Les discordances de rédaction dans les récits de la création

Les fondamentalistes de la Bible prétendent que le Pentateuque a été écrit par une seule personne et que son contenu lui a été directement inspiré par Dieu. Pour étayer leur croyance, ils s’appuient sur 2 Timothée 3,16 :
Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour réfuter, pour redresser, pour éduquer dans la justice.
Toutefois, ce passage ne définit pas ce qu’est l’inspiration ni la manière dont elle survient. S’agit-il d’une dictée mentale de la part de Dieu ? S’agit-il de la transcription d’un songe durant lequel Dieu délivrerait un message ? Rien dans la Bible ne nous donne la moindre direction.
Si la Bible était réellement inspirée par Dieu, elle ne devrait contenir aucune irrégularité, aucune contradiction. Elle doit être parfaite comme Dieu est parfait. Mais la Bible est-elle pure ? Ne contient-elle vraiment aucune contradiction ? La critique historique et littéraire, qui permet de déceler des fractures significatives et des techniques rédactionnelles déterminées permet d’indiquer une direction qui ne plaira pas aux fondamentalistes.
Les deux premiers chapitres de la Genèse sont intégralement consacrés à la création du monde. Analysons ces deux chapitres…
Tout d’abord, une première constatation s’impose à celui qui les lit d’une traite : la création est narrée deux fois, et ce consécutivement. Il est intéressant de comparer ces deux récits pour vérifier si des recoupements sont opérables ou si les deux récits présentes des différences.
Ge 1,1-2,4a
Dans le premier récit, la création est découpée en 6 périodes importantes :
1er jour : Dieu crée le ciel et la terre (qui est vide). Il crée la lumière et sépare ladite lumière des ténèbres qu’il nomme respectivement « jour » et « nuit » ;
2ème jour : Dieu crée le firmament au milieu des eaux qui permet de scinder les eaux inférieures des eaux supérieures qu’il nomme « ciel » ;
3ème jour : Dieu crée le continent qu’il nomme « terre » et l’amas des eaux qu’il nomme « mer ». Il pare la terre de verdure, d’herbe et d’arbres fruitiers ;
4ème jour : Dieu crée les étoiles devant servir à signaler les fêtes, les jours et les années. Il crée également le soleil et la lune devant, respectivement, présider au jour et à la nuit ;
5ème jour : Dieu crée les animaux marins et les oiseaux volants à qui il ordonne de proliférer ;
6ème jour : Dieu crée les animaux terrestres dans un premier temps. Ensuite, il crée l’homme à son image, mâle et femelle. Il les bénit, joyaux de sa création, et leur donne la possession de tout ce qui vient d’être créé.
Ge 2,4b-24
Dans le second récit, il ne s’agit que d’une succession chronologique sans détermination de période. Cela indique donc que cette création s’est faite en une seule période, non déterminée cependant. Dans l’ordre, cela donne :
la terre et le ciel ;
irrigation de la surface de la terre ;
Dieu modèle l’homme avec de la poussière du sol et lui donne la vie ;
Dieu plante un jardin en Éden et y place l’homme ;
germination du sol des arbres et plantation de l’arbre de vie et de l’arbre de la connaissance du bon et du mauvais au centre du jardin ;
un fleuve qui se partage en quatre bras et irrigue le jardin ;
Dieu prend l’homme et l’établit dans le jardin (doublon) pour cultiver le sol ;
Dieu commande à l’homme de ne pas manger du fruit de l’arbre de la connaissance sous peine de mourir mais l’autorise à manger de tout autre arbre ;
Dieu souhaite créer une aide à l’homme et, à ce titre, crée les animaux terrestres et volants pour lesquels il mandate l’homme de les nommer et de se choisir une aide. L’homme les nomme mais ne trouve aucune aide valable ;
Dieu endort l’homme dont il saisit une côte de laquelle il forme une femme et qu’il présente à l’homme. Celui-ci valide la femme comme aide valable.
Que nous dit la comparaison des deux récits ? Tout d’abord, le premier récit, dans le texte original, est beaucoup plus long que le second. Ensuite, l’élément majeur de la création de Dieu n’apparaît pas au même endroit chronologiquement parlant : dans le premier récit, l’homme est créé en dernier lieu, comme si tout avait été préparé pour lui, tandis que dans le second récit, il est créé avant la verdure, avant sa nourriture et avant les animaux. Chose intéressante également, alors que dans le premier récit l’homme et la femme sont créés en même temps, dans le second récit la femme est créée après les animaux terrestres et volants, eux-mêmes créés après l’homme. De même, rien n’est signalé concernant les astres, la mer et les oiseaux marins dans le second récit.
Les fondamentalistes avancent la thèse du découpage du premier récit par le second récit et que, par conséquent, ils se complètent. Cet argument ne tient pas la route parce que nous avons le détail dans le premier récit de toute la première partie de la création avant l’avènement de l’homme, tandis que le détail de la création de l’homme se fait dans le second récit. Donc, nous avons un découpage touchant une partie de la création dans un récit, et un découpage touchant une autre partie de la création dans le second récit, tandis qu’une partie conséquente de la création (une partie du troisième jour, le quatrième jour et le cinquième jour de la création du premier récit) n’est pas reprise, fut-ce sommairement, dans le second récit. Comment Dieu, qui se veut un être logique, peut répartir le récit de sa création en deux parties qui ne se ressemblent ni quant à la forme, ni quant au fond ? Si le récit de la création venait directement de Dieu comme le prétendent les fondamentalistes, il devrait obligatoirement se condenser en un seul récit et être dénué de toutes les contradictions mises en avant.
Autre élément très important qui permet de conclure que l’auteur du premier récit est différent du second est l’appellation employée pour désigner le Créateur : le premier récit mentionne Elohim et le second récit mentionne YHVH Elohim .
Au niveau théologique, nous avons affaire à deux types différents de divinité : dans le premier récit, Dieu est un être transcendant qui planifie la création en tous ses détails, tout ce qu’il dit s’accomplit, il reste invisible et ne se confond pas avec le créé, tandis que dans le second récit nous avons affaire à une divinité anthropomorphique qui façonne l’être humain, lui insuffle la vie, plante les arbres, place l’homme dans le jardin, se rend compte a posteriori qu’il manque quelque chose à l’homme et tente de remédier à cette situation en créant les animaux d’abord et la femme enfin. La divinité du second récit, contrairement au premier récit, n’apparait pas comme une divinité omnisciente, ni omnipotente.
Du point de vue de la perspective, nous avons également des discordances entre les deux récits : le premier décrit en détail la création de l’univers (la lumière, les ténèbres, la mer, la terre et les astres). La végétation doit servir de nourriture aux êtres vivants qui peuplent les trois parties de la terre : les poissons dans la mer, les oiseaux dans le ciel et les animaux et l’homme sur la terre. Par contre, le second récit traite surtout de la création de l’humanité et des conditions de vie sur la terre : la terre a besoin d’un homme pour être cultivée, la fertilité de la terre dépend de son irrigation par l’eau, les arbres doivent fournir la nourriture à l’homme à qui il manque une compagnie, situation que Dieu tentera de combler par la création des animaux d’abord, de la femme enfin. Une bonne partie du premier récit fait défaut dans le second et empêche tout rapport d’interdépendance.
De même, dans le premier récit ne figure aucune négation, tout y est positif : sept fois il répète « Et Dieu vit que cela était bon » alors que le premier élément négatif apparait dans le second récit avec l’« arbre de la connaissance du bien et du mauvais ».
Conclusion : l’analyse des deux récits oblige à considérer deux auteurs différents et invalide inévitablement la lecture fondamentaliste des deux premiers chapitres de la Genèse.
Notes:
3