peut parler de « science créationniste » que par abus de langage, voire malhonnêteté. Cela traduit juste la vision qu’ont les créationnistes de la « science », comme tous les absolutistes d’ailleurs : une accumulation de données allant dans le sens d’une pure affirmation de principe ; un plaidoyer pro domo qui a l’allure de la science, la forme de la science, mais qui n’en est pas.
A l’issue du procès de Little Rock [2], le juge Overton II a rédigé des conclusions très claires qui l’ont amené à dénier tout statut scientifique à la « science créationniste », fondant sa remarquable argumentation sur l’épistémologie. La conséquence est que cette fausse science n’a pas à être enseignée en classe de biologie.
Mais rétorqueront les fondamentalistes, science ou pas s’il nous plaît à nous d’introduire dans les écoles l’enseignement que nous souhaitons entendre n’est-ce pas notre droit imprescriptible ?
Ce à quoi, l’auteur répond, p. 275-277 :
Les fondamentalistes se battent pour introduire un « enseignement équitable » entre leur vision de la Création et la théorie de l’évolution dans les classes de biologie. Ils arguent que cela fait partie de l’éducation des élèves, qu’ils doivent être capables de se forger une opinion en étant confrontés à diverses interprétations, soutenus en cela par les déclarations de Ronald Reagan et George W. Bush. Présentée ainsi, l’intention se pare des vertus démocratiques de la laïcité, d’un droit. Seulement la laïcité n’est pas le mélange des genres. Même si la séparation des magistères s’avère peu évidente à maintenir dans l’absolu en dépit de l’expression de Galilée et le souhait de Stephen Jay Gould, son principe demeure une obligation. Il est donc inconcevable que l’on introduise dans un cours de sciences une autre « interprétation » que la théorie de l’évolution si celle-ci ne respecte pas les critères de la scientificité.
De toute façon, la science n’a pas besoin d’autres « interprétations » que scientifiques pour exercer l’esprit critique des élèves. La démarche scientifique se fonde sur une méthode qui consiste à discuter des hypothèses en cours sur les bases de la raison, de l’observation, de l’expérimentation et de la modélisation. Même à partir de résultats similaires, les interprétations possibles ne sont pas univoques. Tous les articles scientifiques incluent une partie importante intitulée « discussion », dans laquelle les nouveaux résultats sont appréciés selon l’hypothèse du ou des auteurs et surtout eu égard aux autres hypothèses toutes aussi divergentes que pertinentes. Puis, si les recherches accumulent suffisamment de données et de conclusions permettant de construire un nouveau paradigme au sens de Thomas Kuhn, la communauté de chercheurs l’adopte, toujours de manière critique. Les interprétations ne s’apparentent en rien au dogmatisme. Les créationnistes parlent « du dogme de l’évolutionnisme » ou encore « des abus de l’évolutionnisme ». En revanche, imposer leur interprétation littérale de la Création comme seule explication n’a rien de dogmatique ! Comprenne qui pourra, si ce n’est que les défenseurs de vérités ne tolèrent pas ce mode de pensée démocratique et laïque fondé sur la discussion et l’argumentation logique des connaissances.
Adoptons, comme cela se fait en logique et en mathématiques, un raisonnement par l’absurde. Admettons, mais c’est absurde, que la théorie de l’évolution soit une interprétation comme une autre - ce que prêchent les créationnistes ; les adeptes du dessein intelligent et les partisans du relativisme aussi mou qu’à la mode. Alors il faut appliquer le principe de l’enseignement équitable dans toutes les instances. En cours de biologie, il faudra donc aussi présenter la version créationniste, ce qui peut risque de prendre pas mal de temps au vu de la diversité des interprétations créationnistes des mêmes textes ; il ne faudra pas oublier non plus les cosmogonies bouddhiste, hindouiste, amérindienne, les chants des pistes des Aborigènes, etc. Du coup, mais c’est absurde, les élèves ne seront plus en cours de sciences, mais en cours d’anthropologie comparée, ce qui ravira les relativistes. La science aura ainsi sombré dans le relativisme. Mais dès lors, en respect de la laïcité et de l’équité, je demanderai en tant qu’anthropologue que l’état des connaissances actuelles sur les origines et l’évolution de l’Homme soient évoquées dans les écoles religieuses. Rien de plus normal puisqu’il paraît que la théorie de l’évolution est dogmatique et que, comme chacun le sait, les créationnistes ne le sont pas. Ils accueilleront donc les « interprétations scientifiques », qui seront bien sûr d’autant plus faciles à récuser qu’ils disposent de leur science créationniste. Un tel scénario croule sous l’absurdité.
Chacun chez soi et les brebis
brebis
Les Témoins de Jéhovah utilisent volontiers cette imagerie animale pour se qualifier, en opposant les tranquilles ovins aux teigneuses « Chèvres » (le reste du monde, on l’aura compris).
seront bien gardées dit le dicton.
Certains pourraient voir dans ces revendications d’autorité et de représentativité publiques de bien dérisoires querelles de clocher. Existe-t-il seulement un enjeu pour notre siècle ?
Il faut le craindre, si l’on suit l’auteur dans sa dénonciation explicite, p. 253-255 :
Le concept de développement durable a bien été défini par la Commission mondiale pour l’environnement, la commission Brundland : c’est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Le rapport de cette commission, qui date de 1987, s’intitule Notre avenir à tous. La question fondamentale est alors : qui compose ce « tous » ?
Pour les créationnistes qui s’estiment seuls dans la lumière de leur Créateur, le « tous » se limite à eux. La nature en est exclue et bien évidemment les autres espèces. Pire, ceux qui ne partagent pas la même vérité - les païens, les mécréants, les infidèles, les athées et les agnostiques - ne méritent pas le salut. Les choses d’ici bas, notre si belle Terre avec sa magnifique diversité, ne les intéresse guère [3]. La vie sur la Terre n’est qu’un passage obligé, une sorte d’exil. Toutes les découvertes apportées par les sciences, et notamment celles de la vie, importent peu puisqu’elles n’ont pas été décrites dans les textes sacrés. Tout ce qui existe sur la Terre a été créé pour leur besoin par le Créateur. Ils peuvent en disposer comme bon leur semble. Si l’administration Bush n’a pas signé les accords de Kyoto, c’est autant pour préserver ses intérêts immédiats qu’en raison de cette vision du monde qui procure une sorte de justification morale. Même remarque pour l’Australie, qui en paie déjà gravement les conséquences. Si corrélation ne vaut pas raison, en l’occurence corrélation signifie déraison.
L’attitude des adeptes du dessein intelligent recouvre plusieurs modes de pensée. Ce qui les unit, c’est leur détestation commune de la théorie darwinienne de l’évolution. Et tous se trompent sur l’essentiel : l’évolution n’a pas de but, l’Homme n’est pas l’aboutissement de l’Histoire de la vie. Comme nous l’avons vu, à une ou deux glaciations près, il pourrait encore y avoir plusieurs espèces d’hommes sur la Terre ; il pourrait aussi n’en plus rester aucune. Mais il en subsiste une, la nôtre. Cela ne signifie nullement que cela devait arriver. Plus précisément, ce n’est pas parce que c’est arrivé que cela devait arriver. D’autre part, et c’est là le point le plus important, si Homo Sapiens a survécu, c’est qu’il a été capable de s’adapter, à la fois parce qu’il en avait les capacités biologiques au sens large (léguées par l’évolution), mais aussi grâce à ses capacités d’innovations techniques et culturelles et, plus encore, par sa compréhension du monde et ses systèmes de représentation du monde. Ses systèmes de représentation eux-aussi ont fait l’objet d’un processus de sélection au cours de la préhistoire comme de l’Histoire.
C’est bien de compréhension du monde et de posture face aux difficultés qui se présentent dont il s’agit lorsque l’on fait choix d’une explication de la vie et de l’orientation de l’éducation qui en découle.
Reprenant l’historique d’une confrontation vieille de plusieurs siècles entre créationnisme et évolutionnisme, l’auteur fait la démonstration tant de sa vacuité que de sa dangerosité.
Il est des combats d’arrière-garde qui peuvent compromettre les chances de survie de l’Homme. L’obscurantisme religieux est de ceux-là.
Lucy et l’obscurantisme - Editions Odile Jacob - avril 2007. Chez tous les bons libraires.
Notes:
[1] Ose savoir - Emmanuel Kant
[2] Arkansas - 1982
[3] Les Témoins de Jéhovah s’intéressent à la Terre mais les dommages qui peuvent être portés à la biodiversité ne les préoccupent guère. Dieu va faire une Terre nouvelle et se remettre à créer lors de la Recréation (Matt. 19:28).

