mercredi, 8 février 2012|

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Les Feux de la Bible (ou la Bible au feu ?)



Table des matières :

Quand la prostitution devient acceptable…

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Attention, série dépravée !

Si vous êtes Témoin de Jéhovah et que vous aimez regarder les feuilletons télévisés tel que Les Feux de l’amour, alors probablement vous êtes-vous sentis mal à l’aise au moins une fois lorsque, du haut du pupitre, l’orateur à la Salle du Royaume a vilipendé ce genre de fiction comme étant à l’origine de la banalisation de la dissolution des mœurs, parfois en citant nommément votre feuilleton favori. [1] Il n’y a pas d’ailleurs que les discours qui les condamnent, mais aussi les publications, comme en témoignent les citations suivantes :

* La Tour de Garde, 1 septembre 1988, page 16 : « Satan se sert autant qu’il le peut des médias pour faire accepter cette mentalité dépravée. Des feuilletons télévisés mettent en scène des personnages au physique attrayant qui évoluent dans un climat de tromperie mutuelle. Si nous laissions cette mentalité nous influencer, nous risquerions rapidement de nous laisser aller à commettre des péchés “mineurs”, ce qui ouvre le chemin à des péchés “graves”. »

* La Tour de Garde, 15 juillet 1987, pages 19-20 : « Une sœur pionnier a ainsi reconnu qu’elle était folle des feuilletons télévisés (…). Lors d’une assemblée de district, elle a entendu un discours qui dénonçait le caractère nuisible de ces émissions immorales, et elle en a parlé à Dieu dans la prière. Toutefois, il lui a fallu un certain temps pour venir à bout de cette mauvaise habitude. (…) ’’Je priais pour vaincre cette habitude (…). J’ai donc décidé de prêcher toute la journée pour ne pas être tentée (…).’’ Oui, outre ses prières, elle a dû fournir des efforts pour surmonter cette faiblesse. »

Le champ lexical mis en évidence par du gras ci-dessus ne laisse planer aucun doute sur la façon dont le rédacteur considère ce genre d’émission : c’est Satan qui utilise cette tactique pour pervertir le chrétien, c’est nuisible, immoral, c’est une mauvaise habitude, une faiblesse… Or, pourquoi ces feuilletons sont-ils, selon le point de vue jéhoviste, aussi néfastes pour le fidèle ? Parce que bien souvent, les héros ont des relations sexuelles hors mariage ou ont divorcé à plusieurs reprises.

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Victor et Nikki Newman
Un couple si dépravé que ça ?

Et pourtant… Alors que les péripéties sentimentales de Victor et Nikki Newman, le couple phare des Feux de l’amour, sont indirectement décriées dans le discours jéhoviste précisément pour ce genre de raisons - et cela alors que bien souvent il n’y a aucune scène dénudée -, les adeptes sont chaudement invités à lire des récits autrement plus graveleux, pour ne pas dire franchement ’’dégueulasses’’, qui rebuteraient même des personnes au mœurs plus libérées.

Par exemple, figurez-vous qu’ils doivent périodiquement prendre connaissance d’une histoire plutôt croustillante selon laquelle une veuve ayant épousé deux frères tous deux décédés, décide d’avoir recours à un subterfuge pour parvenir à ses fins : elle s’habille en prostituée sacrée et se poste à un endroit très visible, ceci afin d’avoir des relations avec un vieil homme veuf qui n’est autre que son beau-père ! Finalement elle tombe enceinte de lui et met au monde deux enfants jumeaux. Lors que le beau-père apprend que sa belle-fille s’est prostituée, il souhaite la faire brûler, mais la femme échappe à la mort car elle présente des objets prouvant qu’il était en fait son unique client. Et non seulement le tout est raconté sans fard, mais en plus les deux personnages principaux, loin d’être blâmés pour leur immoralité, sont présentés comme de beaux exemples à suivre !

Alors, scénario scabreux du dernier film porno en vogue (et en plus, film porno assez « crade » quand même…) ? Non : épisode biblique contenu en Genèse 38, et les personnages en question se nomment Juda et Tamar. Là, les Témoins de Jéhovah non seulement ne déconseillent pas, mais recommandent la lecture de ce genre de récit bien plus dépravé que les histoires d’amour que l’on trouve dans les feuilletons à l’eau de rose, et même leurs bouts de chou doivent s’en imprégner dès leur plus jeune âge, car c’est, paraît-il, riche d’enseignements pour nous. Le carré rose n’est donc ici pas de mise…

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La Bible, un livre à ne pas mettre sous tous les yeux…

Remarquons que même hors de la Société Watch Tower, cette histoire semble déranger…

Par exemple, bien que trouvant des aspects bénéfiques à ce récit, une étude menée par David R. Reid, du mouvement évangélique Growing Christians Ministries, admet malgré tout que « l’histoire de Juda et de Tamar n’est certainement pas l’histoire la plus agréable dans la Bible. En fait, la plupart des commentaires sur le livre de la Genèse ne passent pas beaucoup de temps sur ce chapitre. (…) La prostitution ’’religieuse’’ et du sanctuaire et la fornication faisaient partie du culte des dieux païens de fécondité cananéenne, donc à cette époque et dans cette culture il n’était pas inhabituel pour une prostituée de s’asseoir au bord du chemin. Cependant, le simple fait que ce type de péché était culturellement acceptable ne signifie pas que Tamar avait raison d’utiliser cette méthode pour atteindre son objectif d’avoir un enfant. Et le simple fait que la prostitution était culturellement acceptable ne signifie pas que Juda était fondé à recourir à une prostituée pour ses désirs lubriques. (…) Ce passage de l’Écriture ne semble condamner ni Juda, ni Tamar, pour leur comportement pécheur. » [2]

De même, la condition de la femme, ici contrainte à jouer la prostituée pour assurer sa survie, semble tellement malmenée dans ce genre de récit, que le site Pandora’s Project, un organisme de soutien aux personnes victimes d’abus sexuels, a mis en ligne une étude sur cet épisode biblique, publiée à destination des croyants. [3]

Or, comment ce genre d’histoire est-elle présentée dans les écrits jéhovistes ?

À propos de Tamar

Le livre Perspicacité, volume 2, page 1146, déclare : « Parmi les veuves dont la foi fut remarquable figurent Tamar (Gn 38:6, 7) ». Or, nous ne savons rien de Tamar en dehors de son accouplement avec son beau-père, acte reposant sur un mensonge, ce qui signifie que la « foi » dont il est question ici fait bien référence à cet épisode (elle est d’ailleurs si exceptionnelle qu’elle est même mentionnée dans la généalogie du Christ en Matthieu chapitre 1, aux côtés de sa collègue de trottoir, Rahab). D’autre part, la loi léviratique ordonnant d’engendrer une descendance à son frère décédé n’avait pas encore été promulguée, et elle ne fut officiellement donnée à Israël que des siècles plus tard. Dès lors, en quoi son acte constituait-il une manifestation de sa foi ? Quel est le lien avec la spiritualité ? Ainsi, on apprend avec stupeur que le fait de coucher avec son beau-père par le moyen d’un subterfuge, et alors qu’on est pris pour une p*** adoratrice d’un autre dieu que Jéhovah, …c’est le signe d’une grande FOI ! Ouf, nous voilà rassurés ! Pendant un instant, on a failli être choqué…

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’’Juda et Thamar’’, de Horace Vernet, 1840

Et du côté de Juda

Juda ne fut absolument pas blâmé pour avoir couché avec celle qu’il pensait être une prostituée sacrée. Notons également qu’il était prêt à faire brûler sa belle-fille parce qu’elle était soi-disant devenue prostituée, oubliant qu’il a lui même participé à l’élever à ce rang - car qui dit prostituée dit client - (gonflé, non ?), [4] ce qui ne lui est pas non plus reproché. Bien au contraire, Juda reçut la bénédiction de son propre père qui lui annonça - si l’on se place dans l’optique qu’il prononça une prophétie messianique - que le « sceptre ne s’écartera[it] pas de Shilo » (Genèse 49:10), ce qu’une relecture a posteriori interprète comme le signe que le Christ serait de sa lignée !

Remarquez combien les publications jéhovistes sont bienveillantes envers un acte pourtant moralement plus condamnable qu’une simple relation sexuelle hors mariage - qui constitue néanmoins un motif d’exclusion chez les Témoins de Jéhovah.

* La Tour de Garde, 15 septembre 1973, page 576 : « Cependant, Juda n’a pas péché en transgressant un commandement précis de la loi de Dieu, puisque la Loi de Moïse ne fut donnée que beaucoup plus tard. — Gen. 2:24 ; voir Lévitique 19:29. »

(En revanche, Ônan, fils de Juda et mari de Tamar, méritait la mise à mort pour ne pas avoir respecté une loi qui était censée ne pas avoir été promulguée par Dieu à l’époque [il avait refusé de mettre enceinte sa femme, qui était précédemment la femme de son défunt frère Er, le privant ainsi d’un héritier]. Où est la logique ? Donc, puisque ces deux lois n’étaient pas officiellement édictées, il faut en déduire que refuser d’engendrer une descendance à son frère décédé en s’abstenant de féconder sa belle-sœur était si grave que c’était passible de la peine de mort [et cela alors que Deutéronome 25:5-10 montre qu’il existait une autre alternative, qui est d’ailleurs illustrée par le parent proche de Ruth qui a refusé de l’épouser], mais qu’aller recourir aux services d’une prostituée sacrée, en revanche, n’avait rien de choquant, pourvu qu’on la paie bien correctement pour sa prestation…)

* La Tour de Garde, 1er juillet 1985, page 16 : « Aucun chrétien, qu’il appartienne à l’une ou l’autre de ces deux classes, ne peut transgresser impunément les normes morales fixées par Jéhovah, à l’exemple de Ruben, ni donner libre cours à un tempérament violent, comme l’ont fait Siméon et Lévi. Le chrétien doit au contraire cultiver des qualités telles que le courage, la confiance en Jéhovah et la productivité, à l’instar des autres fils d’Israël. »

=> le courage : ah bon, Juda en s’envoyant en l’air avec une femme qu’il pensait être une prostituée, a manifesté du courage ? Nous savons désormais que les messieurs qui se rendent au bois de Boulogne à des heures incongrues pour quelques instants volés avec des filles de joie sont donc de grands courageux ! Peut-être parce qu’ils risquent d’être pris en flagrant délit par leur femme ou leurs collègues de travail ?

=> la confiance en Jéhovah : en quoi est-ce une preuve de confiance envers Dieu ? Parce qu’il n’a pas utilisé de préservatif et n’a pourtant pas chopé de MST ?

=> la productivité : c’est sûr que Juda a été productif, vu qu’il a mis enceinte sa belle-fille, de laquelle est sortie une grand nation par la suite, selon le récit biblique. Quand même, le rédacteur de La Tour de Garde a un humour légèrement discutable…

En fait, si nous relisons le passage biblique et les publications de la Société Watch Tower, nous constatons que Juda n’est reconnu coupable que d’une seule chose : non pas d’avoir eu des rapports sexuels avec une prostituée sacrée, puisqu’à aucun moment cet acte n’est évoqué défavorablement de près comme de loin, mais simplement de n’avoir pas donné Shéla, son dernier fils, à Tamar comme il le lui avait promis. Un peu gênées, les publications jéhovistes ne s’attardent généralement pas sur son goût pour les prostituées, ou l’évoquent très succinctement, sans vraiment blâmer ouvertement Juda, et préfèrent le dédouaner de toute faute en montrant qu’au fonds, la fin justifiait les moyens :

* La Tour de Garde, 15 janvier 2004, page 30 : « Juda a mal agi en ne donnant pas Tamar à son fils Shéla, comme il en avait fait la promesse. Il a également eu des relations avec une femme qu’il prenait pour une prostituée du temple. Cela était contraire à la volonté de Dieu, selon laquelle un homme ne devait avoir des relations sexuelles que dans le cadre du mariage (Genèse 2:24). Dans les faits, Juda n’a toutefois pas couché avec une prostituée. Au contraire, il a pris sans le savoir la place de son fils Shéla en consommant le mariage léviratique, et a conçu une descendance légitime. »

(Au passage, n’est-ce pas remarquable ? Il suffit qu’un vieux livre sacré présente de façon légitime quelque chose qui piétine les bonne mœurs, pour qu’une bande de puritains, tout écœurés de contempler des amoureux se roulant un patin sans être mariés, en viennent à trouver normal, voire acceptable, ce qui est bien pire, et cela sans même se rendre compte du paradoxe !)

Mais la présentation de ce personnage est encore plus cocasse, si vous considérez les citations suivantes :

* La Tour de Garde, 15 janvier 2004, page 29 : « Juda s’est mal conduit envers Tamar, sa belle-fille qui était veuve. Néanmoins, lorsque Tamar lui a fait voir qu’il était responsable de sa grossesse, Juda a humblement admis qu’il avait mal agi. Nous devrions pareillement reconnaître nos erreurs. »

* La Tour de Garde, 1er mars 1983, pages 29-30 ; « En revanche, la Bible nous donne aussi des exemples positifs qui montrent que nous devrions reconnaître nos torts. Citons celui de Juda, qui ne s’était pas comporté comme il l’aurait dû envers Tamar, sa belle-fille veuve. Lorsqu’il devint évident que Tamar était enceinte de lui, Juda avoua : “Elle est plus juste que moi.” (Genèse 38:26). Malgré tout, il eut au moins le mérite de reconnaître ses torts. »

Et oui ! Dans un habile retournement de situation, Juda devient un exemple d’humilité à suivre, alors qu’il ne reconnaît pas avoir fauté là où on s’y attendrait, mais se contente d’admettre qu’il n’avait pas tenu son engagement, une fois coincé devant des preuves irréfutables.

Allez va, maintenant que cette mise au point est faite, vous pourrez, cher(e)s lecteurs/-trices TJ, regarder Les Feux de l’Amour sans la moindre raison de vous culpabiliser… Et je crois que vous pourrez même vous permettre de jeter un coup d’œil à L’Île de la Tentation, c’est toujours moins trash que le livre dont vous vous nourrissez chaque semaine et que vous présentez à tort comme un modèle pour ce qui est de fournir des normes morales…


Notes:

[1] Eh oui, dans les faits, la ménagère Témoin de Jéhovah de plus de 40 ans est souvent une grande amatrice de feuilletons télévisés à la guimauve, au même titre que ses contemporaines sans foi ni loi (à ce qui paraît…), ce qui, généralement, ne l’empêche pas de tenir en public le discours que la Société Watch Tower attend d’elle sur ce genre de sujet, à savoir une condamnation.

[2] Growing Christians Ministries

[3] « Tamar Times Two : An Examination of Prostitution and Rape and the Response of the Church »

[4] En fait, il semblerait que ce n’était pas la prostitution en tant que telle que Juda condamnait lorsqu’il prononça la sentence contre Tamar, mais bien plus le fait qu’elle ait pu « aller voir ailleurs », en dehors de sa famille et de son clan.


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