La science vue au travers du prisme jéhoviste.

Les Témoins de Jéhovah forment un groupe religieux fondamentaliste. Ils rejettent la théorie de l’Évolution, l’Homme et l’univers ayant été créés par Dieu et enseignent que le premier homme, Adam, vint à la vie pleinement formé, doté d’une constitution et d’une santé parfaites en 4026 avant notre ère, aux environs du 1er octobre [1]. Pour soutenir cette position absolument incompatible avec de très nombreuses découvertes scientifiques, la société Watchtower s’emploie à critiquer les méthodes de datation en affirmant qu’elles reposent sur la « spéculation et la supposition » [2] et entretient, dans ses publications, mépris et suspicion à l’égard du monde scientifique. Sa critique sévère de la Science s’articule autour de deux grands axes : le mythe de l’athéisme militant des scientifiques et celui de la fraude scientifique.
Le mythe de l’athéisme militant des scientifiques
Afin de soutenir le créationnisme et de décrédibiliser la science aux yeux des fidèles Témoins de Jéhovah, les publications jéhovistes décrivent la majorité des scientifiques comme des militants athées à l’orgueil démesuré, dont l’unique but est de prouver l’inexistence de Dieu et de mettre à mal la religion :
« L’acceptation de la théorie de l’évolution par les scientifiques a été largement due à leur aversion pour l’autre solution : le théisme, la croyance en Dieu. Mais est-il scientifique d’accepter une théorie simplement parce que l’on n’aime pas la théorie contraire ? Ce qui peut contrarier profondément les hommes de science comme Medawar, c’est que reconnaître Dieu comme Créateur signifie le glorifier quand ils découvrent des faits merveilleux concernant sa création. Serait-ce trop pour leur orgueil ? » (Réveillez-vous ! 22/12/81 p. 19 )
La littérature jéhoviste s’appuie sur des déclarations de prestigieux scientifiques, sans donner toutefois de références exactes qui pourraient permettre d’en vérifier le contenu et le contexte, pour accréditer son point de vue :
« Le prix Nobel Herbert Hauptman a déclaré dernièrement lors d’un colloque que la croyance au surnaturel, en particulier en Dieu, est incompatible avec la vraie science. “ Ce type de croyance, a-t-il ajouté, est nuisible au genre humain. ” » (Réveillez-vous ! 9/06 p. 3 )
Nul doute, à la lecture de ces quelques lignes, que les scientifiques sont les pires ennemis de Dieu. Ainsi, au fil des articles de la Société Watchtower, la science est érigée au rang de « religion » ou de « croyance philosophique » athée. Exit la rigueur de l’expérimentation, le scientifique devient un militant engagé, pour ne pas dire « enragé » :
« Dans un autre article du New Scientist, Michael Shallis prend la défense de Fred Hoyle, un physicien critiqué pour certaines de ses vues. »[…] « Tout en soutenant que la science n’est pas habilitée à discuter de ‘questions métaphysiques’ telles que l’existence de Dieu ou la raison d’être de l’univers, M. Shallis remarque “que les scientifiques acceptent les propos philosophiques de leurs collègues à condition qu’ils nient l’existence d’une logique supérieure, mais pas dans le cas contraire. À croire (…) qu’en posant ce dogme métaphysique la science s’érige en religion, sans doute en religion athée (si tant est que cela existe)”. Refuser de croire en une puissance supérieure revient à adopter l’attitude que le psalmiste décrit en ces termes : “Le méchant, selon son air dédaigneux, ne cherche pas ; toutes ses idées sont : ‘Il n’y a pas de Dieu.’” (Psaumes 10:4 ; 19:1). Par ailleurs, les scientifiques qui prennent cette position en sont réduits à invoquer le hasard pour expliquer l’existence de l’univers. » (La Tour de Garde 15/10/84 p. 21)
« En raison de leurs croyances philosophiques, de nombreux scientifiques nient la déclaration biblique selon laquelle Dieu a créé toutes choses. » (Réveillez-vous ! 9/06 p. 20)
Une fois ce postulat établi, les Témoins de Jéhovah n’ont plus aucune difficulté à conclure que les scientifiques manquent d’objectivité et qu’ils témoignent de parti pris dans leurs recherches. En tout état de cause, la Société Watchtower, par l’intermédiaire de citations judicieusement choisies (après tout, la Science n’a pas que les Témoins de Jéhovah pour ennemis), franchit ce pas allègrement :
« Alan Lightman a fait une observation dans le même esprit. Voici ses propos que rapporte la revue Science 83 : “L’histoire de la science est remplie de préjugés, d’acteurs qui jouent mal leur rôle et de thèmes philosophiques trompeurs. (…) Je soupçonne tous les scientifiques d’avoir parfois témoigné de parti pris dans leurs recherches.” » […] « À l’évidence, cela montre que malgré toute l’honorabilité et l’honnêteté qu’un scientifique ou qu’un autre homme peut manifester dans un certain domaine, il peut tout aussi bien devenir dogmatique, irrationnel et téméraire, et se servir d’expédients quand ses intérêts sont en jeu. » (Réveillez-vous ! 22/8/84 p. 5)
Portrait de Byron Meadows, témoin de Jéhovah travaillant à la NASA : « Se pourrait-il que les évolutionnistes considèrent les faits en ayant présupposé des conclusions ? Ce n’est pas impossible chez les scientifiques. Mais une observation, aussi convaincante soit-elle, ne présuppose pas une conclusion. » […] « De même, ceux qui soutiennent que l’évolution est vraie ne fondent leurs conclusions que sur une partie des faits et laissent leurs présuppositions influencer leur analyse. » […] « Si le rôle de la science est d’admettre seulement ce qui peut être prouvé, testé et reproduit, alors la théorie voulant que toute vie provienne de l’évolution d’un ancêtre commun n’est pas un fait scientifique. » (Réveillez-vous ! 9/06 p. 22 )
Le mythe de la fraude scientifique
Le décor est maintenant planté, il ne reste plus à la Watchtower qu’à mettre en scène le scientifique dans le rôle du fraudeur et du faussaire. Ce à quoi elle va s’employer avec zèle…
Elle utilise pour cela des supercheries scientifiques largement médiatisées, pour induire le doute et le mépris dans l’esprit de ses adeptes. La plus connue des Témoins de Jéhovah est sans doute celle de l’homme de Piltdown , très largement reprise dans les publications jéhovistes. L’homme de Piltdown a été considéré au début du XXe siècle comme un fossile du Paléolithique inférieur, supposé avoir été le chaînon manquant entre le singe et l’homme en raison de caractères simien (mâchoire) et humain (calotte crânienne). Or, ce qui n’apparaît pas dans les publications jéhovistes, c’est que c’est d’abord une datation au fluor , en 1949, puis une datation au carbone 14, en 1959, qui démontrèrent définitivement que l’homme de Piltdown n’était qu’une supercherie : le crâne datait du Moyen Âge et la mâchoire avait à peine cinq cents ans [3]. La conclusion logique de cette histoire devrait donc être que, grâce aux avancées scientifiques et surtout à la performance des méthodes de datation, ce genre de supercherie sera de plus en plus rare et rapidement mise à jour. Mais nos bons amis jéhovistes en tirent une toute autre leçon, voyez plutôt :
« Des millions d’évolutionnistes ont reconnu l’homme de Piltdown comme un fait prouvant l’évolution, depuis 1912 jusqu’au milieu des années 50, époque à laquelle la supercherie fut finalement dévoilée. Si les savants sont capables d’accepter avec crédulité de telles “preuves” pour soutenir les théories qu’ils affectionnent, devrions-nous accepter avec la même crédulité toutes les déclarations de la science qui contredisent la Bible ? » (La Tour de Garde 15/4/79 p. 27)
Ah, mauvaise foi (si je puis me permettre le jeu de mot), quand tu nous tiens !
Bien sûr, la critique jéhoviste de la fraude scientifique ne s’arrête pas à cette unique affaire, ne sous-estimons jamais la Société Watchtower. Ses publications vont se faire l’écho de tous les scandales scientifiques connus, de toutes les erreurs parfois aussitôt admises [4] , transformant des faits plutôt exceptionnels au regard de la somme des travaux réalisés par la communauté scientifique, en un tableau accablant :
- Réveillez-vous ! 22/8/84, p.5-7 « Fraudes dans le monde de la science : Un coup d’œil dans les coulisses… » :
« À l’évidence, cela montre que malgré toute l’honorabilité et l’honnêteté qu’un scientifique ou qu’un autre homme peut manifester dans un certain domaine, il peut tout aussi bien devenir dogmatique, irrationnel et téméraire, et se servir d’expédients quand ses intérêts sont en jeu. »
« Cependant, cela ne signifie pas que la science, en tant qu’institution, est en train d’échouer ou qu’elle ne produit rien de bon. » […] « Les récents cas de fraude dans le domaine de la recherche ont seulement mis en évidence les limites de cet idéal et le refus de s’y soumettre que certains membres de la communauté scientifique ont manifesté. Les faits révèlent qu’à l’intérieur du mécanisme d’autocontrôle de la science il existe suffisamment de moyens permettant à quelqu’un qui connaîtrait toutes les ficelles de prendre en défaut le système. »
« Ce petit tour d’horizon dans l’univers de la recherche scientifique nous a donné un aperçu du travail des scientifiques. Nous avons noté qu’en dépit de leur formation les scientifiques sont sujets aux faiblesses humaines tout comme ils sont aussi pénétrés de qualités morales. Le fait qu’ils portent une blouse immaculée n’y change rien. En fait, la compétition et les pressions propres aux milieux scientifiques peuvent rendre tout à fait tentant le recours à des expédients d’un genre louche. La fraude scientifique est là pour nous rappeler que la science a elle aussi des secrets honteux. Bien qu’ils soient souvent cachés, ils existent bel et bien. Leur divulgation accidentelle devrait provoquer chez nous cette prise de conscience : bien que la science et les scientifiques occupent souvent un piédestal, il convient de reconsidérer avec prudence leur place véritable. »
Bien évidemment, la Société Wathtower est beaucoup trop habile pour jeter le bébé avec l’eau du bain. Elle précise que ces affaires ne doivent pas rendre le Témoin de Jéhovah soupçonneux à l’égard du monde scientifique tout entier, ayant bien conscience que les progrès scientifiques les plus flagrants ne peuvent tout de même pas échapper complètement à ses fidèles . Par conséquent, elle s’appuie sur les cas de fraude pour délimiter la confiance que les Témoins de Jéhovah doivent accorder à la Science : dès lors qu’une découverte scientifique va à l’encontre de la « Vérité » jéhoviste, elle doit être immédiatement écartée. Voyez ce qu’en dit leur littérature :
« L’étudiant s’apercevra aussi de certaines fraudes. » […] « En conséquence, bien que nous ne devions pas minimiser l’apport énorme fait par la science à l’humanité, il faut nous souvenir que la science a ses limites. Cela est d’une importance non négligeable quand nous la comparons à l’autre source d’information vitale, la Bible. » (Réveillez-vous ! 8/2/83 p. 5-6 )
« Certes, cette nouvelle affaire de fraude scientifique ne nous rend pas soupçonneux à l’égard du monde scientifique tout entier. Cependant, elle apporte une fois de plus la preuve que les arguments de la paléontologie, lorsqu’ils s’opposent à l’exactitude infaillible du récit biblique, ne sont souvent rien de plus que des “arguments contradictoires de ce qui s’appelle ‘Science’, ‘Connaissance’, mais n’en mérite pas le nom”,[…] » (La Tour de Garde 15/2/90, p. 28)
Et voilà le fidèle Témoin de Jéhovah bien conditionné pour opposer une résistance farouche à toute information scientifique ou historique contraire à l’enseignement de la secte. Inutile de préciser que les enfants baignant dans cet atmosphère de dénigrement permanent se montreront eux-aussi complètement hermétiques à tout enseignement reçu à l’école, allant à l’encontre de la « Vérité » jéhoviste . Ce point a d’ailleurs été soulevé par Nicolas Jacquette à l’occasion de son excellent témoignage devant commission d’enquête parlementaire relative à l’influence des mouvements sectaires sur les mineurs [5] :
« En entrant à l’école, l’enfant est déjà préparé à ce qui lui sera enseigné à l’aune de l’enseignement de la secte : ce qui correspond à ce qu’on lui a déjà enseigné est acceptable, ce qui ne correspond pas n’est qu’objet de mépris. On se considère très clairement comme supérieur au reste de l’humanité, parce que l’on connaît la vérité. Même l’enfant est certain d’être supérieur à ses petits camarades : il ne croit pas au Père Noël, il ne fête pas les anniversaires parce qu’il sait que c’est une fête païenne, il ne croit pas à la théorie de l’évolution enseignée à l’école car on lui a appris que dans l’histoire biblique
histoire biblique
ce qui a trait à la formation de la bible et des faits historiques s’y rattachant
l’homme n’a que six mille ans et que l’évolution n’est qu’une farce… Toutes ces pensées induites par la secte sont suffisamment étayées en interne – sans preuves concrètes, bien évidemment – pour que l’enfant soit lui aussi persuadé en arrivant à l’école qu’il va entendre des discours incompatibles avec ceux qu’on lui a enseignés, et qu’il doit s’en prévenir. Il est d’emblée averti qu’il entendra parler de philosophie, d’évolution, de raisonnements contraires à sa foi, qu’il devra faire très attention »[…] « De fait, ce mépris soigneusement cultivé à l’égard des historiens, des scientifiques, du milieu enseignant, du milieu médical, rend le Témoin de Jéhovah enfant totalement imperméable à tout ce qu’on peut lui apprendre dans le milieu scolaire : dès lors que cela ne correspond pas au credo de la secte, ce n’est pas acceptable, c’est faux. Il aura donc un réflexe d’autodéfense et bloquera sans même s’en douter son esprit à toute absorption. »
Et vous, à la lecture des croustillantes citations de publications données ci-dessus, quelle est votre conviction ? Que l’enfant Témoin de Jéhovah est élevé avec un véritable esprit ouvert et un respect de la science et de l’enseignement prodigué en classe ou, bien au contraire, dans la prévention contre les idées contraires au fondamentalisme et une défiance entretenue contre toute remise en cause de ce qui est inculqué à longueur d’année et de semaines à tous les adeptes de la secte ? Voir à ce sujet l’article L’éducation conditionnée.
Notes:
[1] La Tour de Garde 1/8/89 p. 10
[2] Réveillez-vous ! 8 février 1990, pp. 9-11
[3] Voir L’homme de Piltdown sur le Journal du Net
[4] Voir par exemple l’affaire de “homme d’Orce” dans le Réveillez-vous ! 8/1/94 p. 24 où la Watchtower titre « Des scientifiques qui mènent les gens en bateau », alors que ceux-ci reconnaissent : “Le professeur Jordi Agustí et moi avons eu beaucoup de mal à admettre que le fossile n’était pas celui d’un humanoïde. Mais la science a pour objet la découverte de la vérité, dût-elle nous déplaire.”
Cet article a d’ailleurs fait réagir un lecteur dans la rubrique Nos lecteurs nous écrivent du Réveillez-vous ! 22/11/94 p. 30 : « Votre article “Des scientifiques qui mènent les gens en bateau” (8 janvier 1994) a retenu mon attention. Il apparaît que les scientifiques impliqués dans cette affaire ont commis une simple erreur, qu’ils ont corrigée par la suite. C’est ainsi qu’est censée fonctionner la science, mais le titre de votre article laisse entendre qu’il y a eu quelque tromperie. »
[5] Voir Nicolas Jacquette sur TJ-Encyclopédie
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