Lettre à ceux qui sont partis, à ceux qui sont revenus, à ceux qui repartiront...

Je vous revois tous, vous que j’ai connu adolescents alors que je n’étais qu’un enfant, mal dans votre peau, soumis à un lavage de cerveau bienveillant chaque semaine, tandis que vous vouliez voir autre chose.
Vos noms restent gravés dans ma mémoire, pauvres victimes de cet aveuglement christique.
Vous que j’ai vus plonger, disparaître, vous qu’on m’a appris à rejeter car représentant tant de vilenie.
Que n’avez-vous eu ma chance !
Celle de vivre dans une famille qui respectait votre volonté, votre libre-arbitre, qui vous a appris à lire avant même d’entrer en maternelle, qui refusait d’élever l’idéologie comme barrière entre générations, la chance aussi de fréquenter des adolescents cultivés et passionnants.

- Laurie Lipton - Facing up to reality
- 1989 - 48 x 54 cm
crayon sur papier
Voir le site web Laurie Lipton
Au lieu de cela, vous, dont les familles n’avaient pas une situation sociale et financière plus difficile que la mienne (au contraire), vous avez suivi la voie la plus facile, celle justement que les TJ identifient à la route large, celle qui mène à l’auto-destruction (les TJ disent bien sûr la destruction, qui sous-entend l’intervention divine en fin de course).
Alors il y a eu, comme vos parents l’avaient prédit, les drogues dures, l’isolement social, la marginalisation, le non-accomplissement de votre être-au-monde.
En tous points, involontairement et inconsciemment, vous avez réalisé la prophétie parentale, vous vous êtes vous-mêmes jugés et condamnés.
Perclus par le remords, cette petite bête dont vous croyiez être prémunis, ravagés par la culpabilité, que vous ne vouliez pas reconnaître, vous vous êtes abîmés dans les vices les plus divers.
Endossant le rôle de Moïse, vous n’avez fait qu’entrapercevoir ce Monde décrit dans les noires pages des manuels TJ.
Vous aviez beau ne pas avoir la foi, l’entreprise de déconstruction mentale éprouvée depuis plus d’un siècle a remarquablement fonctionné sur vous.
A votre insu, pauvres sots, vous avez servi de contre-exemples, non ! de bon exemple, de preuve de la perfidie, de l’inutilité et de la vacuité de votre choix de rupture.
Vos noms, chacun à leur tour, ont circulé dans les discussions. Quelle tragédie pour vos parents d’avoir perdu un fils !
Ah ! Comme je regrette toute cette énergie que vous avez gaspillée à la recherche de ces paradis artificiels, à rattraper les plaisirs dont on nous a privé depuis la naissance !
Mais ne pouviez-vous comprendre que justement le paradis, quel qu’il soit, n’existe pas ?
Que c’est seulement au prix d’un tel refus dans l’idée même de bonheur absolu que viendra votre salut terrestre ?
Etait-ce là trop vous demander ? Sans doute.
Vous n’aviez pas eu la possibilité de vous édifier une réflexion profonde sur votre état.
Vous n’avez peut-être pas voulu de cette lucidité, car ce qu’elle vous renvoyait de vous-mêmes vous faisait peur.

- Laurie Lipton - Prayer
- 1991 - 63.5 x 41.5 cm
crayon sur papier
Voir le site web Laurie Lipton
En cela vous êtes inexcusables.
Et ceux qui d’entre vous sont revenus, tels des fils prodigues, accueillis dans l’allégresse de vos frères et sœurs, le sont encore plus.
Cette cordialité dictée par Jésus, qui n’a rien de sincère ! Ceux qui vous avaient médits vous retrouvaient soudain avec bonhomie, sans faire état des choses du passé, car « Dieu effaçait ».
Vous, mes pauvres égarés, perdus par votre orgueil et votre égoïsme, vous avez cru vous en sortir seuls.
Vous avez cru que s’opposer à une société religieuse c’est opter pour un individualisme exacerbé.
Comme vous vous trompiez !
C’est une autre société qu’il fallait chercher, celle des citoyens libres et responsables.
C’est vers cette communauté sociale et politique qu’il fallait aller.
Et non pas vers quelque comportement marginal ou quelque sous-groupe sociologique à problème.
Vous n’avez quitté une secte que pour entrer dans une autre.
J’ai envie de vous blâmer, et je ne m’en prive pas d’ailleurs.
Mais je ne peux me résoudre à vous en vouloir, car la plupart d’entre vous n’a jamais eu les outils dialectiques et intellectuels pour déchiffrer votre état de captif.
Vous n’avez jamais mis fin au cauchemar, vous avez juste rêvé que vous étiez réveillés.
Moi aussi, j’ai continué, et je continue encore, à me retrouver face à des tabous incontournables, des limites imposées par les manuels TJ que je n’ai pas encore trouvé la force de franchir. Je vais garder toute ma vie d’homme libre et angoissé certains garde-fous.
Je vais donc accepter de conserver à certains endroits les mêmes limites que les TJ. Et même si je ne serai jamais certain que je les aurais eu, ces limites, si je n’étais pas né TJ, c’est le bon sens, et le bon sens uniquement, qui me pousse à ne pas les enfreindre.
Je le fais pour moi, et dans le respect de mes congénères.
Mais offenser ou ne pas offenser Dieu, que m’importe !
Je suis convaincu que c’est de cette façon, en refusant l’affrontement total, en plaidant une sorte de réformisme partiel mais sans concession, que viendra l’effondrement du système TJ.
Car il s’agit bien de cela. Par ces lignes, je veux à tout prix convaincre ceux qui ont résolu en leur cœur de « quitter la Vérité » de ne pas s’étourdir, de ne pas gaspiller cette belle liberté d’esprit et d’action.
Il y a tant de nobles combats à mener à l’extérieur, dans notre société contemporaine.
Lisez, chers ex-futurs TJ, ne croyez pas que le monde réel ressemble à une émission de télé-réalité ou de télé-achat !
Certes, vous n’êtes pas aidés.
L’opinion publique est tentée par les mêmes artifices que vous l’êtes : plaisirs faciles, absence de remise en question, immobilité sociale, désinvestissement politique. Et voir tous ces gens qui n’ont pas eu à lutter pour obtenir leur liberté la dilapider sans considération est loin d’être encourageant.
Mais vous savez, vous, le prix de la liberté. Vous en avez découvert le goût délicieux sur le tard, alors que toutes ces bouches contemporaines s’en sont depuis longtemps accoutumé, l’ont oublié.
Refusez l’autodestruction !
Non, vous n’avez pas quitté le peuple de Dieu pour jouir quelques années de toutes les façons possibles sans respect pour les autres et sans autre dessein que de vous éclater, attendant un châtiment divin qui ne saurait tarder !
Non ! Vous vous êtes extirpés d’une communauté d’illuminés aux idées tordues et détestables pour vous inscrire dans une réalité historique, pour vivre une vie de 70-80 ans au milieu du XXIe s. et pour faire que votre séjour sur terre soit le plus profitable pour vous et pour le reste de l’humanité.
Après avoir ramé à contre-courant chez les TJ, vous voilà maintenant amené à le faire dans la société du spectacle. Ne devenez pas des moutons, pas maintenant que le plus dur est fait !
Notes:
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