mercredi, 8 février 2012|

9 visiteurs en ce moment

 

Libre de choisir mes propres limites



Table des matières :

La discussion avec ce Témoin de Jéhovah s’orientait, allez savoir pourquoi, sur l’amour. Donnée ô combien essentielle pour les chrétiens (spécialement l’amour de ses ennemis, que Freud a pourtant en son temps balayé, et avec quelle force ! [1]

— Tu connais Henri Laborit (NDLR : photo en tête de cet article) ? Ce génial neurobiologiste, que j’ai découvert dans un des plus formidables films que j’aie jamais vu, Mon oncle d’Amérique, d’Alain Resnais
Pour lui, c’est encore plus radical : Il n’existe pas d’aire cérébrale de l’amour. [2]

— Alors, les humains sont tous des égoïstes, qui ne pensent qu’à satisfaire leur propre plaisir, sans se soucier des autres ?

— Tu parles d’égoïsme… Selon moi, tu es déjà dans le jugement de valeur, tu t’éloignes de l’aspect scientifique des choses ! Il n’y a rien de « mal », puisque tu me pousses à utiliser ce terme (que je réfute également), à avouer que mon premier intérêt est la propre personne. Comment oser affirmer le contraire ?

— Mais un enfant, au moins, c’est pur, ça n’est qu’amour !

— Je suppose que tu plaisantes. Je vais certainement te choquer en te citant Freud à nouveau : l’enfant est un pervers polymorphe, rien de moins !

Et quand Freud dit cela, en 1905, il ne le fait absolument pas sur le ton du reproche, loin de là !

— Mais, cette perversion, cet égoïsme, c’est quand même un vilain défaut ?

— Pourquoi appeler « défaut » quelque chose, peut-être la seule chose, d’ailleurs, qui est inné en nous ?

— Parce que c’est mal !

— Là, on ne parle plus dans le même registre : l’opposition bien-mal n’a rien à faire avec la nature de l’homme. Si on prend l’humain seul, il n’y a, je le répète, qu’un seul critère qui compte : « ce que je fais m’apporte-t-il du plaisir ou pas ? » Et en l’absence de plaisir, si on en est privé, c’est l’angoisse qui prend sa place. Voilà la vraie et unique dualité de l’homme : plaisir-angoisse. Tu es d’accord avec moi ?

— D’accord, mais que dis-tu du bien et du mal ? Ils n’existent pas selon toi ?

— Si, mais ils diffèrent d’une personne à l’autre, c’est à dire, et c’est la même chose, d’une éducation à l’autre. Permets-moi de citer une fois encore Laborit : « Il est bien sûr que l’enfant est l’entière expression de son milieu le plus souvent, même lorsqu’il se révolte contre lui puisque alors il n’en représente que la face inverse, contestataire. Il se comporte dans tous les cas par rapport aux critères des automatismes qui lui ont été imposés. Comment d’ailleurs un groupe social quel qu’il soit, s’il veut survivre, peut-il se comporter, si ce n’est en maintenant sa structure ou en tentant de s’approprier celle qui lui semble plus favorisée ? Comment un tel groupe social peut-il « élever » ses encfants, si ce n’est dans le conformisme ou le conformisme-anti ? » [3]
Je refuse donc de dire « bien » ou « mal », je dis « bon pour moi », « mauvais pour moi ».

— Alors, ça veut dire que tu excuses tout ? Que le criminel a le droit de tout faire, puisque c’est son éducation qui le lui permet ?

— Là encore, tu mélanges sans le vouloir deux niveaux de discussion : on en était à l’homme face à lui-même, voilà que tu me parles de crime, c’est à dire de l’homme dans la société. La justice sert à ça : réguler les rapports des humains entre eux. Empêcher que la recherche du plaisir de l’un (Laborit parle de gratification, ce qui donne tout de suite un caractère sociétal, social) empiète sur le plaisir de l’autre. Et la justice ne peut se justifier par la psychanalyse. Il n’est d’ailleurs pas question de la mettre en cause. La justice, son contenu, est un choix de société, ce qu’on appelle « le bien commun », défini intellectuellement et sereinement, du moins dans les pays démocratiques. Moi je te parle de nos pulsions nos plus intimes, ce dont il est normalement impossible de parler. Tu me suis toujours ?

— Je t’écoute, en tout cas.

— Bon, si tu veux, pour le crime : on ne pas tout accepter, mais on est à même, pour peu qu’on se pose les bonnes question, d’expliquer beaucoup de chose. Par les antécédents familiaux, par exemple.

— Tout de même, le criminel choisit de mal agir, finalement ! On est libre de faire ce qu’on veut, non ?

— Ah, tu veux me parler de ce bon vieux libre arbitre ? Je te réponds tout sec, veuille m’en excuser : l’homme n’est pas libre. Ce qu’en dit Laborit est éclairant à plus d’un titre :
La sensation fallacieuse de liberté s’explique du fait que ce qui conditionne notre action est généralement du domaine de l’inconscient, et que par contre le discours logique est, lui, du domaine du conscient. C’est ce discours qui nous permet de croire au libre choix. Mais comment un choix pourrait-il être libre alors que nous somme inconscients des motifs de notre choix, et comment pourrions-nous croire à l’existence de l’inconscient puisque celui-ci est par définition inconscient ? [4] La sensation fallacieuse de liberté vient aussi du fait que le mécanisme de nos comportements sociaux n’est entré que depuis peu dans le domaine de la connaissance scientifique, expérimentale, et ces mécanismes sont d’une telle complexité, les facteurs qu’ils intègrent sont si nombreux dans l’histoire du système nerveux d’un être humain, que leur déterminisme semble inconcevable. Ainsi, le terme de « liberté » ne s’oppose pas à celui de « déterminisme » car le déterminisme auquel on pense est celui du principe de causalité linéaire, telle cause ayant tel effet. Les faits biologiques nous font heureusement pénétrer dans un monde où seule l’étude des systèmes, des niveaux d’organisation, des rétroactions, des servomécanismes, rend ce type de causalité désuet et sans valeur opérationnelle. Ce qui ne veut pas dire qu’un comportement soit libre. Les facteurs mis en cause sont simplement trop nombreux, les mécanismes mis en jeu trop complexes pour qu’il soit dans tous les cas prévisible. Mais les règles générales que nous avons précédemment schématisées permettent de comprendre qu’ils sont cependant entièrement programmés par la structure innée de notre système nerveux et par l’apprentissage socio-culturel. [5]

La liberté commence où finit la connaissance (J. Sauvan). Avant, elle n’existe pas, car la connaissance des lois nous oblige à leur obéir. Après, elle n’existe que par l’ignorance des lois à venir et la croyance que nous avons de ne pas être commandés par elles puisque nous les ignorons. En réalité, ce que l’on peut appeler « liberté », si vraiment nous tenons a conserver ce terme, c’est l’indépendance très relative que l’homme peut acquérir en découvrant, partiellement et progressivement, les lois du déterminisme universel. Il est alors capable, mais seulement alors, d’imaginer un moyen d’utiliser ces lois au mieux de sa survie, ce qui le fait pénétrer dans un autre déterminisme, d’un autre niveau d’organisation qu’il ignorait encore. Le rôle de la science est de pénétrer sans cesse dans un nouveau niveau d’organisation des lois universelles.  [6]

JPEG - 8.6 ko
Gérard Depardieu, bon catholique, à la gratification non satisfaite
Extrait du film Mon oncle d’Amérique, d’Alain Resnais, 1980.

Tu as compris mon propos : L’illusion du libre arbitre ne sert qu’à justifier la mauvaise conscience, et partant, la culpabilité.

— Mais tu ne m’ôteras pas de l’idée que l’homme est libre de refuser de suivre ses instincts.

— Oui, mais alors on se retrouve dans le domaine du choix intellectualisé, et pas dans l’impulsion. Au départ, ce que nous dit le biologiste Laborit, c’est qu’on cherche toujours son plaisir égoïste par des chemins dont on n’a pas conscience. Ces actions sont classées bonnes par nous-mêmes si elles nous apportent du plaisir, mauvaises, dans le cas contraire. Mais ce qui détermine que nous trouvions cela bon, c’est ce que nous avons appris. La gratification atteint un degré second, voire tiers, mais au final, c’est toujours du plaisir.

— Certains se révoltent, refusent de suivre la voie tracée…

— Alors, oui, on peut se révolter mais ça reste de la répétition, comme le dit Laborit dans l’extrait sur l’éducation que je t’ai déjà cité. Il appelle ça le « conformisme-anti ». Finalement, on peut convenir que l’idéal est d’atteindre une troisième voie, ni rejet complet, ni imitation de ses prédécesseurs, de ses parents. Mais je ne me fais pas d’illusion : les faits découlent les uns les autres. On ne peut pas se trouver dans tel état, puis se retrouver dans un autre, adopter une conduite toute autre, sans qu’il y ait un lien entre les deux. Ce lien est une contingence. Donc, il n’y a pas de liberté absolue. Te rends-tu compte ? Par ce simple raisonnement logique et scientifique, me voilà déchargé du poids de la mauvaise conscience !

— Moi je garderai toujours des limites !

— Bien sûr, il en faut, mais il faut savoir aussi d’où elles nous viennent. Qui les a instauré ? Comment les a-t-on appris ? Encore une fois : par l’éducation, rien d’autre. Elles peuvent se démontrer, au besoin, pour nous convaincre nous-mêmes, par des exemples, ou des justifications. Mais au final : on se doit de reconnaître que ces limites pourraient être autres, elles sont celles dont nous avons héritées. Refuser de les remettre en question. C’est s’arrêter en bon chemin. C’est ce que j’appelle de la lâcheté.

— Moi, je me sens libre… euh… libre d’avoir mes limites !

— C’est même là ta seule liberté. Mais sache que c’est une liberté factice : celle de ne pas faire table rase, comme Descartes en son temps.

— Peut-être, mais tu ne me l’enlèveras pas.

— Ce n’était pas mon intention. Je suis content de t’avoir parlé. A bientôt, mon ami.


Notes:

[1] « Le commandement “Aime ton prochain comme toi-même” est la défense la plus forte contre l’agression humaine et un excellent exemple de la démarche non psychologique du sur-moi-de-la-culture. Le commandement est impraticable ; une inflation aussi grandiose de l’amour peut seulement en abaisser la valeur, elle ne peut éliminer la nécessité. La culture néglige tout cela ; elle se contente de rappeler que plus l’observance du précepte est difficile, plus elle est méritoire. Mais celui qui, dans la culture présente, se conforme à un tel précepte ne fait que se désavantager par rapport à celui qui se place au-dessus de lui. Quelle ne doit pas être la violence de cet obstacle à la culture qu’est l’agression, si la défense contre celle-ci peut rendre aussi malheureux que l’agression elle-même ! »

Sigmund FREUD, Le malaise dans la culture (1930), PUF, coll. Quadrige rééd. 1995.

[2] « Il y a des milliers d’années que périodiquement on nous parle de l’amour qui doit sauver le monde. C’est un mot qui se trouve en contradiction avec l’activité des systèmes nerveux en situation sociale. Il n’est prononcé d’ailleurs que par des dominants culpabilisés par leur bien-être et qui devinent la haine des dominés, ou par des dominés qui se sont brisé les os contre la froide indifférence des dominances. Il n’existe pas d’aire cérébrale de l’amour. C’est regrettable. Il n’existe qu’un faisceau du plaisir, un faisceau de la réaction agressive ou de fuite devant la punition et la douleur et un système inhibiteur de l’action motrice quand celle-ci s’est montrée inefficace. Et l’inhibition globale de tous ces mécanismes aboutit non à l’amour mais à l’indifférence. »

Henri LABORIT, Éloge de la fuite (1976), Gallimard Folio/Essais, p. 68.

Argument scientifique, que les TJ ont plus de réticence à contester.

[3] Laborit, op. cit., p. 57.

[4] ibid, p. 72

[5] ibid, p.73

[6] ibid, p. 74


modération à priori

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)

 
A propos de TJ - Révélation - Site d’analyses sur les Témoins de Jéhovah
Fils de nouvelles RSS

Warning: strstr() expects parameter 1 to be string, array given in /home/tjencycl/public_html/tj-revelation.org/ecrire/inc/texte.php on line 408

Général | Re: Calendrier "théocratique"[tiré de Forum Témoin de Jéhovah le 7 février 2012]

Pédophilie | Re: Belgique : une autre victime d'abus chez les témoins[tiré de Forum Témoin de Jéhovah le 6 février 2012]

Général | Re: Calendrier "théocratique"[tiré de Forum Témoin de Jéhovah le 5 février 2012]

Général | Calendrier "théocratique"[tiré de Forum Témoin de Jéhovah le 3 février 2012]

Pédophilie | Un TJ a abusé de neuf enfants : trente mois ferme.[tiré de Forum Témoin de Jéhovah le 2 février 2012]

0 | 5 | 10 | 15 | 20 | 25 | 30 | 35 | 40 |...

Thèmes