Les dangers du créationnisme dans l’éducation 2/4

B. Exposé des motifs par M. Guy Lengagne, rapporteur
1.M. McIntosh et dix-huit de nos collègues ont signé une proposition de recommandation intitulée : « Les dangers du créationnisme dans l’éducation ». C’est pour étudier le bien-fondé de cette recommandation que notre assemblée a décidé de confier à la commission de la culture le soin d’élaborer un rapport sur cette importante et difficile question.
2.Le créationnisme étant d’abord une réaction à la théorie de l’évolution, il a paru important de bien définir celle-ci. De plus, le créationnisme le plus orthodoxe nie même le caractère scientifique de la théorie de l’évolution mais prétend de son coté être une science. On ne peut aborder sérieusement cette question sans utiliser un minimum de définitions précises.
3.Ceci a donc obligé votre rapporteur à entrer, dans la première partie de son travail, dans des considérations techniques qui pourront peut-être paraître quelque peu arides…Mais on ne peut pas sérieusement montrer que l’évolution est une véritable science et que le créationnisme, qui est du ressort de la religion, ne peut prétendre au statut de science et dès lors ne peut être enseigné comme tel, sans entrer un peu dans le domaine de la biologie.
L’évolution : une véritable théorie scientifique
4. Plusieurs théories se sont affrontées à propos des origines de l’Univers, de la Terre et des Espèces. A toutes époques, les Hommes se sont interrogés sur leurs origines et sur l’origine de la Terre. D’où venons-nous ? Les religions disent apporter aux Hommes des réponses et parmi elles, celle qui consiste à penser qu’à l’origine de tout, de l’Univers, de la Terre et des Hommes, il y a un être suprême, un Dieu. Cette croyance en un « Dieu Créateur » tout puissant constitue l’un des principaux fondements des trois principales religions monothéistes, Judaïsme, Christianisme, et Islam.
5. En 1802, William Paley (1743-1805), Archidiacre anglais, établit la théorie de la théologie naturelle. Il écrit qu’un homme qui trouve une montre sur une plage ne peut nier l’existence d’une intelligence supérieure qui a conçu, fabriqué et perdu cet objet. Dieu n’est autre que l’horloger du monde, et l’homme découvre, dans les trésors de la nature, le résultat de son projet. En opposition à la théologie naturelle de William Paley et au récit biblique de la Genèse, diverses controverses vont naître au XIXe siècle.
6. Le premier grand séisme va émerger des travaux de Jean Baptiste Lamarck (1744-1829), biologiste français. Au début du XIXe siècle, J.B. Lamarck présente sa théorie fondamentale du transformisme dans une œuvre intitulée Philosophie Zoologique. Un demi-siècle plus tard, le 29 novembre 1859, Charles Darwin (1809-1882) publie un ouvrage intitulé L’origine des Espèces, (Titre original : « On the origin of species by means of natural selection, or the preservation of favoured races in the struggle for life »). Dans cet ouvrage, Charles Darwin avance à son tour l’idée selon laquelle les espèces se transforment. Aujourd’hui, cet ouvrage est considéré comme fondateur de la théorie de l’évolution. Cette théorie, qui se pose en véritable rupture avec les connaissances et les appréhensions de l’époque, soutient que les êtres vivants voient leurs caractéristiques biologiques évoluer dans le temps et que s’opère une véritable sélection naturelle pour la survie des espèces. Par ses travaux et son ouvrage, Charles Darwin propose aux hommes de son époque une hypothèse nouvelle quant à l’évolution des espèces et des Hommes. Les travaux de Charles Darwin marquent la fin de [ l’] accord entre l’histoire naturelle et la tradition chrétienne, ainsi que la naissance de courants antiévolutionnistes1.
7. Dès lors, vont s’opposer deux camps : le camp de ceux qui sont convaincus que pour défendre la théologie chrétienne il faut s’opposer à Darwin, et le camp de ceux qui pensent qu’avec la théorie de la sélection naturelle l’humanité allait en finir une fois pour toutes avec les bases théoriques de « l’obscurantisme religieux ».
8. Ainsi, le créationnisme est né en opposition à la théorie de l’évolution de Darwin. Il faut donc, car nous sommes ici dans le domaine de la Science, définir avec précision ce dont nous parlons : Qu’est-ce que l’Evolution ?
L’évolution
9. Rappelons que les gènes, d’où vient le mot « génétique », sont porteurs des informations relatives aux caractéristiques d’un être vivant, qu’il s’agisse d’une simple bactérie ou d’un être humain. Un gène est un « morceau » d’ADN (Acide Dédoxyribonucléique). L’ADN est le support de l’information génétique de tout organisme vivant. On sait d’ailleurs que l’étude de l’ADN, en dehors de la recherche scientifique, est de plus en plus utilisée, par exemple pour prouver ou nier une filiation ou pour élucider certaines affaires criminelles. L’ADN est, on le verra, très largement utile dans la science de l’évolution.
10. Les populations évoluent quand des individus porteurs de certains caractères (par exemple la grande taille) laissent une descendance plus nombreuse que les autres individus. Les caractères hérités des individus ayant une descendance abondante deviennent plus fréquents dans les générations suivantes :
L’évolution biologique est définie comme une modification au cours du temps des caractères génétiques au sein d’un groupe d’êtres vivants ou d’une population.
L’adaptation définit les caractères d’un organisme qui améliore ses capacités de survie et de reproduction en totale concordance avec son milieu naturel. Les adaptations sont des produits de la sélection naturelle.
La biodiversité résulte des séparations répétées d’une espèce en deux nouvelles espèces ou plus (ce que les spécialistes appellent la « spéciation »). Quand une espèce unique se sépare en deux, les deux espèces résultantes partagent de nombreux caractères puisqu’elles proviennent d’un ancêtre commun.
11. L’évolution explique donc comment les organismes s’adaptent à leur environnement (par la sélection naturelle), comment la diversité de la vie est formée (par la spéciation) et pourquoi les organismes différents partagent des caractéristiques (par un ancêtre commun). Dans cet ordre d’idée, il est important de souligner qu’il est erroné d’affirmer que l’homme descend du singe ; l’homme et le singe sont étroitement apparentés, ils ont un ancêtre commun, mais il n’existe pas de descendance directe entre les deux.
12. Les preuves scientifiques de l’évolution sont multiples. Les scientifiques ont montré que l’évolution est une réalité en raison :
de la validation apportée par les données paléontologiques,
de nombreux cas de partage entre les organismes de caractéristiques provenant d’un ancêtre commun,
de la réalité de la dérive des continents,
des observations directes de changements génétiques dans les populations.
13. Notons que dans la longue chaîne de l’évolution, l’homme n’est en fait que l’un des maillons.
14. Par ailleurs, les avancées et découvertes scientifiques en matière génétique ont permis de démontrer l’existence de mutations génétiques qui se produisent aléatoirement et qui ne sont pas orientées vers un but particulier. C’est la modification des gènes dans la descendance des êtres vivants qui définit l’évolution biologique. Chez les organismes qui connaissent une reproduction sexuée, la variabilité génétique augmente par le biais du crossing-over c’est-à-dire par l’assortiment indépendant des chromosomes et la fécondation. Ces différentes mutations génétiques ainsi que tout autre processus qui réarrangent l’information génétique, concourent à l’évolution des espèces et des populations, et tendent à renforcer la variabilité des individus et des espèces sur la planète. Les modifications génétiques provoquent des différences morphologiques, biochimiques et comportementales. La sélection naturelle et/ou la dérive génétique agissent sur ces différences entre individus ou espèces afin de produire des changements évolutifs.
15. Outre la mise en évidence du processus d’évolution, les scientifiques ont pu mettre en exergue les conséquences de ce processus pour la vie sur terre. Trois caractéristiques principales définissent la vie sur terre : l’adaptation des organismes à leur environnement, la spéciation (séparation répétée d’une espèce en deux nouvelles espèces ou plus) qui contribue à la diversité de la vie sur terre, et l’existence d’ancêtres communs. L’évolution explique ces différentes caractéristiques de la vie sur terre.
16. Les données paléontologiques, tel que l’inventaire des fossiles, fournissent une preuve de l’évolution des espèces et des individus au cours du temps. Les fossiles sont des vestiges préservés d’organismes autrefois vivants. Ils permettent aux biologistes de reconstruire l’histoire de la vie sur terre, et apportent, même si un certain nombre d’incertitudes demeurent, des éléments pertinents pour accréditer l’idée que les espèces ont évolué au cours du temps. La paléontologie confirme également l’existence de nouveaux groupes d’organismes à partir d’organismes existant précédemment.
17. Le fait que des organismes partagent des caractéristiques communes est conforme aux schémas directifs des rapports évolutifs. L’une des propositions principales de l’évolution consiste à dire que les organismes devraient porter en eux-mêmes les preuves d’un passé évolutif. Et il en est bien ainsi. Les similitudes dans les modèles de développement s’expliquent par la descendance d’un ancêtre commun. Les protéines et l’ADN des organismes qui partagent un ancêtre commun sont plus proches que les protéines et l’ADN de ceux qui ne partagent pas d’ancêtre commun récent.
18. Ensuite, la dérive des continents qui résulte de la fragmentation de la Pangée (supercontinent qui a rassemblé la quasi-totalité des terres émergées de la fin du Carbonifère au début du Jurassique), il y a au moins 200 millions d’années, permet également d’apporter des preuves de l’évolution. Les fossiles des organismes qui ont évolué au temps où les continents étaient reliés ont une distribution géographique plus large que les fossiles des organismes qui ont évolué plus récemment. La dérive des continents a eu pour effet de séparer des familles d’organismes vivants, entraînant ainsi le développement indépendant, autonome de leur descendance, concourant à l’apparition de nouvelles espèces et à l’extinction d’autres espèces.
19. Enfin, les scientifiques ont pu observer, que ce soit en laboratoire ou dans la nature, des changements génétiques au cours du temps dans les populations ou les espèces étudiées. Ils ont par ailleurs pu eux-mêmes provoquer des modifications génétiques par croisement d’espèces, c’est ce que l’on appelle la sélection artificielle. Sélection naturelle et sélection artificielle permettent de témoigner de l’évolution.
20. Nous pouvons citer, afin d’illustrer notre propos, quelques exemples mettant en évidence le déroulement de l’évolution :
Les recherches en matière de lutte contre le sida ont apporté de nouveaux éléments témoignant de l’évolution. En effet, après avoir élaboré de nouveaux traitements apparus comme très prometteurs contre le VIH, les chercheurs ont constaté une évolution rapide de ce dernier en vue d’une adaptation constante à son environnement. Le VIH présente un taux de mutation particulièrement élevé, mais ce taux de mutation ne permet pas d’expliquer à lui seul le fait que ce virus évolue en augmentant considérablement sa capacité de résistance aux traitements cliniques. Souvent, un intervalle de 10 ans environ s’écoule entre le moment où un individu est atteint par le virus et le moment où se déclenchent les premiers symptômes du sida. Durant cette période on ne constate pas d’augmentation notable de la concentration du VIH dans le sang. Or, les scientifiques ont montré que le virus produisait, pendant cette même période, des millions de descendants viraux, ce qui implique que d’énormes quantités de virus sont détruites très rapidement après leur production. Le corps héberge donc de nombreuses souches de VIH différentes qui entrent en concurrence et luttent pour leur survie face aux différents traitements cliniques. D’une façon générale, les changements récents du virus du sida témoignent de la capacité de tout organisme à évoluer.
21. La résistance de nombreux insectes aux nouveaux pesticides témoigne de la même manière de leur adaptation à un environnement nouveau dans lequel, seuls les plus résistants survivent. La résistance aux antibiotiques est également très révélatrice. Aujourd’hui de nombreuses espèces de bactéries sont résistantes à toutes sortes d’antibiotiques, parce que, par sélection naturelle, seules les quelques bactéries qui ont résisté se sont multipliées.
22. Il est important de noter que, depuis Darwin, les moyens de vérification des hypothèses formulées se sont multipliés. De la forme des fossiles découverts à l’étude de leur ADN, le recoupement des informations permet d’aboutir à une très grande objectivité.
23. Incontestablement, l’évolution est une véritable science.
24. Comme le note Guillaume Lecointre, professeur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, la science est l’ensemble des opérations produisant de la connaissance objective. Une affirmation sur le monde ne peut être qualifiée d’objective que si elle a été vérifiée par un observateur indépendant. Cette vérification dépend de trois facteurs : le scepticisme, la rationalité et la logique, et enfin le matérialisme méthodologique. Ces différents piliers assurent l’objectivité d’un résultat scientifique.
25. Les recherches scientifiques en matière d’évolution n’ont pas fait exception.
26. A l’heure actuelle, les scientifiques de toutes nations et toutes religions s’accordent ainsi sur la réalité de l’évolution. Ils ne cherchent plus à savoir « si » l’évolution a bien eu lieu, mais « comment » elle a eu lieu. Des interrogations demeurent au sein du milieu scientifique quant à la compréhension de l’ensemble des processus qui concourent à l’évolution, et cela consiste notamment à déceler les mécanismes qui ont présidé à la structuration actuelle de la biodiversité2. Mais, faut-il le rappeler, aucune science n’est achevée et régulièrement de nouvelles découvertes permettent d’avancer pour comprendre le « comment » des choses.
27. En outre, comme le souligne Hervé Le Guyader, la pensée évolutionniste imprègne désormais tous les domaines de la biologie, et, par la dimension historique du processus de l’évolution, elle touche également les sciences de la Terre et de l’univers. En effet, les avancées de la recherche en matière d’évolution ont conduit à élargir le socle de cette théorie, si bien qu’aujourd’hui, l’évolution des populations et parmi elles des hommes, n’est qu’un pan de l’évolution dans sa globalité. La poursuite des recherches en matière d’évolution apporte toujours plus de preuves en faveur de la véracité de la théorie de l’évolution.
28. L’une des découvertes de l’étude de notre planète, de nombreuse fois confirmée, est la datation des grands évènements qui l’ont marquée :
Le système solaire, donc la terre, s’est formé il y a approximativement 4,6 milliards d’années ;
la vie est apparue sur Terre il y a au moins 2,5 milliards d’années (sous forme de bactéries unicellulaires) et, il y a 200 millions d’années environ, la Pangée a commencé à se fractionner pour former les continents que nous connaissons aujourd’hui ;
L’homo sapiens, c’est-à-dire l’homme est apparu lui, il y a 100 000 à 200 000 ans.
On comprend ainsi pourquoi ces découvertes ont interpellé ceux qui donnent une interprétation stricte de la première partie de la Bible, c’est-à-dire la Genèse.Le créationnisme
29. Ces différentes découvertes et avancées scientifiques en matière d’évolution ont en effet suscité de vives réactions d’opposition portées par divers mouvements dits « créationnistes », mot qui vient de « création » au sens biblique du terme.
30. Les partisans du créationnisme, pour les plus intransigeants d’entre eux, affirment que le monde a été créé par Dieu en six jours et soutiennent que les théories transformistes ou évolutionnistes s’opposant à la Bible, selon laquelle Dieu aurait créé chaque espèce végétale ou animale de façon individuelle, ne peuvent être que mensongères. La science a tord disent-ils, puisque, au sens le plus strict qui soit, la Bible dit autre chose, ce qui rappelle, notons le en passant le procès d’un certain Galilée.
31. Ce créationnisme strict se subdivise lui-même en deux branches. Une première branche rejette catégoriquement le discours scientifique, et une seconde branche, aussi appelée « créationnisme scientifique » ou « science de la création », considère que le conflit science contre religion n’est qu’illusion.
32. Selon le « créationnisme scientifique », l’auteur de la création, tel que présenté dans la bible, est constamment présent et intervient dans les différents processus qui concourent à l’évolution. Au sein même du créationnisme scientifique, le débat sur l’âge de la terre oppose les Young-Earth Creationists (YEC) aux Old-Earth Creationists (OEC). Les premiers pratiquent une lecture littérale des onze premiers chapitres de la Genèse, les seconds admettent que la création a pu se dérouler sur une période longue et cherchent à concilier les données scientifiques avec le récit de la Genèse.
33. Ensuite, aux cotés de ces différentes tendances qui se réunissent sous le couvert du créationnisme strict, l’on trouve un créationnisme dit progressif qui ne rejette pas totalement l’évolution mais qui défend l’idée que la création implique nécessairement des interventions divines successives.
34. Des affrontements entre créationnistes et darwinistes ont eu lieu tout au long du XIXe et du XXe siècles, notamment aux Etats-Unis. En 1925, lors du premier procès dit « du singe », John Scopes, un enseignant de Dayton en Ohio, fut condamné pour avoir enseigné la théorie de l’évolution à ses élèves. Cependant, grâce aux découvertes et avancées scientifiques, en matière biologique notamment, la théorie de l’évolution va peu à peu s’imposer. En 1968, aux Etats-Unis, la Cour Suprême déclare anticonstitutionnelles les lois anti-évolutionnistes en vigueur dans plusieurs Etats.
35. Le dernier quart du XXe siècle a été marqué par une résurgence non négligeable des thèses créationnistes. Face au revers subi contre les défenseurs de la théorie de l’évolution, les créationnistes ont cherché à s’adapter, si bien que, dans le récit actuel des « néocréationnistes », Dieu et la Bible sont, du moins en apparence, totalement absents. Il n’est en effet plus question de création divine. La mouvance néocréationniste, que représente notamment « lntelligent Design », défend l’hypothèse de l’intervention d’une intelligence dite supérieure. Se présentant comme scientifique, l’Intelligent Design revendique que ses thèses soient enseignées dans les cours de biologie, aux cotés de la théorie de l’évolution.
36. Mais, en 2005, les créationnistes de l’Intelligent Design ont à leur tour subi un revers aux Etats-Unis. En effet, le juge John Jones, de Pennsylvanie, a déclaré que l’enseignement de l’Intelligent Design dans les écoles violait la séparation constitutionnelle entre l’Eglise et l’Etat.
37. Malgré cela, Le créationnisme (ou néocréationnisme) est toujours fortement développé dans le milieu anglo-saxon, principalement aux Etats-Unis et en Australie. L’institut américain de recherche Pew a réalisé en juillet 2005 un sondage montrant que 64 % des Américains étaient favorables à l’enseignement de l’Intelligent Design en plus de la théorie de l’évolution, et 38 % des Américains seraient partisans d’un abandon total de l’enseignement de l’évolution dans les écoles publiques. Le président américain Georges W. Bush adhère au principe du double enseignement de l’Intelligent Design et de la théorie de l’évolution. A l’heure actuelle, 20 Etats américains sur 50, sont concernés par de potentiels aménagements des programmes scolaires en faveur de l’Intelligent Design.
Le créationnisme en Europe
38. Beaucoup pensent que ce phénomène ne touche que les Etats-Unis et que dès lors, même si on ne peut être insensible à ce qui se passe outre-atlantique, ce n’est pas le rôle du Conseil de l’Europe de se pencher sur cette question. En réalité il n’en est rien et, au contraire, il est urgent de prendre dès maintenant dans nos 47 pays les précautions qui s’imposent.
39. Au côté d’un créationnisme d’obédience chrétienne, l’on trouve désormais un créationnisme d’obédience musulmane. En effet, avec la percée des mouvements islamistes au début des années 1980, les arguments créationnistes d’origine chrétienne sont devenus populaires parmi certains milieux musulmans.
40. Aujourd’hui, des créationnistes de toutes confessions cherchent à imposer leurs idées en Europe. On a ainsi pu assister, depuis quelques années, à plusieurs manifestations émanant de ces différents mouvements sur le continent eurasiatique. Les établissements scolaires semblent par ailleurs en être la cible privilégiée. Le début de l’année 2007 a été marqué par une offensive menée par le créationniste turc, musulman, Harun Yahya qui a fait parvenir à de nombreux établissements scolaires français, belges, espagnols et suisses son dernier et très luxueux ouvrage intitulé L’Atlas de la Création, ouvrage qui prétend dénoncer « l’imposture » de la théorie de l’Evolution. En France, le ministère de l’Education nationale, après avoir pris l’avis de spécialistes, a immédiatement réagi en demandant expressément le retrait de cet ouvrage des centres de documentation des établissements scolaires touchés car aucune des qualités de rigueur exigées pour l’enseignement n’était présente dans ce livre.
41. L’attaque des créationnistes se fait sur deux fronts : soit ils nient totalement la scientificité de l’évolution, soit ils tentent de placer l’incertitude au cœur du débat qui les oppose aux défenseurs de la théorie de l’évolution. Pour cela, ils s’appuient sur le fait que la science de l’évolution, comme toute science n’est pas « fermée », c’est à dire qu’elle remet en cause certains éléments ou en précise d’autres (sans que cela remette en question les fondements sur lesquels elle repose).
42. Pour les créationnistes de toutes tendances, la part d’incertitude qui entoure malgré tout la réflexion scientifique relative à la création et à l’évolution est trop importante pour accorder un crédit suffisant à cette théorie. Faut-il leur rappeler qu’il en est ainsi de toute science ? Il n’est qu’à citer l’exemple de l’atome considéré comme insécable, puis partagé en noyau et électrons avant la découverte des quarks. Ces découvertes scientifiques n’ont pour autant jamais remis en cause les fondements de la théorie atomique ! Une théorie scientifique produit de nouvelles connaissances qu’elle s’efforce d’interpréter selon ses paradigmes dominants, ce qui oblige la théorie à évoluer pour prendre en compte toutes ces nouvelles données3. Seulement, réinterroger et faire évoluer une théorie ne signifie pas remettre en cause le principe fondateur de cette théorie. Il en est de même pour la théorie de l’évolution.
43. Si les plus radicaux des créationnistes sont partisans d’un négationnisme brut en ce sens qu’ils nient complètement les avancées et les découvertes scientifiques attenantes à l’évolution des espèces, d’autres mouvements créationnistes se proclament scientifiques. Cette affirmation semble tout à fait contradictoire. Le créationnisme dit scientifique est en effet la volonté de fonder scientifiquement le récit des textes sacrés. Or, comme le souligne Guillaume Lecointre, comme la construction d’un mythe n’a rien à voir avec la construction d’une affirmation scientifique, les énoncés produits par l’un et l’autre n’ont que très peu de chance de se recouper. D’autres mouvements encore, promeuvent l’idée qu’il y a bien eu évolution mais que cette évolution est le fruit d’une volonté transcendante, d’un « dessein intelligent ».
44. Face à ces affirmations et autres revendications de scientificité émanant de mouvements créationnistes divers, il est légitime de se demander : Comment les créationnistes prétendent-ils prouver scientifiquement ce qu’ils avancent ? La scientificité d’une affirmation dépend pour une grande part de la capacité à en vérifier l’objectivité par la reproduction d’expériences ou d’observations. Comme nous allons le montrer, le caractère scientifique des thèses alternatives présentées par les créationnistes peut sérieusement être mis en doute, voir totalement réfuté.
45. Alors que les sciences de l’évolution ont considérablement évolué depuis Charles Darwin, les créationnistes eux, n’ont pas avancé dans leur triste registre d’arguties4. L’évolution n’a pas cessé « d’évoluer ! » depuis sa théorisation par Charles Darwin. La Science est un ensemble de connaissances en perpétuelle construction et reconstruction. La démarche scientifique consiste à toujours réinterroger ses modèles qui restent vrais tant qu’ils n’ont pas été réfutés. L’argumentaire créationniste n’a lui jamais évolué, ne se fonde sur aucune démonstration scientifique, ils présentent des faits sans théorie ou un argumentaire théorique sans faits venants approuver ou réfuter cet argumentaire. Le créationnisme apparaît plus dogmatique que scientifique.
46. Guillaume Lecointre a montré qu’ils prenaient d’abord quelque liberté à l’égard des règles scientifiques élémentaires. Une première entorse s’opère vis-à-vis du scepticisme. Dans toute expérience créationniste, la foi imprime une idée préconçue du résultat attendu. La foi ne permet pas d’accepter objectivement le résultat d’une expérience scientifique si celui-ci ne correspond pas aux croyances auxquelles on s’attache. Il semble donc incompatible d’associer foi et science. La seconde entorse relevée est celle qui se rapporte au fait que même si les créationnistes semblent respecter la logique, celle-ci se fonde sur de fausses prémisses, voire sur une sélection tendancieuse des faits. Enfin de nombreuses entorses à la méthode et à l’expérimentation peuvent être relevées. Comme le souligne G. Lecointre, le créationnisme scientifique est par définition aux antipodes de la science en ce sens qu’il nie la nécessité du recours […] aux réalités matérielles […] pour établir des vérités. Or, rappelons-le, la détermination de connaissances ne peut être rendue possible sans démonstration scientifique, sans en avoir vérifié l’objectivité, la scientificité, par la reproduction d’expériences et/ou d’observations. Les créationnistes formulent un certain nombre d’affirmations scientifiquement non testables et donc non prouvables. Il est donc aisé de se rendre compte de l’imposture des créationnistes qui se proclament scientifiques. Imposture d’autant plus grande que, conscients de leur impossibilité à prouver scientifiquement ce que prône leur dogme, certains créationnistes vont même jusqu’à fabriquer des faits et des fausses preuves. Ainsi, au-delà des interprétations aberrantes que proposent certains créationnistes, il apparaît que d’autres n’hésitent pas à fabriquer des « pseudo »-preuves afin de tenter de démontrer la scientificité de leurs propos.
47. Ainsi, le prédicateur turc Harun Yahya semble lui user conjointement de ces deux procédés. Dans ses nombreux ouvrages anti-darwinistes, Harun Yahya tente de démontrer l’absurdité et la non scientificité de la théorie de l’évolution qui n’est pour lui qu’une des plus grandes « supercheries de Satan ». Or, la démonstration pseudo-scientifique qu’il opère dans son ouvrage intitulé L’Atlas de la Création, ne peut en aucun cas être considérée comme scientifique. L’auteur tente en effet de prouver la non scientificité de la théorie de l’évolution en mettant en cause les preuves de l’évolution. Harun Yahya ne rend compte d’aucun questionnement préalable. De plus, ne faisant que comparer des photos de fossiles à des photos d’espèces actuelles, il n’apporte aucune preuve scientifique à ses propos. Mieux même, comme nous l’a fait remarquer à titre d’exemple Pascal Picq, on voit page 60 de l’ouvrage une superbe photo d’un fossile d’une perche avec en légende l’affirmation que cette perche n’a pas évolué depuis des millions d’années. Or ceci est faux, l’étude détaillée du fossile et des perches actuelles montre qu’au contraire elles ont beaucoup évolué. Hélas le livre d’Harun Yahya est rempli de contrevérités de ce type. L’ensemble de l’argumentaire contenu dans cet ouvrage, ne se fonde sur aucune démonstration scientifique. L’ouvrage d’Harun Yahya apparaît davantage comme un traité de théologie primitif que comme une réfutation scientifique de la théorie de l’évolution. On peut noter que ce dernier dit avoir le soutien de grands scientifiques. Encore faudrait-il qu’il s’agisse de spécialiste de la biologie de l’évolution !
48. Des critiques similaires peuvent être formulées vis-à-vis du caractère « pseudo »-scientifique de l’Intelligent Design. Les défenseurs de l’Intelligent Design présentent la théorie darwinienne de l’évolution, non pas comme une théorie scientifique mais comme une idéologie ou une « philosophie naturelle ». Dès lors ils considèrent qu’elle ne peut être enseignée en tant que « science » dans les écoles ou alors il faut aussi,disent-ils, en parallèle, enseigner l’Intelligent Design. L’insertion dans les programmes scolaires des thèses de l’Intelligent Design présentées comme scientifiques du fait de l’occultation total de la Bible et de Dieu, tend alors à être légitimée. Or, comme l’a montré G. Lecointre, l’Intelligent Design constitue une anti-science : on peut appeler anti-science toute entreprise de fraude scientifique caractérisée, d’imposture intellectuelle ou d’opération de communication brouillant la nature, les objectifs et le champ de légitimité de la science. Le mouvement de l’Intelligent Design relèverait de l’antiscience pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la nature de la science est faussée. Ensuite, les objectifs de la science sont faussés. Les écrits des principaux ténors de ce mouvement démontrent que leurs motivations et leurs objectifs ne sont pas scientifiques mais religieux.
49. L’intelligent Design annihile toute dynamique de recherche, il identifie des difficultés ou des incertitudes, inhérentes à toute science, et saute immédiatement à la conclusion que la seule façon de les résoudre est de recourir à une « cause intelligente » sans chercher d’autres explications. Aussi, vouloir l’enseigner dans les cours de science n’est pas admissible. Il ne suffit pas en effet de se présenter comme une thèse alternative pour faire son entrée dans les programmes scolaires scientifiques. Pour se prétendre Science, il faut ne recourir qu’à des causes naturelles dans ses explications, or l’Intelligent Design ne fait appel qu’à des causes surnaturelles.
50. Par ailleurs, la non publication des travaux réalisés par les différents mouvements créationnistes n’est que la traduction de leur non acceptation par la communauté scientifique. Harun Yahya possède, lui, sa propre maison d’édition, ce qui lui permet de publier en masse ses ouvrages. Mais sans cela, ses travaux n’auraient probablement jamais pu être autant diffusés. Enfin il faut signaler que s’il y a unanimité chez les scientifiques spécialistes de l’évolution, il n’existe pas de consensus autour d’une théorie créationniste en particulier. Chacun des nombreux mouvements créationnistes est persuadé de détenir la vérité. Le manque de reconnaissance des thèses alternatives par la communauté internationale témoigne du fait que les mouvements créationnistes restent, quoiqu’ils en disent, marginaux et ne peuvent donc être considérés avec suffisamment de sérieux pour faire leur entrée dans les programmes scolaires.
51. L’enseignement de thèses alternatives en tant que sciences, ne peut donc être acceptable. Un tel enseignement représenterait en soi un danger, et ferait prendre le risque de voir se développer une multitude de thèses toutes aussi absurdes les unes que les autres et ne ferait que semer le trouble chez les élèves ou les étudiants.
52. Dans cet ordre d’idée, au nom du principe d’ouverture à des théories alternatives prôné par les créationnistes scientifiques, et afin de montrer l’incohérence de l’enseignement des thèses créationnistes aux cotés de la théorie de l’évolution, un mouvement s’est ironiquement développé aux Etats-Unis. Ce mouvement dit du « Pastafarisme » défend la théorie du Monstre en Spaghettis Volant. Le Pastafarisme est une parodie de religion créée en réaction à la décision du Comité d’Education de l’Etat du Kansas de permettre l’enseignement de l’Intelligent Design dans les cours de science au même titre que la théorie de l’évolution. Selon le Pastafarisme, un être invisible et omniscient appelé le « Monstre en Spaghettis Volant » a créé l’univers en un jour. Les défenseurs du Pastafarisme revendiquent, tout comme l’Intelligent Design, une place dans les programmes scolaires. Comble de l’ironie, cette pseudo-religion fait des émules et le culte tend à se répandre…
Notes: