mardi, 7 septembre 2010|

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La Bibliothèque de Babel



Table des matières :

C’est un meuble rempli uniquement des romans condensés, édités par le Reader’s Digest, sous une horrible couverture brune (vous voyez desquels je veux parler ?), achetés par correspondance avant ma naissance par mon père. On y trouve aussi quelques livres de vulgarisation scientifique. De l’aveu de mon père lui-même : ce qu’il voulait, c’était « une belle bibliothèque », lui qui n’en connait que les représentations à l’écran de la télévision ou dans son imagination.

Ce qu’il voulait donc, ce dont il avait besoin, c’étaient des couvertures, qui ressemblaient le plus à l’idée qu’il se faisait de ce qu’est un livre. Le mieux pour mes parents, eût sans doute été que leurs pages soient blanches, privées de signifiant. Cela n’est pas sans rappeler le film Pleasantville , à mon avis le film hollywoodien qui analyse le plus finement, malgré quelques maladresses, la communauté TJ, sans le faire volontairement, bien sûr.

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Les pages blanches se remplissent dans Pleasantville
Extrait de Pleasantville, de Gary Ross, Metropolitan Film, 1998.

Ce qui m’a toujours étonné, c’est pourquoi mes parents n’exposent pas avec autant d’ostentation les publications de la Watchtower Watchtower Abréviation de Watchtower Bible and Tract Society, la Tour de Garde Société de Bibles et de Tracts.
Il s’agit de la principale structure juridique qui sert à l’Organisation des Témoins de Jéhovah. En raison de leurs liens étroits l’une est synonyme de l’autre.
(qui sont, je le rappelle, dans le bureau de mon père). N’est-ce pas la preuve qu’ils ressentent au fond d’eux le BESOIN D’AUTRE CHOSE, d’air frais, d’ouverture ?

Une ouverture au fond d’eux, et en même temps exposée là, devant tous les visiteurs potentiels de la maison, Témoins de Jéhovah ou non, dans le living. Comme l’expression anglo-saxonne : un éléphant dans le living, ou comme dans la nouvelle d’Edgar Allan Poe La Lettre volée, telle qu’analysée par Lacan, dans ses Ecrits et dans son deuxième Séminaire). Preuve donc que ladite bibliothèque joue un autre rôle que celui d’outil de lecture : celui de simulacre, de représentation.

Mes parents Témoins de Jéhovah exposent ainsi à la fois leur ignorance, leur volonté de rester dans l’ignorance, mais aussi leur RESPECT pour la connaissance humaine, pour l’activité intellectuelle et artistique. Un respectueux et craintif salut de loin.

Simulacre à l’usage des autres, donc, c’est l’image que mon père veut renvoyer aux autres : « Vous voyez, nous, TJ, nous pouvons lire autre chose que nos publications, nous ne vivons pas renfermés sur nous-mêmes », ce qui est faux, puisque mes parents n’ont jamais eu le temps d’ouvrir ces bouquins, de toute façon sans grand intérêt. « Je ne lis pas, mais de loin, de dos et dans la pénombre, je peux arriver à faire croire que je lis ».

Quant à ma mère, ses intentions sont différentes, je pense : c’est chez elle que je retrouve ce respect, dont je parlais plus haut. Le respect du savoir, et même l’envie, l’avidité, la curiosité, comme quand ses yeux brillaient quand je lui rapportais ce que j’avais appris à l’école (faut-il préciser que mes parents combinant éducation TJ + origines modestes, ils n’ont eu qu’un accès limité aux études ?), même dans des domaines que je qualifie de « limite » pour le Témoin de base : notamment la littérature contemporaine et la psychanalyse. Envie, mais jamais passage à l’acte. Jamais de transgression, mais l’outil de la transgression est au sein de la maison, la tentation est là, sous verre plus que sous clé, exposée plus que cadenassée. « Cela existe, cela nous appartient, mais cela n’est pas pour nous ».

Moi, j’ai lu, j’ai voulu lire : je ne dis pas « osé », car il n’y avait pas d’interdit parental clairement énoncé. Cet interdit eût d’ailleurs été abscons, étant donné que ce sont mes parents eux-mêmes qui avaient introduits ces lectures à la maison. A bien y réfléchir, mes parents ont donc fait preuve de plus de logique que Dieu : lui avait interdit de toucher à l’arbre de la connaissance, qu’il avait sciemment planté en Eden. Moi, j’ai mordu le fruit, et « mes yeux se sont ouverts », comme dit le Serpent de la Genèse, qui ne m’a jamais paru aussi sympathique (aucun signe de satanisme dans ces paroles, rassurez-vous).

Et peu importe ce que j’ai lu, à l’âge de 8 ou 10 ans, dans le fauteuil du salon : un insipide récit authentique d’un aventurier vivant au milieu des loups… Non, finalement, tout a son importance, je ne peux pas laisser passer ça : une vie au milieu des loups… Je l’ai lu, et on ne m’a pas mis de baton dans les roues. C’a été le début d’une longue série de bouquins. Et mes parents, pourtant farouches thuriféraires de la « Vérité », jamais pris en défaut de prédication prédication Terme utilisé par les TJ pour désigner leur oeuvre d’évangélisation, principalement axée sur le porte à porte, ayant pour but, selon eux, de sauver les vies de ceux qui s’ouvriront à leurs croyances, survivant ainsi à Har-maguédon. Ils sont aussi encouragés à exercer cette action de prosélytisme à chaque fois que l’occasion s’en présente : famille, amis, voisins, collègues de travail, école, etc.

La Wacthtower justifie cette intense activité de prosélytisme en se basant sur une citation biblique : « Et cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans toute la terre habitée, en témoignage pour toutes les nations ; et alors viendra la fin. » (Matthieu 24:14)

Source : TJ-Encyclopédie
ou d’étude biblique, ne m’ont jamais - à mon souvenir - mis en garde contre les « dangers » d’une lecture « profane profane Expression qui englobe tout ce qui n’est pas issu du sillon TJ, qui, a contrario est appelé spirituel.  ». En fait, ils misaient sur mes limites personnelles, c’est-à-dire sur la culpabilité inculquée dès le plus jeune âge, et qui amène a des rejets automatiques. Mais je me suis légèrement protégé l’esprit.

A peu près à la même époque, j’ai découvert avec bonheur le monde de la BD. Je ne sais pas si beaucoup parmi ceux qui me lisent connaissent bien les aventures de Spirou par Franquin (de purs chef-d’œuvres d’humanisme humanisme n. m. 1. Doctrine, savoir et éthique des humanistes de la Renaissance.
2. PHILO Doctrine, système qui affirme la valeur de la personne humaine et vise à l’épanouissement de celle-ci.
non-gnangnan), mais dans le double album « Z comme Zorglub - L’ombre du Z » , Fantasio est enlevé par un tyran fou (ledit Zorglub) qui a inventé une machine à zorglhommiser. Il envoie des ondes dans le cerveau de ses victimes, qui deviennent de véritables robots entre ses mains. Il les dirige alors à l’aide d’une télécommande. Fantasio subit les pires outrages, il se fait même raser la tête et tailler un uniforme sur mesure (uniformisation, donc), mais heureusement, le comte de Champignac a eu le temps d’inventer un boîtier miniature qui neutralise les effets de la zorglonde. Résultat : protégé par le boîtier, Fantasio échappe à l’enseignement ultra rapide et micro onde du savant fou. Il ne connaît pas un mot de la zorglangue (en fait le Français parlé à l’envers).

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La Zorglangue en une leçon
Extrait de Franquin, Z comme Zorglub, Dupuis, 1961. Page 38.

Mais il doit ruser et ne pas se faire remarquer parmi tous les autres zorglhommes - eux, bel et bien décérébrés. Il ne comprend pas les ordres, et ne reçoit pas les impulsions comme les autres.

Je me considère comme un Fantasio, résistant de l’ombre. Je n’ai JAMAIS compris les ordres, qu’ils proviennent des publications ou des anciens. J’ai vécu sous une dictature intellectuelle et comportementale durant 20 ans. Ca m’a fait un bien fou, justement, que mes parents baissent la garde sur ce qu’eux considéraient comme de simples « petits mickey ». J’aime à penser que ces « négligences » dans mon éducation par ailleurs sévère étaient inconsciemment pour mes parents une façon de me laisser agir comme eux n’ont jamais pu le faire. C’est pour cela que je leur suis, quelque part, reconnaissant, même si un mur nous séparera toujours !


En complément de ce texte :
Extrait vidéo - très représentatif - du bouleversant Pleasantville, de Gary Ross.
Avec Tobey Maguire au début de sa carrière.
(version doublée en français pour plus de facilité)

Vidéo hébergée par www.dailymotion.com.

NB : Le titre de cet article est bien sûr un hommage à la sublime nouvelle de Borges disponible dans le recueil Fictions, en Folio. Texte intégral traduit en français disponible sur internet.


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