III. Des références pré-canoniques claires
Le premier auteur qui manifeste un intérêt concerté pour les sources textuelles est Papias. Nous ignorons quand il rédigea, mais, on le présume, entre 110 et 140, et plus probablement en 130 ou après (M 51-2). Ce qu’il a écrit ne nous est pas parvenu, à part quelques citations fragmentaires dans d’autres œuvres de ses « Expositions des déclarations du Seigneur » qui était censées être une collection de choses qu’il avait réellement entendues des étudiants des anciens qui revendiquaient avoir connu les premiers disciples (oui, ça sonne un peu comme « un ami d’un ami d’un ami »), quoiqu’il considérait particulièrement cela comme plus utile que tout ce qui avait été écrit, selon une citation de sa préface par Eusèbe (Histoire de l’Église, 3.39.4), où Papias dit : « Je ne pense pas que l’information venant des livres pourrait m’aider tout autant que les déclarations d’une voix vivante et survivante »(M 52).
Ainsi, Papias révèle la préférence chrétienne originelle pour la transmission orale plutôt que pour la tradition écrite. Ce fut seulement à la fin du 2e siècle que cette préférence commença à changer.
D’autres citations de son œuvre montre combien était destructrice cette « préférence pour la tradition orale », puisque que Papias reconnaissait apparemment les prétentions les plus extraordinaires comme véritables, tel que le fait que la tête boursouflée de Judas était plus grosse que la trace d’un chariot et ses yeux avaient disparu dans la chair, et que le lieu où il mourut dégageait une pestilence si forte que personne, même à sa propre époque, ne s’en serait approché (du livre 4 des Expositions cité par Apollinaris de Laodicée, cf. note en bas de page 23 en M p.53).
On notera que des citations survivantes de la même œuvre sont des affirmations portant sur la rédaction de Marc et Matthieu. Ce dernier, affirmait-il, était une compilation par Matthieu des déclarations de Jésus en hébreu, que plusieurs autres ont traduit « aussi bien qu’ils le pouvaient » (M 54). C’est l’origine de la croyance selon laquelle l’Évangile de Matthieu avait été rédigé initialement en hébreu, mais il y a trois points qui s’opposent à cette croyance.
Premièrement nous avons vu que Papias n’est absolument pas crédible. En deuxième lieu il ne décrit aucun évangile, mais une compilation de déclarations. Il décrit également quelques autres livres maintenant perdus (certains ont suggéré que c’était le document Q), ou qui n’ont jamais existé en premier lieu. Troisièmement, il est clairement possible, puisque le texte est ambigu, qu’au lieu des « déclarations hébraïques de Jésus » ce livre ait contenu les « prophéties hébraïques (Ancien Testament) concernant Jésus », ce qui curieusement colle au fait que l’Évangile de Matthieu est le seul à contenir nombre de ces revendications prophétiques et allusions.
Bien plus, le mot pour « traduit » peut signifier « interprété », auquel cas ce que Papias décrit est peut-être un proto-Matthieu contenant une compilation limitée de prophéties de l’Ancien Testament, qui permit à l’auteur tardif de l’Évangile de Matthieu d’en tirer quelques unes, afin d’en faire sa propre application sur la personne de Jésus. Mais c’est de la spéculation. En tous les cas Papias mène seulement au nom possible d’un évangéliste possible. Et sa référence a plus probablement trait à une œuvre maintenant disparue. Ainsi cette remarque de Papias a pu susciter l’idée de nommer un certain évangile d’après le nom de Matthieu. Ce qui nous est pas vraiment utile.
Le récit de Papias portant sur Marc est tout aussi étrange. Il déclare que Marc était le secrétaire de Pierre (prenant peut-être cette idée de 1P 5:13), et quoiqu’il n’ait jamais connu Jésus, il suivit Pierre et nota tout ce que ce dernier disait, n’omettant rien et ne changeant aucun détail (M54-5). Cependant il ne mit pas « en ordre » les déclarations de Jésus. Il est difficile de dire ce qu’il pouvait signifier, mais les exégètes voient dans son récit une défense apologétique croissante de Marc : Marc était considéré comme non fiable car il ne connaissait pas Jésus, et il était accusé d’avoir produit une œuvre incomplète et désordonnée, et d’autres choses encore, aussi Papias le défendait en le plaçant dans l’entourage de Pierre et avançant qu’il avait transcrit avec fidélité ce que Pierre avait dit, etc. Ce qui est évident est que la première réflexion sur les traditions littéraires chrétiennes montre une possible corruption par la transmission orale et une propension à se livrer à des distorsions apologétiques [5]. Ceci ne nous donne pas davantage confiance dans les rapports plus tardifs, et conforte la possibilité réelle que les autres revendications d’autorité soient rhétoriques plutôt qu’authentiques (telles que celles faites dans le paragraphe de conclusion de l’Évangile de Jean Mais à présent nous découvrons (peut-être), entre 110 et 140 n.e. , le premier nom défini d’un auteur d’évangile : Marc.
Il existe un remarquable problème pour ces références à Marc et Matthieu par Papias : ils apparaissent seulement selon Eusèbe, qui est notoire pour sa transmission (quand ce n’est pas sa création) d’histoires inventées [6]. Nous ne pouvons établir si cela a été le cas en l’espèce, mais il subsistera toujours un voile de suspicion. Même si cela était avéré, il y a l’autre versant de l’histoire : il apparaît évident que Papias n’avait pas beaucoup de considération pour les évangiles rédigés, à mettre en contraste avec la foi presque complète qu’il avait dans la tradition orale, avec le peu de sens critique qui s’y rattache [7]. Plus important, le contexte semble nous indiquer qu’il n’y avait peut-être aucun évangile écrit à son époque, mais un assortiment de textes variés. Et cette image est confirmée par la remarquable découverte de fragments datés d’environ 130-180 de n.e. d’un évangile synoptique perdu, la composition de ce dernier a été datée « pas plus tard que 110-130 de n.e. » (M167). Dans ce texte nous trouvons écho des quatre Évangiles, mais aussi des miracles et des déclarations de Jésus trouvés nulle part ailleurs, et il apparaît que l’auteur travaillait non à partir de sources textuelles mais de mémoire, et composait librement dans son style propre (M 168).
C’est probablement ainsi, en partie, comment les Évangiles furent rédigés. Il est d’ailleurs possible que les évangiles canoniques ne furent achevés sous leur forme finale (presqu’actuelle) que durant ou peu de temps après l’époque de Papias.
A la même période, Polycarpe écrivit une lettre qui cite « Jésus » pour certaines déclarations une centaine de fois et les déclarations correspondent étroitement à celles apparaissant dans les Évangiles (et même des choses écrites dans plusieurs Épîtres, qui n’étaient pas originellement attribuées à Jésus), mais il ne nomme aucune source (M 59-61). Nous constatons que l’autorité de la tradition orale était encore élevée au-dessus de la tradition écrite - comme pour tous les auteurs antérieurs aucun texte du NT n’était appelé Écriture, quoique nombre de textes de l’AT l’étaient, et la seule source d’information du NT est le rapport d’évangélistes « anonymes » (Épître de Polycarpe, 4.3). Cependant un signe de changement est à relever dans le but véritable de la lettre : c’est la préface à une collection de lettres rédigées par Ignace dont une autre église avait demandé la copie et l’expédition. L’intérêt pour des documents écrits est ainsi croissant dans les congrégations chrétiennes à cette époque (malheureusement cela peut aussi être une source de citations interpolées de l’Évangile par Ignace). Et c’est dans ce milieu, entre 138 et 147 de n.e., que la première défense philosophique du christianisme adressée à un empereur (Antoninus Pius) apparaît, écrite par Aristides d’Athènes, dans laquelle est vaguement mentionnée « ce que [les chrétiens] appelle l’écriture du saint Évangile » (M 127-8) qui est considéré comme ayant un effet puissant sur les lecteurs.
Par la suite, toutefois, l’un des premiers textes écrits à devenir universellement populaire et objet de louange parmi les chrétiens n’est rien d’autre que le livre de Hermas, mieux connu sous le nom « Le Berger » une collection insolite (en ce qui nous concerne) de « visions, instructions et paraboles » (les noms des trois livres qu’il contient). Il fut rédigé aux environs du 2e siècle, et nous possédons des fragments de papyrus datant de ce siècle pour le prouver ’M 63-4). Il pourrait même dater du 1er siècle (cf. op. cit. n. 1), mais des références internes et externes au texte rendent probables les dates s’étalant de 95 à 154 de n.e. (Tant Origène que Jérome pensait que l’auteur était le même Hermas connu de Paul (Rom 16:14), mais la date probable est certainement la plus tardive.
« Le Berger » était si populaire qu’il était largement considéré comme inspiré – il fut même inclus, avec l’Épître de Barnabas, comme le livre ultime dans le plus ancien codex du NT qui reste intact, le Codex Sinaiticus (environ 300 de n.e.). Mais même le livre de Hermas ne nomme jamais ou ne cite exactement aucun texte du NT. Il contient nombre de déclarations qui ressemblent à celles trouvées dans d’autres livres du NT, mais cela pourrait être simplement le reflet d’une tradition orale commune. Il est remarquable que le seul livre effectivement mentionné par Hermas soit un texte apocryphe juif, le Livre de Eldad et Modat. En opposition, il est à noter qu’aucun des Évangiles ou Épîtres canoniques n’est jamais cité à par Jude – qui cite lui-même un autre livre apocryphe, le Livre de Enoch (vv. 14-15).
IV. La nécessité de canoniser
Dans tous les textes examinés jusque là, la seule autorité reconnue est « Jésus-Christ » telle que relatée oralement par des évangélistes inconnus, et aucun texte écrit si ce n’est l’AT. C’est toujours « L’Évangile » et jamais un évangile particulier. Dans une telle situation, il n’est pas étonnant que la Gnose et d’autres hérésies aient pu prospérer en un siècle de transition où les écrits du NT comptaient si peu par rapport à l’autorité orale. Et ce fut finalement à cause de ce problème que les opposants à la Gnose et autres sectes avaient à trouver des écrits qui pouvaient être présentés de manière plausible comme authentiques, mais qui ne devaient supporter les enseignements gnostiques ou « hérétiques ». Ainsi, le groupe qui décida quels textes seraient considérés comme hérétiques était celui qui avait le plus d’intérêt dans un tel projet : les dirigeants les plus puissants des différentes églises dont l’autorité était contestée. Il ne doit cependant pas être oublié que les adversaires étaient également dirigeants de leurs propres églises. Le deuxième point qui nous interpelle est que puisque le mobile pour trouver des textes canoniques était la nécessité de réfuter les hérétiques, la rhétorique anti-hérétique et autre influença tant la sélection des textes que leur édition et leur rédaction mêmes. ET aussi loin qu’environ 130 de n.e. nous n’avons aucune mention claire d’un évangile complet, et encore moins de son nom, quoiqu’il semble que quelques épîtres circulaient largement.
Quoique nous ayons quelques exactes citations de l’Évangile de Matthieu, par exemple, il n’y a pas moyen d’établir que ces phrases venaient de ce que nous appelons aujourd’hui précisément cet évangile, car tout peut avoir été ajouté, supprimé ou modifié afin de répondre aux besoins des églises engagées dans cette guerre de propagande. Selon Eusèbe même, l’Évêque Dionysus de Corinthe écrivit durant le règne de Marc-Aurèle (161-180 de n.e.) que « les apôtres du Diable avaient remplis » leurs propres épîtres « de tares, repoussant certaines choses et en ajoutant d’autres », et il conclut clairement, « peu étonnant, alors, si certains réussirent à pervertir les mots mêmes du Seigneur lui-même » (Histoire de l’Église 4.23).
Une fois que nous commençons à trouver des écrits (des papyrus de la fin du 2e siècle sont nos sources les plus anciennes), la possibilité d’altérer la Tradition devient progressivement plus difficile, mais non impossible. C’est seulement au 3e siècle que cela devint impossible car des milliers de copies et des douzaines de traductions étaient en circulation, toutes dérivant des textes sélectionnés au milieu du 2e siècle par l’église qui remporta la guerre de propagande. Il n’est rien de plus vrai que la plupart des évangiles non-canoniques ayant survécu sont les exemplaires qui furent ensevelis en 400 de n.e. à Nag Hammadi – aussi nous ne pouvons pas savoir s’ils représentent correctement les textes qui furent rédigés entre le 1er et le 2e siècle, et nous ne savons pas s’il y avait d’autres évangiles aujourd’hui disparus tout aussi vieux que ceux du NT. Il est bien possible que nous le sachions jamais.


