La formation du Canon Neo-Testamentaire 3/7

V. Les Gnostiques font le premier pas
Vers 135, le gnostique Basilide (117-138) composa un puissant traité appelé « Exigetica » qui, jugé par la citation de ses critiques, contenait de longue exégèses sur les histoires des Evangiles comme le Sermon sur la Montagne ou l’Homme riche et Lazare (M 78-9). Nous ne savons pas si cela était tiré d’un de nos Evangiles actuels, ou de la tradition orale. Néanmoins, l’attaque était en cours : quiconque était en désaccord avec lui devait répondre avec ses propres textes et de cette manière gagner la guerre de propagande. A cette fin, le Nouveau Testament était presque né. A ceci s’ajoute le contexte et besoin politique de trouver des bouc-émissaires. La pression des autorités romaines contre les chrétiens poussa la majorité à critiquer les autres sectes chrétiennes avec comme leitmotiv « ils sont les mauvais chrétiens, mais nous, nous sommes les bons, alors c’est eux que vous devriez plutôt punir ». Ainsi les éléments textuels pro-Romains, et l’absence de caractéristiques anti-Romaines furent les conditions nécessaires de survie de ces textes canoniques de chaque Eglise, et ceci affecta la formation du canon survivant – et ainsi transmis les relations tendues entre les Juifs et Rome, les traits antisémites favorisant les faveurs de Rome et transférant l’hostilité romaine envers les Juifs avant tout, bien que la manœuvre de basse flatterie ne pouvant aller trop loin dans une Eglise composée largement de Juifs ou de leur descendants…
En 144, Marcion propose une réforme du christianisme qui lui vaudra d’être excommunié par les dirigeants de l’Eglise de Rome tout simplement à cause de ses suggestions. Pour lui l’Ancien Testament était contradictoire et barbare et le vrai Evangile n’était pas du tout juif, mais les idées juives furent importées dans les textes du NT par des interpolateurs, et seul l’enseignement de Paul est vrai. De plus, il rejetait l’idée que Jésus était de chair et le concept de l’enfer. Mais ce qui est révélateur pour nous est que cela implique une reconnaissance des textes ayant autorité (M 90-4). Excommunié, Marcion monta sa propre église et fut le premier qui établit clairement un canon, consistant en dix épitres et un Evangile, que Tertullien désigna quelques dizaines d’années plus tard comme étant l’Evangile Selon Luc, bien qu’amputé « de traits innaceptables » comme la nativité, les références à l’AT, etc. Pourtant Tertullien attaqua Marcion non pas pour avoir nommé le nom de l’auteur, mais pour l’avoir simplement appelé « L’Evangile » (Contre Marcion 4,2) bien que d’autres avaient fait la même chose avant lui. Donc il est possible, ou très probable, qu’en 144 l’Evangile Selon Luc n’avait pas encore reçu ce nom. Nous avions déjà vu, autour de 130, comment Papias avait peut-être nommé Marc pour défendre son authenticité, et les allusions à un texte Selon Matthieu qui avait pu donner l’inspiration de nommé un autre évangile après lui, celui-ci étant le plus relié aux prophéties de l’AT. Ainsi, le vrai besoin d’affirmer l’autorité d’un texte fut peut-être ce qui fascina les pères de l’Eglise à donner un nom d’auteur aux évangiles quelque part entre 110 et 150, afin que l’autorité de certains évangiles puisse être établie.
Le canon de Marcion influença le canon final de l’Eglise. Les préfaces aux épitres de Paul qu’il pensait authentiques furent même retenues dans plusieurs versions de la Vulgate Latine, et plusieurs des corrections de ces lettres et de l’Evangile de Luc sont apparus dans de nombreux manuscrits survivants, montrant que son héritage fut intimement intégré à différents niveaux par l’intermédiaire de l’Eglise survivante, affectant du coup la transmission et la sélection finale des textes canoniques (M 94-9)
L’étape suivant à ce procédé fut aussi encouragé par « l’hérésie » du Montanisme en 156, un mouvement eschatologique et fondamentaliste de l’Eglise se fondant sur « l’inspiration » et parlant en langues. Une réminiscence du letmotiv : « la fin est proche », type de mouvement que nous voyons de nos jours, spécialement dans son attitude populaire anti-clergé, et appelant à l’abrogation de l’élitisme par la nomination de femmes à la tête du mouvement. Ce mouvement persista suffisamment longtemps pour survivre à Tertullien en 206, bien que leurs congrégations fussent séparées des autres églises comme étant inspirée par les démons. Mais ce retour aux révélations personnelles parmi la masse poussa l’élite à chercher un texte décisif pour contrer et maintenir le contrôle de la doctrine. Par conséquent, nous trouvons la première référence au terme « Nouveau Testament » (kainê diathêkê) dans un traité anti-montaniste (écrit par un auteur inconnu en 192, cité par Eusèbe dans son Histoire Ecclésiastique - livre 5 XVI. Cette controverse conduisit aussi à une longue indécision pour canoniser l’Apocalypse de Jean, qui était associé fortement au Montanisme par ces visions personnelles apocalyptiques, et qui était peut-être un peu trop anti-Romain pour être approuvé en toute sécurité (M 105-6)
VI. Le Canon de l’Ancien Testament
J’aimerai faire ici une courte pause pour expliquer comment le canon de l’Ancien Testament fut établi, bien que le procédé eut lieu bien avant que le canon néotestamentaire ne fut ne serait-ce qu’une idée, et malgré le fait qu’il était bien indépendant du christianisme, il a peut-être eut une influence. En effet, même si la Bible est prise généralement aujourd’hui pour l’ensemble de l’AT et du NT, comment furent choisis les livres de l’Ancien Testament est une question majeure. La compilation d’un canon de l’Ancien Testament apparait de manière évidente au Synode de Yabneh (Yamnia) entre 90 et 100 AP JC, où une assemblée de rabbins décida quels livres des Ketuvims (écrits) pouvaient être considérés comme authentiques. (M 109-10, spécialement les notes en bas de page 81 pour les sources). En dépit de l’absence d’une organisation hiérarchique efficace pour forcer l’adhésion à la décision du Synode, dans les siècles qui ont suivi, elle fut largement acceptée par tout le monde, y compris les chrétiens. Mais les Ketuvims consistent uniquement en tous les livres qui ne sont pas prophétiques et la Torah en elle-même (le Pentateuque), et même si Daniel fut accepté dans ce canon, il fut rejeté comme prophète.
La Torah avait déjà état canonisée dans une première forme possible au plus tôt vers 622 av JC (quand la vraie Torah fut « découverte » et déclarée de manière officielle par le roi Josias, suivant la bible elle-même), toutefois elle fut éditée de manière significative après l’exil babylonien au temps d’Esdras vers 500 av JC. La plus certaine étant faite au 2e siècle av JC, quand la Septante, une traduction officielle grecque, fut faite par un conseil de 70 érudits juifs à Alexandrie. Les prophètes, ne comprenant pas Daniel (qui ne devint jamais partie intégrante du canon hébreu avant le synode de Yabneh, et seulement comme un des Ketuvims), apparaissent avoir été canonisé par la tradition elle-même quelque part avant le 4e siècle av JC, mais nous ne savons pas quand ni comment. A tout ceux là, les chrétiens semblent avoir ajouté certains apocryphes, bien que les seules versions grecques restantes soient chrétiennes, nous ne pouvons pas dire si un quelconque de ces livres avaient déjà été accepté par le Synode d’Alexandrie ou s’ils furent insérés plus tard par les chrétiens. Il est à noté que les Samaritains rejetaient tous les livres de l’AT à l’exception de la Torah. Nous savons que les chrétiens adoptèrent la règle juive pour le canon de l’AT et cela suivant la lettre de Méliton, évêque de Sarde (en Lydie) sous le règne de Marc Aurèle (161 – 180 AP JC), dans laquelle il dit explicitement que pour déterminer quels écrits de l’AT étaient authentiques, il alla en Palestine et questionna les hébreux à ce sujet (Eusèbe, Histoire Ecclésiastique IV. XXVI). Bien qu’il resta par la suite nombre de ces apocryphes que les chrétiens acceptaient ou rejetaient suivant les courants de pensées, certains sont encore présents dans nos bibles aujourd’hui (comme I et II Maccabées, l’Ecclésiastique, le livre de la Sagesse, notamment). Cet essai ne discute pas dans le détail la canonisation de l’AT dans ses détails mais si vous voulez en savoir plus, l’auteur vous reporte aux écrits de Gerald Larue sur le sujet.
VII. Canons divers
La canonisation du Talmud fut liée à ce processus de sélection. La sélection débuta vers 200 ap. JC (M 110) avec la première édition écrite de la Mishnah établie de manière officielle par le Rabbin Judah ha-Nasi (d’après les traditions orales). Bien que le Talmud ne fasse pas partie de la Bible, le fait qu’il ait subi aussi un processus de canonisation à cette époque suggère l’influence possible des chrétiens faisant la même chose avec leurs textes ou d’une tout autre manière, la sélection officielle par le juriste romain Ulpien qui chercha, à la même époque, et cela pour la cour martiale, toutes les anciennes décisions de justices des siècles précédents par des juristes éminents pour les éditer en un seul et même texte faisant autorité. Ce processus tardif avait déjà commencé sous l’Empereur Hadrien quand il demanda au juriste Julien d’écrire un Edit Prétorien officiel finalisé définissant la majeure partie des lois principales et des procédures juridiques de Rome les faisant inchangeables par les futures préteurs ce qui fut validé par le Sénat en 131 ap JC. Cette vogue de « sélection officielle » dans la littérature avait déjà commencée à la bibliothèque d’Alexandrie où les textes académiques furent admis pour les différents auteurs classiques, comprenant notamment Homère, vers 285 av JC environ. En fait, c’est quand les mots écrits prirent une importance majeure par rapport à la parole d’après les significations philosophiques pour « méthode », « mesure » ou « standard » que l’écrit devint un enjeu de sélection. De la même manière, les écrits magiques furent canonisés vers 199 ap. JC.(M 111-2), et des tentatives similaires pour définir les écrits officiels, en autre, de Platon, Aristote et Plutarque eurent cours à la même période où le concept similaire n’était qu’à ses balbutiements chez les chrétiens.
Notes: