La ronde des dupes

Affaibli, en proie à de grandes difficultés, le prophète Jérémie lance les précédentes paroles. Il avait le sentiment que son Dieu l’avait dupé, trompé. La protection qui lui avait été antérieurement promise n’était pas au rendez-vous.
La Traduction Oecuménique de la Bible (1995) rend le passage avec non moins de force : Seigneur, tu as abusé de ma naïveté, oui, j’ai été bien naïf.
Si Dieu peut duper ses serviteurs, pourquoi ceux qui parlent en son nom ne le pourraient-ils pas ?
Selon le dictionnaire le Petit Robert duper s’est prendre pour dupe. Et une dupe (hélas toujours au féminin) c’est une personne que l’on trompe sans qu’elle ait le moindre soupçon.
Pour duper quelqu’un il faut avoir toute sa confiance et avoir réussi à endormir son esprit critique.
Considérez ces quelques déclarations de la Watchtower qui lance un lancinant : faîtes nous confiance !
La Tour de Garde, 1/3/2003, p. 17 :
La confiance en Jéhovah implique également la confiance en ceux à qui lui-même fait confiance. Par exemple, Jéhovah a chargé “ l’esclave fidèle et avisé ” de gérer les intérêts du Royaume sur la terre (Matthieu 24:45-47). Nous en tenons compte et ne cherchons donc pas à agir de façon indépendante, car nous avons confiance dans cette disposition de Jéhovah. De plus, dans chaque congrégation chrétienne se dépensent des anciens qui, a écrit l’apôtre Paul, sont établis par l’esprit saint (Actes 20:28). En coopérant avec eux, nous montrons encore que nous mettons notre confiance en Jéhovah. — Hébreux 13:17.
La Tour de Garde, 15/8/1998, p. 12 :
Ceux qui mettent leur confiance en Jéhovah font également confiance aux hommes que Jéhovah choisit d’utiliser pour accomplir ses desseins. Pour les Israélites, cela signifiait faire confiance à Moïse et, plus tard, à son successeur, Josué. Pour les premiers chrétiens, cela signifiait faire confiance aux apôtres et aux anciens de la congrégation de Jérusalem. Pour nous, cela signifie avoir confiance dans “ l’esclave fidèle et avisé ”, établi pour nous donner la “ nourriture [spirituelle] en temps voulu ”, et en ceux de ses membres qui forment le Collège central. — Matthieu 24:45.
Pour recevoir des instructions ou une direction il est en effet impératif d’avoir confiance. Mais gare.
Réveillez-vous !, 8/2/1996, p. 5 :
Pourquoi la confiance peut-elle être dangereuse ? Notez cet avertissement lancé dans la revue Psychology Today : certains exploitent la confiance d’autrui, “ prédateurs ” qui “ recourent au charme et à la dissimulation pour tromper ceux qui les entourent, les manipuler et gâcher leur vie ”. Du fait de l’existence de tels individus, il est incontestablement dangereux de faire trop facilement confiance.
Celui qui accorde trop aisément sa confiance aux autres est souvent crédule et, par conséquent, facile à duper et à manipuler. Sir Arthur Conan Doyle, père du brillant détective Sherlock Holmes, est un exemple classique de crédulité. En 1917, deux jeunes filles, Elsie Wright et sa cousine, Frances Griffiths, affirmèrent avoir joué avec des fées dans leur jardin, à Cottingley (Angleterre). Elles produisirent même des photographies pour prouver leurs dires.
Comme beaucoup à l’époque, Conan Doyle, très intéressé par le spiritisme depuis la mort de son fils, ajouta foi à ces récits. Ce n’est que 55 ans plus tard que les deux femmes dévoilèrent la supercherie : elles avaient découpé les “ fées ” dans un livre avant de faire les photographies. Stupéfaite que l’on ait pu croire à leur histoire, Frances Griffiths s’interrogeait : “ Comment diable a-t-on pu être assez crédule pour croire à [ces fées] ? Je n’ai jamais compris. ” — Les canulars et leurs victimes (angl.).
Voyez-vous le piège dans lequel est tombé Conan Doyle ? Il a cru à cette histoire pour la seule raison qu’il voulait qu’elle soit vraie. “ Nous pouvons être dupes simplement parce que nos facultés perceptives sont émoussées par l’habitude, parce que nos yeux ne sont pas vraiment ouverts, écrit l’auteur Norman Moss. (…) Parfois, nous acceptons une chose comme véridique parce que nous voulons qu’elle le soit. ” (Dupes et heureux de l’être [angl.]). Voilà qui rappelle cet avertissement énoncé, vers 350 avant notre ère, par le célèbre orateur grec Démosthène : “ Rien n’est plus facile que se duper soi-même : chacun croit que les choses sont comme il veut qu’elles soient. ” Faire confiance à ses seuls sentiments peut donc être dangereux.
La dernière publication jéhoviste parle avec bon sens et elle ignore même à quel point.
Car si nous juxtaposons les deux idées :
1. les dirigeants jéhovistes méritent votre confiance et vous devez adhérer à leur enseignement
2. il est facile de se laisser duper par excès de confiance
il est on ne peut plus sain et logique de se poser la question suivante : ne prennent-ils pas leurs ouailles pour des dupes ?
Car ce cher Conan Doyle, pourtant le créateur inspiré de Sherlock Holmes, s’est laissé tromper par des documents grossièrement trafiqués, des découpages mélangeant habilement le monde réel : des lieux et un contexte existants et le monde imaginaire : des images de fées.
L’esclave fidèle et avisé n’est-il pas habile à trafiquer lui aussi la réalité pour faire croire à des mythes ou des contes de fées ?
Pour s’en convaincre, il suffit de vérifier quelques uns des clichés théocratiques qu’il voudrait nous voir considérer comme vrais.
1. 1914 est une année marquée chronologiquement. L’année se calcule selon un montage prophétique complexe faisant intervenir conjointement le livre de Daniel, le livre des Nombres, le livre d’Ezeckiel et le livre de la Révélation, autant de livres qui n’ont rien en commun ni en époques ni en intentions rédactionnelles.
Une analyse détaillée des principales objections qui peuvent être opposées à la thèse jéhoviste a été réalisée précédemment.
Dernier vestige de l’ère russellite la construction prophétique est une aberration mais sur elle repose trop d’enjeu pour devoir y renoncer.
2. La Bible est un tout logique et cohérent, tous ses rédacteurs sont connus et la manière dont le canon biblique a été construit est l’assurance de son inspiration.
Livre Manuel pour l’Ecole du ministère théocratique, étude 3, p. 16 :
Il est logique de penser que, de même que Jéhovah inspira certains hommes pour qu’ils écrivent, de même il dirigea le rassemblement de ces écrits inspirés. D’après une tradition juive, Esdras participa à ce travail de rassemblement après que les Juifs exilés furent revenus en Juda. Esdras était apte à faire ce travail, puisqu’il était lui-même prêtre, écrivain biblique inspiré et “scribe versé dans la Loi de Moïse”. (Esdras 7:1-11.) À la fin du cinquième siècle avant notre ère, le canon des Écritures hébraïques était complet. Il contenait les mêmes écrits que nous possédons aujourd’hui et qui sont divisés actuellement en trente-neuf livres. Aucun conseil d’hommes ne prononça leur canonicité. Dès le début, ce recueil était approuvé par Dieu. La preuve la plus concluante de la canonicité des Écritures hébraïques est le témoignage irrécusable de Jésus Christ et des rédacteurs des Écritures grecques chrétiennes. Ils citèrent abondamment les Écritures hébraïques inspirées mais pas une seule fois ils ne se référèrent aux livres apocryphes. [1] — Luc 24:44, 45.
A lire cette déclaration, la composition de la Bible s’est faite sans heurs ni divergences d’opinion, l’esprit saint de Dieu lui-même veillant à la pleine concorde.
Et encore :
Réveillez-vous !, 8/6/1977, p. 12 :
Ainsi donc, dès le début, chaque livre de la Bible a été accepté comme inspiré par les croyants. Quand la rédaction de la Bible a été terminée au premier siècle de notre ère, il n’y avait pas lieu d’ajouter quoi que ce soit sur la canonicité des Écritures des siècles plus tard.
La Watchtower nous fait croire au pays magique où les bonnes fées ont préparé un beau livre flambant neuf, tout droit dicté par Dieu du haut des cieux.
Livre Une bonne nouvelle qui vous rendra heureux, chap. 2, p. 15 :
S’il est possible à l’homme d’établir de telles communications, il doit être très facile au Créateur de toutes choses d’envoyer aux hommes des messages et des visions, même de plus loin que “le ciel des cieux” ! (I Rois 8:27.) Au fur et à mesure que Dieu communiquait ses pensées à l’esprit des rédacteurs bibliques, ceux-ci les couchaient par écrit comme étant “la parole de Dieu”, c’est-à-dire son message (Hébreux 4:12). Par son esprit, Dieu a également dirigé des hommes pour qu’ils rassemblent ces soixante-six “petits livres”, et seulement ces soixante-six-là, afin de former ce qu’on appelle le “canon” biblique, c’est-à-dire la Bible complète.
Mais le lecteur curieux sait que l’explication donnée par la Watchtower est une illusion qui ne correspond nullement à la réalité.
Présenter un tableau de 66 livres de la Bible en portant le nom du rédacteur et la date de rédaction en correspondance constituent des indications fallacieuses qui trahissent le fait que l’identité et l’époque des rédacteurs sont tout bonnement inconnus.
Une partie de ce site est précisément consacrée à la mise en évidence de cette effroyable vérité : les livres de la Bible ont eu beaucoup de chance car il y avait une compétition terrible entre les différentes communautés religieuses et leurs livres sacrés respectifs.
En vous promenant sur ce site, et nous vous invitons à le faire largement, vous vous rendrez compte du nombre impressionnant d’affirmations sans fondement que la Watchtower fait goulûment avaler au nom de la confiance.
Comme le dit si bien l’esclave fidèle et avisé : « Voilà qui rappelle cet avertissement énoncé, vers 350 avant notre ère, par le célèbre orateur grec Démosthène : “ Rien n’est plus facile que se duper soi-même : chacun croit que les choses sont comme il veut qu’elles soient. ” »
Et la vision d’une époque sans pareille et prophétiquement marquée qui nous concernerait, d’une époque qui signifierait vie éternelle sur une terre paradisiaque, n’est-elle pas précisément les choses comme on voudrait qu’elles soient. Quelle chance de vivre précisément à cette époque. Non ?
Mais si la fausseté de l’enseignement jéhoviste est démontrable, pourquoi donc les dupes ne s’enfuient-elles pas en grand nombre ?
A cause du nombre justement. Si vous êtes pris dans un mouvement, chacun regarde l’autre et se dit : lui (ou elle), intelligent et cultivé comme il est, il y croit. Alors pourquoi pas moi ?
Chacun est l’alibi de l’autre.
C’est une ronde, chacun tient la main de l’autre et danse sur le même air et si possible du même pas.
Chacun fait illusion aux autres, chacun est la dupe des autres. c’est ce qui permet au groupe de garder sa cohésion.
Les hommes ne vivraient pas longtemps en société, s’ils n’étaient pas les dupes les uns des autres.
La Rochefoucault - Réflexions et sentences ou maximes morales, 87 [1665]
Et il faut dire que la duperie, l’illusion savamment entretenue, est contaminante. De dupe qu’est le Témoin de Jéhovah il est encouragé à faire des dupes, il lui faut donner témoignage aux vérités profondes qu’il croit détenir.
Et avec l’enseignement il transmet aussi la confiance, l’empathie voire l’amitié. Qui peut résister à la force de conviction de celui qui s’intéresse à vous, que l’on aime ou qui vous aime ?
On est aisément dupé par ce qu’on aime.
Molière - Le Tartuffe, IV, 3, 1357 [1665]
Et l’attachement peut être fort, suffisamment fort pour continuer à croire indéfectiblement aux fées, pourvu que l’on ne brise pas le cercle de la ronde.
Et malheur à celui qui rompt le cercle de confiance, car la ronde ne s’arrêtera pas pour lui, le cercle se refermera sans lui.
Aura-t-il seulement existé pour ceux qui continuent à danser ?
Briser la ronde des dupes, pour soi comme pour les autres, n’est pas une mince affaire tant la danse semble vouloir durer à jamais, comme l’héritage maléfique des prophètes anciens et modernes.
Le temps des prophètes est passé, celui des dupes ne passera point.
Les frères Grimm - Contes populaires [1815]
Ne partageons pas le pessimisme des auteurs et continuons à dénoncer la duperie là où elle se trouve dans l’espoir que nombreux encore prendront conscience de la tromperie à laquelle ils sont exposés sans en avoir le moindre soupçon.
Et puis il n’y a pas que les histoires de fées qui finissent bien.
Notes:
[1] Ceci est un mensonge éhonté - preuve en est les citations claires et directes du livre d’Enoch par Jude
6
