mercredi, 8 février 2012|

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L’exclusion : mythes et réalité - Partie IV




Lien vers ’’L’exclusion : mythes et réalité - Partie III’’

« Toute société a le droit d’exclure de ses rangs ceux qui transgressent ses règles »

Cet argument est une paraphrase d’une citation d’Edward Gibbon, un historien du XVIIIè siècle. Sa citation a figuré dans La Tour de Garde du 15 avril 1988 page 30, et est généralement reprise par des Témoins de Jéhovah sur leurs sites [1] ou sur des forums, afin de donner une légitimité à leur pratique d’exclusion. Comme nous le développerons plus loin, il semble peu probable que les TJ usant de cette citation exprimeraient d’eux-même cette idée, celle que toute société ait le droit d’exclure ceux qui n’adhèrent pas à tous ses usages. Mais puisqu’une ’’sommité’’ en la matière (du moins, tenue comme telle par les TJ) l’a prononcée, elle semble leur apporter une caution et ainsi ils peuvent rétorquer à leurs contradicteurs : « Voyez, nous sommes absolument dans notre bon droit : un historien reconnu vous le dit ! » [2]

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Portrait de Edward Gibbon, par Heny Walton

Une citation exploitée parce qu’elle va dans le sens souhaité…

A/ Mais qu’en dit la Bible ?

Dans la logique du mouvement, on pourrait légitimement s’attendre à ce que l’organisation use d’un passage biblique, et cela en toute priorité, pour soutenir l’idée que le droit à l’exclusion est naturelle pour toute société. Or justement, elle ne le fait pas dans ce cas. La littérature même du mouvement, pourtant, revendique perpétuellement un rejet de la « sagesse des hommes » au profit des principes tirés de la Bible.

L’avis de M. Gibbon sur la question ne devrait donc intéresser les TJ qu’à la condition de sa conformité avec la « pensée biblique ». Quel(s) est (sont) les verset(s) qui exprime(nt) l’idée selon laquelle « toute société a le droit d’exclure » ? Eh bien, j’ai peur que non seulement il n’y en ait aucun, mais qu’en plus cette idée soit totalement infirmée par certains passages.

Voyez par exemple les trois passages suivants, qui évoquent l’idée d’expulsion dans le judaïsme :

* Jean 9:22 :

« Ses parents dirent ces choses parce qu’ils avaient peur des Juifs, car les Juifs s’étaient déjà mis d’accord pour que, si quelqu’un le confessait comme Christ, il soit expulsé de la synagogue. »

* Jean 12:42 :

« Cependant, même parmi les chefs, beaucoup eurent vraiment foi en lui ; mais, à cause des Pharisiens, ils ne [le] confessaient pas, pour ne pas être expulsés de la synagogue. »

* Jean 16:2 :

« On vous expulsera de la synagogue. Oui, l’heure vient où tout homme qui vous tuera pensera avoir offert un service sacré à Dieu. »

La logique voudrait que l’exclusion du judaïsme soit ici présentée comme acceptable pour que l’idée selon laquelle « toute société a le droit d’exclure » soit confirmée. Si vraiment la Bible devait légitimer une telle idée, alors l’exclusion du judaïsme ne devrait être exprimée que comme le droit légitime de cette société-là, celle du judaïsme, à exclure les chrétiens, un acte normal. Pour que la citation se trouve confirmée, ce principe ne peut être refusé ne serait-ce qu’à une seule société : l’adjectif « tout » qui exprime la totalité n’a plus sa raison d’être, et la citation perd son essence.

Or, vous semble-t-il, à la lecture de ces versets, que cette exclusion soit considérée par le rédacteur biblique comme tout à fait légitime, comme l’expression d’un droit inaliénable de la société judaïque ?

Si nous résumons ces trois versets, l’expulsion de la synagogue est présentée comme…

* Une sanction appliquée par des opposants religieux, les Pharisiens, à un homme qui démontre sa foi dans le Christ ;

* Une crainte paralysant des chefs religieux qui préfèrent ainsi ne pas suivre le Christ pour ne pas la subir ; autrement dit, elle constituait un frein à la conversion au christianisme ;

* Une expression de persécution des chrétiens, et Jésus associe cette pratique à la mise à mort de ses disciples (les deux idées sont reliées par l’adverbe « oui » qui semble indiquer une explicitation de cet ostracisme qui pourra prendre la forme extrême de l’exécution) ; cela constituera à tort une démonstration de piété (l’homme « pensera » que son action concourt à ce but, alors qu’il se trompera sur toute la ligne).

On ne peut pas vraiment dire que cette excommunication au sein du judaïsme soit présentée de façon favorable ! Bien au contraire…

Ainsi, il est clair pour le rédacteur biblique que le société juive de cette époque commettait un véritable abus, autrement dit n’avait pas le droit d’exclure, puisqu’en agissant de la sorte elle s’opposait aux chrétiens et s’identifiait à un ennemi de ceux-ci ! Il ne s’agit certes que d’un exemple d’exclusion dans une société en particulier, mais qui est suffisant pour en tirer une conclusion par rapport au sujet qui nous intéresse ici, à savoir : selon la Bible, TOUTE société n’a PAS le droit d’exclure selon son bon désir ! Manifestement, cette pensée est extra-biblique…

Mais alors, si cette idée de l’universalité du droit à l’exclusion est absente du livre saint qui indique expressément le contraire, quelle raison y a-t-il pour qu’elle soit considérée comme valide par la Watch Tower comme par ses fidèles ? Pourquoi accordent-ils dans le cas qui nous occupe plus de valeur aux pensées humaines qu’à ce qu’ils tiennent pour la sagesse divine ? [3]

B/ Et qu’en disent même les publications des TJ ?

Et les publications de la Société Watch Tower ? Décrivent-elles de façon tout à fait positive l’excommunication dans d’autres communautés religieuses, comme leur droit le plus naturel, montrant que l’organisation adhère vraiment à la citation de M. Gibbon, qu’elle avance pour légitimer ses pratiques ? Nous allons tenter de répondre à cette question en citant quelques passages tirés des écrits jéhovistes, et cela alors que ceux-ci sont -en théorie, rappelons-le- secondaires par rapport à ce que dit la Bible puisqu’ils sont sensés se baser sur elle, et donc ne jamais la contredire :

- Le Judaïsme

* Perspicacité, volume 1, page 852 :

« La forme de retranchement qu’ils [les Juifs] employaient était une arme très puissante au sein de la communauté juive. Jésus prédit que ses disciples seraient expulsés des synagogues (Jn 16:2). La crainte d’être expulsés, ou excommuniés, empêchait certains Juifs, même parmi les chefs, de confesser Jésus (Jn 9:22, note ; 12:42). Par exemple, cette mesure fut prise par la synagogue dans le cas de l’aveugle guéri qui avait parlé favorablement de Jésus. — Jn 9:34. »

- L’Église Catholique :

* Réveillez-vous ! du 8 janvier 1947 :

« Si vous êtes une des 138 000 000 de personnes au monde qui est née et élevée comme protestant, alors vous êtes déjà excommunié par la hiérarchie de l’Église catholique romaine. Cela signifie que vous êtes regardé avec le mépris le plus infâme par le Vatican, étant maudis et damné avec le Diable et ses anges. »

(…)

« Quand les prétentions de la hiérarchie augmenta, l’arme de l’excommunication devint un instrument par lequel le clergé une combinaison de pouvoir ecclésiastique et de tyrannie profane profane Expression qui englobe tout ce qui n’est pas issu du sillon TJ, qui, a contrario est appelé spirituel. . »

- L’Église Mennonite :

* La Tour de Garde du 1er septembre 2005, page 24 :

« Beaucoup se sentent oppressés et vivent dans la crainte d’être expulsés de leur communauté — une perspective effrayante pour qui n’a jamais connu la vie à l’extérieur. »

(…)

« Des échos de ces discussions [avec les Témoins] n’ont pas tardé à venir aux oreilles des responsables de l’Église, qui ont menacé d’expulsion les membres de la famille de Johann s’ils n’arrêtaient pas tout de suite de parler de ces choses. (…) Ces derniers discutaient des menaces proférées par les anciens de la communauté. »

(…)

« Comment les anciens ont-ils réagi [quand certains membres ont étudié avec les Témoins] ? Ils les ont expulsés parce qu’ils étudiaient la Bible ! C’était cruel. » [4]

Ces différents extraits soutiennent-ils, de près ou de loin, l’idée que l’exclusion soit un droit légitime pour toute société ? Apparemment non, comme vous pouvez le constater. Il est curieux tout de même qu’une pratique soit décrite ainsi, dénoncée comme étant méprisante, cruelle, tyrannique, oppressante… quand elle concerne d’autres organisations, alors qu’elles ne font que pourtant suivre une règle légitime pour toute société. Encore plus curieux, peut-être, le fait que cette même pratique devienne subitement une « marque d’amour » quand ce sont les Témoins de Jéhovah qui l’appliquent… Et surtout, comment la Watch Tower peut-elle dire que toute société peut exclure si justement, ses propres publications infirment cette idée ?

En fait, si l’on devait essayer de suivre la WT au sujet de l’exclusion, il y a un principe naturel pour toute société, qui est son droit à l’exclusion, mais il ne devrait pas être appliqué concrètement par d’autres organisations que la leur, car elle est une pratique tyrannique et cruelle : ça reste, pour les autres, un principe abstrait, inapplicable… N’y a-t-il donc pas une véritable incohérence à vouloir mettre en exergue ce principe dans le discours, et dans le même temps le dénier aux autres dans les faits ? Évidemment, personne n’ira jamais dire qu’il estime avoir des droits que les autres n’ont pas : prétendre qu’on est pour l’égalité en ce domaine est bien plus présentable. Mais, au delà des vœux pieux et des déclarations de façade, les TJ semblent pourtant clairement, dans ce domaine, estimer qu’ils ont un droit qu’aucune autre organisation ne devrait appliquer.

… qui, certes, est a priori fondée…

Tout d’abord, afin de dissiper toute méprise, une mise au point s’impose : il n’y a rien de choquant à ce qu’une « société », quelque soit sa nature (club sportif, parti politique, association culturelle, religion, syndicat…), ait la possibilité d’exclure de ses rangs les membres qui transgressent les règles qu’elle a fixées. Cela est tout à fait normal, car réduite à sa plus simple expression, une « société » est un groupe de personnes réunies autour de quelque chose de commun avec des règles de fonctionnement spécifiques. Ainsi, si une société existe, c’est précisément parce qu’elle a un but à atteindre et des moyens pour y parvenir qui, assez logiquement, doivent être respectés : si je m’inscris à un club d’échecs, ce n’est pas pour jouer au badminton.

Il est évident que si tous les adhérents d’un groupe faisaient les choses à leur guise, sans respecter les spécificités du groupe en question, celui-ci perdrait les caractéristiques qui lui sont propres ; il finirait même par ne plus présenter d’intérêt, et même par ne plus pouvoir être appeler un groupe. La mesure d’exclusion est en ce sens une nécessité, car elle évite l’anarchie et préserve la raison d’être du groupe. De plus, dans un pays comme le nôtre (la France), ce droit est reconnu par la société civile et protégé par les lois en vigueur.

De ce fait, nous reconnaissons donc aux Témoins de Jéhovah le droit d’exclure de leurs rangs les personnes dont la participation leur apparaît comme non conforme aux buts affichés par le mouvement (mais pour éviter que les apologistes du mouvement ne fassent flèche de notre bois à nous, nous précisons bien que ce constat tout simple, applicable à TOUTE société, n’est aucunement une légitimation de la pratique jéhoviste : il reste bien sûr à définir les limites de ce que l’on entend par ’’exclusion’’, ce qui est développé plus loin. Si un quelconque TJ du net devait reprendre et citer ces quelques phrases au sujet du PRINCIPE de l’exclusion pour légitimer de quelque façon que ce soit la PRATIQUE CONCRÈTE que la secte fait de ce principe, vous sauriez que vous avez affaire à une personne foncièrement malhonnête).

Ce principe général, d’ailleurs, Jacques Lejeune, actuellement en procès contre la branche belge de la Watch Tower à laquelle il reproche l’évitement de ses proches du fait de son exclusion, l’admet aussi. Il a en effet déclaré : « Le motif de mon exclusion n’a cependant pas beaucoup d’importance car toute société a le droit d’exclure un de ses membres. » [5]

… mais qui n’est pas non plus illimitée dans sa portée, car « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres »…

A/ Celles des autres sociétés

Si réellement « toute » société, c’est-à-dire « n’importe laquelle », est légitimée à exclure des membres qu’elle juge déviants, alors il faut en déduire que les fidèles jéhovistes qui désobéissent aux principes d’autres sociétés peuvent très bien, à juste titre, être sanctionnés par elles.

Par exemple, imaginons que l’Église Catholique demande à ses fidèles de ne pas adresser la parole aux Témoins de Jéhovah puisque ceux-ci sont fréquemment d’anciens catholiques -donc des ’’apostats’’ du catholicisme- (ce qui rejoint le cas de l’expulsion de la synagogue au Ier siècle), ou encore qu’un gouvernement interdise certaines activités des Témoins de Jéhovah parce que ceux-ci refusent le service militaire ou la transfusion sanguine et que cela soit considéré, d’après leurs règles, comme un trouble l’ordre public. Les Témoins de Jéhovah subissant ces griefs considèreraient-ils que ce n’est que l’expression de la plus élémentaire liberté de ces sociétés de les exclure du fait de leur manquement aux règles de vie admises par elles ?

Face à des pratique de ce genre, la Société Watch Tower (et ses fidèles à sa suite) aura bien au contraire tendance à être indignée et présentera immanquablement ces mesures comme étant de la discrimination, voire de la persécution à son égard. Et pourtant, il est à noter que dans chacun des cas cités ici, les « sociétés » que sont l’Église Catholique et l’hypothétique gouvernement n’ont rien fait d’autre que d’exercer le droit consistant à pratiquer l’exclusion de ceux qui dérogent à leurs propres règles, droit revendiqué par la Watch Tower. Or si elles n’ont qu’exercé un droit légitime, il y a incohérence de la part de la Watch Tower à dénoncer une discrimination.

L’actualité nous en donne d’ailleurs une magnifique démonstration : les Témoins de Jéhovah de la Réunion s’indignent ces jours-ci d’une mesure qu’ils estiment discriminatoire à leur endroit de la part d’une grande banque. En effet une dizaine d’associations de TJ de l’île viennent de recevoir un courrier de ladite banque les avertissant de la clôture prochaine des comptes qu’elles détenaient dans cet établissement, rompant ainsi leurs relations commerciales avec les TJ. Ces derniers ont, d’après l’article mis en lien, même porté l’affaire devant les tribunaux. Il ne sera pas question ici de commenter cette affaire d’un point de vue légal. La Justice en décidera, maintenant qu’elle a été chargée du dossier. Il ne s’agit donc pas de déterminer si la banque a raison ou tort, si elle est dans son bon droit ou si elle est en faute, ni même de se prononcer sur le fait que ce soit « bien » ou « mal ». Ce qui est intéressant pour nous dans cette affaire, c’est de noter les réactions des TJ, emportés par une indignation qui peut sembler bien naïve, se déclarant victimes de discrimination. Alors quoi ? Cette banque n’a donc pas le droit naturel de choisir avec qui elle veut, ou pas, faire affaire ? Elle n’a pas le droit « d’exclure » de son cercle d’affaires un groupe qu’elle considère manifestement incompatible avec l’éthique à laquelle elle entend adhérer ? Cette société n’aurait pas le droit d’exclure de ses clients ceux qui qu’elles considèrent comme étant en opposition avec ses principes (si c’est bien là le motif de la clôture de ces comptes, bien entendu) ? Autrement dit, on se présente toujours comme le « discriminé » de l’autre. Les discriminations que les Témoins de Jéhovah institutionnalisent seraient “rationnelles” et légitimes, mais celles des “autres” seraient basées sur le racisme. Notons au passage que dans le cas de cette banque, la concurrence sera sûrement là pour accueillir les associations jéhovistes à peu près aux mêmes conditions bancaires, alors qu’un père, une mère, un frère, on n’en retrouve pas comme par magie après une excommunication…

Il serait donc des cas où le fait d’exclure quelqu’un (ou un groupe) qui contrevient aux conventions admises par une société n’est finalement pas si légitime que ça… Si les mesures prises par ces sociétés, que ce soit dans les deux les deux exemples imaginaires ou dans ce cas concret, constituent vraiment des abus, alors il faut en tirer les conséquences quant au principe cité par les TJ pour légitimer leur pratique (« toute société peut exclure ») :

- Soit ce principe n’est pas absolu et il convient de lui fixer des limites, et ce sera alors aussi le cas lorsque c’est la Société Watch Tower qui applique ce droit. Une « société » ne fonctionne en effet pas en roue libre, indépendamment de tout ce qui existe autour d’elle ; elle n’est pas seule sur Terre, et doit tenir compte des autres sociétés qui l’entourent. Telle une pièce imbriquée dans une autre formant un système complexe qui permet à un mécanisme de fonctionner, chaque société doit fonctionner en interaction avec les autres afin de ne pas compromettre la vie en communauté.

- Soit qu’il est en fait la propriété exclusive de la Watch Tower, qui elle seule pourrait en jouir à bon escient de manière absolue (mais il est hypocrite de la part des TJ de déclarer à la suite de M.Gibbon que « toute société » a ce droit, puisque dans les faits, ils ne l’accordent qu’à leur mouvement seul). Eh oui, tout le monde aura remarqué que la Watch Tower procède exactement de la manière qu’elle condamne lorsqu’elle en devient l’objet : elle demande à ses adeptes de ne jamais saluer un exclu de leur mouvement, et elle revendique le droit à la « désobéissance religieuse » lors d’un conflit entre ses propres règles et celles des gouvernements, preuve qu’elles n’accorde pas une pleine légitimité à ceux-ci. Le comportement qu’elle considérera comme une atteinte à ses droits fondamentaux, si elle en devait en être victime de la part de personnes extérieures, sera en revanche jugé légitime lorsque c’est elle qui le fait subir aux gens qui sont à l’intérieur du mouvement. Est-ce équitable ? Bien sûr que non.

« Mais, rétorqueront les Témoins de Jéhovah, nous sommes certes soumis aux gouvernements humains puisque Romains 13:1-7 nous le commandent, mais lorsqu’il y a un conflit entre la loi de César et celle de Dieu, nous devons ’’obéir à Dieu en sa qualité de chef plutôt qu’aux hommes’’, comme c’est écrit en Actes 5:29. »

Bien sûr, nous n’allons pas ici discuter du bien-fondé de ces passages bibliques, cette question étant laissée à la discrétion de chacun. Mais en utilisant ces versets, le Témoin de Jéhovah admet que son organisation -car l’on sait bien que, même s’il évoque les prérogatives divines, il s’agit en réalité de celles de son mouvement, puisque c’est celui-ci qui interprète les commandements bibliques - a la primauté pour ce qui est d’édicter des règles non opposables et qu’elle n’a pas à s’incliner face à une autre société qui réclamerait autrement de la part des fidèles. Or, après avoir déclaré son droit à ne pas obéir à toutes les règles de la (des) société(s) au sein de laquelle (desquelles) elle évolue, elle continue à ne pas reconnaître à ces sociétés le droit « d’exclure » la Watch Tower ou ses adeptes des privilèges réservés à leurs membres.

Ainsi, si l’on suit la logique jéhoviste toute société à le droit d’exclure« , mais uniquement quand 1/ c’est eux qui appliquent ce droit et 2/ leur organisation n’est pas elle-même touchée par la mesure d’exclusion (si une autre organisation devait souffrir de discrimination, la Watch Tower arguera probablement que ça ne la regarde pas puisqu’elle ne s’occupe pas des affaires du »monde").

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Louis XIV en 1648, peint par Henri Testelin
La monarchie de droit divin connu de beaux jours avec Louis XIV au XVIIè siècle… et avec la Watch Tower trois siècles plus tard !

Mais il est compréhensible qu’un problème tel que celui-ci surgisse à partir du moment où une société revendique une totale indépendance vis-à-vis de tout ce qui l’entoure, parce qu’elle-même estime bénéficier d’un agrément providentiel qui la dispenserait de rendre des comptes à qui que ce soit.

Imagineriez-vous un instant un roi de l’époque des monarchies absolues qui affirmerait que tous sont en son royaume égaux en droits - pour légitimer tel ou tel des droits qu’il s’octroie et dont il est, dans les faits, le seul et unique bénéficiaire ? Ne croiriez-vous pas qu’il se moque du monde en énonçant une telle énormité, puisqu’il est de fait au dessus de tous, et qu’il jouit de droits absolument uniques, de par la position dont il se réclame ? La Watch Tower semble obéir en ce domaine à la logique de la monarchie de droit divin… Nous sommes en effet en face d’une structure qui s’estime au dessus de tout : elle est toujours dans son bon droit quelle que soit la mesure qu’elle prend, mais elle-même semble estimer qu’elle ne peut jamais être légitimement soumise à une mesure équivalente de la part de “l’extérieur”, ce qui revient à dire que les autres ne bénéficient pas des mêmes prérogatives qu’elle.

B/ Celle des individus expulsés

De surcroît, l’application de la mesure d’exclusion elle-même doit également être clairement balisée, afin d’éviter des dérapages : en effet, il faut que la sanction soit clairement circonscrite au domaine dans lequel la faute a été commise.

Pour illustrer ce point, reprenons un exemple déjà utilisé dans cet article, à savoir ma fréquentation d’un club d’échecs et mon entêtement à vouloir utiliser la salle du club pour jouer au badminton pendant les horaires réservés aux parties d’échecs. Au début, probablement serais-je prévenu par la direction du club ou par les autres joueurs que ce n’est pas l’endroit pour pratiquer ce sport et que le club n’a pas cette vocation. Et si je persiste à vouloir jouer au badminton dans la salle, alors il est probable que, tout naturellement, je sois exclu du club afin de ne pas perturber davantage son bon fonctionnement. Rien d’anormal.

Mais dans les faits, comment cette exclusion se concrétisera pour moi ? Eh bien, mon contrat d’abonnement sera simplement résilié et je serai interdit d’accès au club. Si j’ai causé des préjudices par exemple en cassant du matériel, je serai condamné à rembourser les dégâts que j’ai occasionnés, peut-être même avec une pénalité, mais la sanction sera proportionnelle à ma faute. Mais si les membres de ma famille sont également adhérents et que je m’y suis fait des amis, aurai-je le droit de discuter, de manger ou de programmer des activités avec eux en dehors du cadre du club ? Bien sûr que oui ! En fait, la sanction qui me sera appliquée n’aura pas d’effet sur les autres sphères de ma vie qui sont sans lien avec ma participation au club : c’est ainsi que mes rapports avec mes amis n’en seront nullement affectés. Si le club étendait sa mesure en y incluant ce qui vient d’être décrit, en faisait la promotion auprès des autres joueurs et en leur imposant de couper tout lien avec la personne exclue, ce serait clairement scandaleux et on pourrait parler d’une dérive sectaire. Personne ne tolèrerait de telles dérives de la part d’un club de sport ou de loisirs !

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Préférez les échecs à la Watch Tower, c’est plus équitable… La secte estime en effet qu’elle est la seule à pouvoir vous mater…

Or qu’en est-il dans le cas de la Société Watch Tower ? Sa mesure d’exclusion se résume-t-elle à une impossibilité de participer au culte (puisque le mouvement est religieux, on devrait de la même manière s’attendre à ce que la sanction se situe à ce niveau-là uniquement) ?

Si vous avez lu les extraits de publications jéhovistes rapportés dans les précédents articles de cette série, vous avez compris sans problème ce qu’ils en est : le mouvement fait tout pour réduire à néant les relations de l’exclu avec ses ex-coreligionnaires, jusque dans le cadre familial. Nul besoin de s’étendre davantage là-dessus, les consignes sont suffisamment claires… Ainsi, ce n’est pas seulement la sphère religieuse dans laquelle les conséquences de l’exclusion se manifestent, mais aussi dans le cadre privé et/ou extérieur au domaine religieux (relations familiales, amicales, professionnelles).

La Watch Tower pourrait en effet prendre toutes les sanctions qu’elle veut dans le cadre de son culte en rapport avec la personne exclue : désinscription du registre du baptême, interdiction de participer au porte à porte dans le cadre organisé par le mouvement, de participer lors des réunions, de venir déposer son obole dans la boîtes à offrandes, de participer au ménage de la Salle du Royaume… D’ailleurs, assez curieusement, l’argent des exclus n’est pas refusé par le mouvement, ni le soutien qu’ils lui peuvent apporter, notamment en signant une pétition qui lui est favorable (comme celle relative à la taxation à hauteur de 60% de l’association nationale, qui avait donné lieu à une campagne de protestation par recueillement de signatures). [6] Je ne pense pas que quelqu’un lui reprocherait ce genre de sanction, d’autant que la personne exclue ne souhaite probablement plus rester Témoin de Jéhovah, autrement dit, elle désire mettre fin à sa participation religieuse avec l’organisation, mais, évidemment, pas aux relations qu’elle entretient avec sa famille ou ses amis, relations qui, cela dit en passant, existaient peut-être déjà avant l’entrée dans le mouvement.

Or précisément, dans le procès intenté par Jacques Lejeune, la Cour a déclaré que les conséquences de l’exclusion devaient se cantonner au domaine religieux afin de ne pas léser outre mesure les droits des personnes, et ainsi compromettre la liberté de religion. L’arrêt du 18 décembre 2008 rendu par la cour de cassation de Belgique précisait à juste titre :

« La cour [d’appel] estime que (la défenderesse) [la Société Watch Tower] édulcore sa position : il ressort des divers documents soumis à l’appréciation de la cour que des pressions morales sont exercées sur les autres adeptes dès lors qu’il leur est conseillé de supprimer non seulement les contacts spirituels -ce qui est compréhensible- mais aussi les rapports sociaux et familiaux » [7]

Mais alors, pourquoi des Témoins de Jéhovah établissent des comparaisons - grotesques, puisque totalement différent - avec l’exclusion pratiquée dans un club sportif, par exemple ? [8] On peut supposer que si les TJ éprouvent le besoin de donner une présentation si outrancièrement lénifiante, c’est parce qu’ils assument mal cette mesure dans toute sa portée, autrement dit ils ont d’une certaine façon honte de cette mesure parce qu’ils sont bien conscients de son caractère extrêmement sectaire… Il est fort peu probable qu’un Témoin de Jéhovah aille expliquer ouvertement, lorsqu’il essaie de présenter son église, ce que représente vraiment l’exclusion, dans toute sa portée : même pour eux, c’est rarement une mesure toute naturelle, banale. Témoin cette anecdote tirée de mon propre vécu, où une jeune mariée Témoin de Jéhovah a déclaré pudiquement (mais surtout très malhonnêtement) à des membres de sa famille non-Témoins, qui s’inquiétait auprès d’elle de l’absence à la cérémonie de sa propre sœur, que celle-ci, simplement, “n’avait pas pu venir”, la raison véritable étant tout simplement qu’elle n’avait pas été invitée, car exclue. Pourquoi avoir ainsi menti à sa famille plutôt que d’exposer les faits, s’il est normal et naturel d’appliquer ce genre de dispositions ? On peut se le demander…

Mais qu’en est-il au niveau juridique ?

A/ Un cas favorable à la Watch Tower…

Dès qu’on aborde l’aspect juridique de l’exclusion, la Société Watch Tower met en avant le cas de Janice Paul, une ex-fidèle qui, aux États-Unis, avait porté plainte contre la secte une fois qu’elle s’est rendue compte que ses anciens amis jéhovistes ne lui adressaient plus la parole. [9] Or, cette personne perdit jusque devant la cour suprême du pays, ce qui fut rapporté dans La Tour de Garde du 15 avril 1988, à la page 29 :

« La cour d’appel rendit son verdict à l’unanimité en se basant sur les considérants plus larges du Premier Amendement (de la constitution des États-Unis) : “Étant donné que le recours à l’exclusion fait partie intégrante de la foi des Témoins de Jéhovah, nous pensons que ’le libre exercice’ garanti par la Constitution des États-Unis (…) interdit [à cette dame] tout recours. Les défendeurs ont le droit, garanti par la Constitution, de recourir à l’exclusion. (…) Les défendeurs sont en droit d’appliquer librement leurs croyances religieuses (…). En général, la cour n’examine pas minutieusement les relations qu’entretiennent les membres (ou les anciens membres) d’une Église. Les Églises ont toute latitude pour imposer une certaine discipline à leurs membres ou anciens membres. (…) Les activités religieuses qui ne concernent que les membres d’une confession sont et doivent être libres, absolument libres (…). Les membres de l’Église que [cette dame] a résolu de quitter en ont conclu qu’ils ne pouvaient plus la fréquenter. [10] Nous sommes d’avis qu’ils sont libres d’en décider ainsi. »

« Accorder [à cette dame] des dommages et intérêts pour des blessures incorporelles ou affectives aurait été une atteinte à la liberté de culte des Témoins de Jéhovah, ce qui est contraire à la Constitution (…). La liberté de culte garantie par la Constitution exige de la société qu’elle accepte le genre de tort subi par [cette dame] comme un prix qui vaut la peine d’être payé afin de préserver le droit à la différence religieuse, droit réservé à tous les citoyens”. »

Bien sûr, il n’est pas question de se lancer dans un commentaire juridique de cet arrêt : c’est affaire de spécialistes, ce que je ne suis pas. Toutefois, j’aimerais relever l’argument essentiel qui a motivé la décision, à savoir que la cour s’est basée sur le Premier Amendement de la Constitution du pays qui prévoit la plus totale liberté de religion, puisque le Congrès a décidé de ne promulguer aucune loi à propos de l’établissement d’un culte ou de son libre exercice. En conséquence de quoi, la Cour se refuse à porter un jugement sur les pratiques de la Watch Tower. D’ailleurs, depuis les années 1940, les Témoins de Jéhovah ont à maintes reprises invoqué cet amendement pour leur culte dans des domaines aussi divers que le refus du drapeau ou la distribution de littérature religieuse.

À partir de là, la Cour a estimé que des blessures incorporelles et affectives, qualifiées de « tort subi », pouvaient éventuellement être relevées, mais que les reconnaître en octroyant des indemnités à la personne qui en était victime risquerait de remettre en cause la liberté des associations religieuses. Autrement dit, l’intérêt collectif - c’est-à-dire ce que les juges considèrent comme tel dans un pays privilégiant à tout crin la liberté de religion - prime sur les libertés individuelles, et cela quand bien même celles-ci sont bafouées. Dès lors, il n’est pas surprenant que la Watch Tower et d’autres organisations citent à tours de bras des décision américaines qui leur sont assez souvent favorables, oubliant par la même occasion que la législation des autres pays est différente.

Malheureusement, dans un pays qui privilégie à ce point le pluralisme « religieux » total (et encore faut-il rappeler que la définition américaine du religieux est bien plus étendue puisqu’il suffit de s’autoproclamer religion pour être enregistré comme telle), on peut assister à certaines dérives qui se trouvent ainsi garanties par la loi - bien que cette situation soit loin d’être systématique.

C’est le triste constat que font de nombreuses personnalités ou associations qui s’intéressent à cette question, dont l’ADFI, une association française de lutte contre les sectes :

« Dès qu’une association se déclare mouvement religieux, elle jouit de la protection du 1er amendement à la Constitution des États-Unis (…). Profondément incrusté dans les mentalités, cet amendement, pris à la lettre, laisse entendre que n’importe quel groupe se déclarant religieux a droit de cité même si ses objectifs réels sont inacceptables et ses actes contraires aux lois existantes. Pourtant, une relecture approfondie des textes américains fondamentaux élaborés à la fin du 18e siècle par Jefferson et Madison (…) montre que les Pères Fondateurs visaient à garantir la liberté de religion, ce qui implique la liberté préalable de pensée. Ils ne visaient pas à la liberté absolue des religions. C’est cette dernière interprétation qui a abouti au fouillis et à la cacophonie actuels, et qui a ouvert de manière inespérée pour elles un magnifique boulevard aux sectes. On peut se demander par exemple quelle sera l’attitude des juges américains devant des terroristes qui invoqueront pour leur défense la liberté des religions… » [11]

Quelles dérives peut-on relever en rapport avec ce Premier amendement ?

- 1/ La polygamie :

Alain Vivien, ancien président de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MILS) évoqua en 2000 des communautés polygames dans des branches dissidentes du mormonisme, et dans lesquelles les viols ou la pédophilie peuvent être fréquents :

« Aux États-Unis, les libertés sont folles. Au nom du premier amendement de la Constitution américaine, qui interdit de légiférer en matière religieuse, on peut dire et faire n’importe quoi, y compris pratiquer la polygamie comme certains mormons. » [12]

- 2/ L’évasion fiscale et le contournement de l’exercice illégal de la médecine

Paul Ariès, un auteur critique de la Scientologie, explique comment le fondateur de cette organisation a décidé d’opter pour une dimension religieuse, eu égard aux avantages permis par ce Premier Amendement :

« La dianétique se présente en 1950 comme une discipline scientifique et thérapeutique. Elle suscite rapidement l’opposition du corps médical - notamment psychiatrique. Hubbard développe donc la dimension religieuse, afin de bénéficier de la protection du premier amendement de la Constitution américaine - et bien sûr de l’exonération fiscale. Il adopte alors tout un catalogue de signes religieux (credo, prières). (…) Depuis, les États-Unis ont adopté une attitude très complaisante à l’égard de la Scientologie. » [13]

La thèse ’’L’œuvre de L. Ron Hubbard envisagée comme un témoignage de l’expérience psychotique - Étude psychanalytique de l’Église de Scientologie’’, soutenue par Thierry Lamote, rapporte plusieurs citations expliquant ce qui a motivé le glissement de l’organisation d’une reconnaissance s’inscrivant dans un champs de la psychothérapie vers celui la religion :

« Le fait est que Hubbard avait des problèmes depuis plusieurs années avec l’AMA et l’IRS [L’American Medical Association et le fisc américain], et devenir une église était un moyen d’éviter ces problèmes. »

« Hubbard (…) di[t] qu’il était temps de passer d’une image médicale vers une image religieuse. Ses objectifs étaient d’éliminer toutes les autres thérapies, pour sauver son organisation du naufrage, et, indiquait candidement Hubbard, pour faire une bonne opération financière. »

« Ron Hubbard estimait que ce statut rendrait la Scientologie invulnérable aux attaques des ’’ennemis’’. » [14]

- 3/ Les attentats terroristes

Nathalie Luca, anthropologue et chercheuse au CNRS, expliqua à la MIVILUDES que le Japon a calqué sa législation en matière religieuse sur celle des États-Unis, ce qui a favorisé les dérives sectaires du groupe Aum !

« À la fin de la seconde guerre mondiale, (…) le Japon, (…) sous ’’tutelle’’ des États-Unis, [a] dû reprendre, en l’adaptant à [sa] propre Constitution, le Premier Amendement de la Constitution américaine. (…) Si le monde entier fut choqué à l’annonce de cette tragédie [l’attaque au gaz sarin du métro de Tokyo en 1995 par Aum Shinrikyo], il fut également très surpris de découvrir la négligence dont fit preuve la police dans cette affaire. Tous les écrits (…) sur Aum Shinrikyo constatent qu’une série de délits, de crimes, de plaintes aurait dû alerter la vigilance des autorités. Pourtant elles ont ostensiblement fermé les yeux. Leur seul souci semblait être de prouver qu’elles respectaient la loi des corporations religieuses de 1952, loi qui donne, entre autres avantages, aux organisations religieuses enregistrées, une protection légale contre les interférences de l’État. » [15]

Il ne s’agit pas ici de faire l’amalgame entre les différentes “églises” dont il est question ici. La Scientologie n’est pas Aum Shinrikyo, les Témoins de Jéhovah pas les plus radicales églises mormones. Chaque groupe a le droit d’être jugé pour lui-même.

Toutefois, ces exemples nous permettront de réfléchir sur la portée du 1er Amendement américain, qui lui, justement, regroupe tous ces mouvements.

Au vu de ces exemples, ne croyez-vous que cet amendement, également copié dans d’autres nations, n’ait pas besoin d’être sérieusement encadré dans les faits, même si on peut en comprendre le principe ? Ne croyez-vous pas que la liberté religieuse n’ait pas à faire exception, et qu’elle doive, comme toute liberté, être régulièrement mise en balance avec les autres ? Pourquoi la liberté religieuse devrait être la seule qui ne doive être accompagné de la responsabilisation de ceux qui en usent dans des proportions « déraisonnables », quitte à porter impunément atteinte à la dignité des personnes, voire à la sécurité publique ? Dans le cas qui nous intéresse, le droit à l’exclusion par un groupe, s’il n’est pas critiquable en soi, n’en n’est pas moins « encadré » par d’autres droits fondamentaux, des droits largement piétinés par la pratique jéhoviste actuelle, des droits sur lesquels on n’a aucune raison de laisser celui de pratiquer sa religion s’essuyer les pieds lorsque cette religion se croit légitimée à dicter jusqu’à la fréquence et à la qualité des relations qu’une famille doit entretenir avec un de ses membres exclu, par exemple.

Bien sûr, il ne s’agit pas de caricaturer le droit américain : nous ne cherchons pas pas à dresser un tableau manichéen où les pires dérives seraient forcément couvertes par la loi, et certains cas portés en justice ont abouti à la condamnation du mouvement qui était à l’origine de la dérive. Mais je pense en toute honnêteté qu’une telle décision, largement motivée sur le Premier Amendement, ce qui reflète bien une société qui privilégie la religion au détriment des libertés personnelles, peut être critiquable, et ne doit pas être reçu comme la Vérité en matière de Justice…

B/ Justice ne veut pas dire juste

N’oublions pas que, si tant est que la loi américaine protège de tels actes, ceux-ci ne s’en trouvent pas davantage légitimés d’un point de vue éthique. Pour prendre le plus facile des exemples, et à titre d’illustration et non de comparaison bien sûr, la loi, à une époque pas si éloignée, fut aussi édictée et appliquée en Allemagne par le nazisme, en Italie par le fascisme, ou actuellement, en Chine par le communisme, mais qui dirait qu’elles étaient ou sont forcément morales sous prétexte qu’elles étaient ou sont l’expression des systèmes législatifs et judiciaires de ces pays et de ces politiques ? Dans le cas de l’exclusion chez les Témoins de Jéhovah, la cour a peut-être rendu la justice en fonction des textes de loi, cela ne signifie pas que c’était sa décision avait nécessairement un caractère juste (= droit, équitable) ! Et d’ailleurs, le fait est que de nombreuses personnes ou organismes s’insurgent devant le caractère très permissif de la législation américaine en la matière, y compris aux USA, ce qui démontre qu’elle ne fait pas l’unanimité et qu’elle heurte les conceptions morales de nombreuses personnes plus sensibles aux libertés fondamentales des individus.

Bien sûr, on pourrait regarder la coloration politique du parti au pouvoir pour déterminer si la Justice est vraiment de qualité ou pas, mais la Watch Tower ne peut pas se le permettre puisqu’elle est, au moins dans la théorie, apolitique, ce qui signifie que pour elle, n’importe quel gouvernement, de quelque bord qu’il soit et se trouve invariablement sous la coupe du diable, même si la Watch Tower nuance parfois en les présentant comme détenant l’autorité temporaire que Dieu concède à des humains (mais si l’on s’en tient au raisonnement de base des TdJ, c’est bien Satan et son système de choses qui ont confirmé la légitimité de la pratique jéhoviste de l’exclusion aux États-Unis !)

Au passage, on notera le double discours sur le sujet des Témoins de Jéhovah, qui ont l’habitude de mettre en avant certaines décisions de justice, leur faisant une très grande publicité (positive) en interne comme en externe, tandis que d’autres décisions au contraire sont dénoncées avec force. Sur quelle base ? Tout simplement parce que les premières leur sont favorables, et pas les secondes. Ainsi, les décisions des tribunaux français leur reconnaissant un statut cultuel seront sans cesse exhibées comme faisant autorité, mais cette même Justice sera dénoncée dans des tracts tirés à plusieurs millions d’exemplaires lorsqu’elle taxera les offrandes de l’organisation. Pourtant dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agissait que de l’application des textes de loi ! Ainsi, même pour les Témoins de Jéhovah, la loi ne garantit pas la justice.

Dans le cas qui nous concerne ici, la décision par rapport à l’exclusion bénéficie d’une bienveillance toute particulière de la part du mouvement simplement parce qu’elle va dans le sens qu’il désire, et NON pas parce que cette décision est effectivement juste ou parce qu’elle émane d’un pays pris comme un modèle pour ce qui est de respecter les libertés.

C/ Et si le vent tournait ?

Fort heureusement, il est des cas où les juges furent plus pragmatiques et moins idéalistes, plus attachés à la pratique concrète qu’aux “grands principes directeurs” , et n’ont pas accordé toute latitude d’action à un mouvement religieux sur la seule base du Premier Amendement. Notez le jugement suivant ; il s’agit d’un exemple de bannissement d’une communauté religieuse qui fut condamné par un tribunal, au motif qu’il causait un tort indéniable à l’exclu, preuve que les droits d’une société ont des limites :

« Dans un autre cas similaire de bannissement, cependant, la Cour a jugé que la protection du Premier Amendement ne s’appliquait pas. Dans l’arrêt Bear c. Église réformée mennonite, 341 A.2d 105 (Pa. 1975), un ex-membre de l’église a allégué que le bannissement avait des effets profanes étendus au-delà des dommages émotionnels personnels. Il a fait valoir qu’à la suite du bannissement, il fut incapable d’engager des employés, d’obtenir des prêts commerciaux ou de mettre en vente sa production. Le demandeur a également allégua que le bannissement s’étendit dans sa maison familiale, engendrant une dissociation de son épouse et ses enfants. Le tribunal a estimé que le bannissement, dans ce cas, causait des dommages par une ingérence excessive dans des domaines d’intérêt et de préoccupation primordiale - à la fois la continuité du commerce et du maintien de la structure familiale. La protection du Premier amendement fut refusé. »

Justement, les conclusions de la cour suprême de Belgique dans l’affaire judiciaire intentée par Jacques Lejeune n’abondent pas dans le sens de la législation américaine et se situent davantage dans l’optique du cas cité ci-dessus : en effet, la cour, tout en reconnaissant le droit à la mesure d’exclusion, a aussi précisé qu’elle ne pouvaient pas violer les lois du pays qui garantissent la liberté individuelle de chacun :

"S’il appartient à toute association (…) religieuse ou profane profane Expression qui englobe tout ce qui n’est pas issu du sillon TJ, qui, a contrario est appelé spirituel. , de déterminer de manière totalement libre les règles d’admission et d’exclusion en son sein, les règles ainsi établies ne peuvent violer les principes démocratiques de la société civile dans laquelle se meuvent les adeptes d’un culte, quels qu’il soit.

(…)

Dans ces conditions, la liberté de culte elle-même risque de ne plus être respectée." [16]

La cour suprême de Belgique vaut bien celle de celle des États-Unis !

Ainsi, si nous résumons ces quelques points, la Société Watch Tower et ses adeptes avancent pour légitimer sa pratique le principe selon lequel toute société a le droit d’exclure les membres déviants, mais ce principe n’est reconnu en pratique ni dans la Bible, ni même dans les propres publications du mouvement, et il faut se rabattre sur un ennemi du christianisme (M. Gibbon) pour trouver enfin quelqu’un qui exprime ouvertement cette idée. Or, la portée de ce principe, comme tout autre, n’est pas sans limite : les intérêts des autres sociétés ainsi que celui des individus qui les composent entrent aussi en ligne de compte. Exhiber telle ou telle décision de justice, dans un autre pays et à une autre époque, ne permettra pas de trancher de façon catégorique sur l’opportunité de cette mesure, car d’une part les décisions des tribunaux ne sont pas nécessairement constantes, et d’autre part, elles ne sont dans l’optique jéhoviste que l’expression du monde au service de Satan et ne sont pas forcément justes du point de vue éthique.

Nous le voyons, cette citation et le principe qu’elle énonce sont exploités par les Témoins de Jéhovah parce qu’ils offrent un vernis d’honorabilité à leur mesure d’exclusion, mais il s’agit d’un argument très court, qui ne résiste pas dès que l’analyse se porte sur l’application PRATIQUE que le mouvement fait de ce principe. La citation est avancée à des fins purement apologétiques, le souci d’améliorer leur image publique, mais ne dit absolument rien de la pratique jéhoviste, dont les conséquences débordent très largement la seule portée religieuse, la seule qui devrait être en jeu. Il faut croire que leur “vérité” toute crue ne doit pas être si attrayante que cela pour qu’ils aient ainsi besoin de la parer de tant d’artifices…

Lien vers ’’L’exclusion : mythes et réalité - Partie V’’


Notes:

[1] ’’L’exclusion chez les Témoins de Jéhovah’’, sur le site de Thierry (TJ)

[2] La citation exacte, tirée de l’ouvrage Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, est la suivante : « Toute société a le droit incontestable d’exclure de sa communion et de ne plus admettre à la participation de ses avantages ceux de ses membres qui rejettent ou qui violent les règlements établis d’un consentement général. L’excommunication influait sur le temporel [le terrestre] aussi bien que sur le spirituel. (…) Le chrétien qui l’avait encourue était privé de toute portion dans la distribution des offrandes. Il voyait se briser tous les liens de l’amitié religieuse et particulière. »

[3] La Tour de Garde du 1er décembre 2000, page 30 : « Il a rappelé aux chrétiens que Jéhovah tenait pour sottise ’’la sagesse des sages’’ et ’’l’intelligence des intellectuels’’ (…) Les chrétiens ont donc appris à se garder de ce que l’apôtre Paul qualifiait de ’’contradictions de ce que l’on appelle faussement ’la connaissance’ ’’. (1 Timothée 6:20.) La raison pour laquelle Paul taxait cette connaissance de ’fausse’ est qu’il lui manquait quelque chose d’essentiel : elle n’émanait pas de Dieu ni ne possédait un étalon venant de Dieu qui permette à ceux qui adhéraient à elle d’éprouver leurs théories. »

[4] Certes, l’exclusion pratiquée par l’Église Mennonite est encore pire dans ses conséquences que celle pratiquée par le mouvement jéhoviste, mais ça ne change rien sur le principe du droit à l’exclusion, sauf à considérer la pratique jéhoviste comme le mètre-étalon de ce qui est acceptable et raisonnable en la matière : un Témoin de Jéhovah qui agirait vis-à-vis de son église comme les Mennonites décrits dans cet article vis-à-vis de la leur, c’est-à-dire qui en remettrait publiquement le dogme et l’autorité de ses dirigeants ecclésiastiques en question, au profit des concepts d’une autre doctrine, subirait exactement la même mesure “disciplinaire”, exclusion et déchirure de son tissu social, que celle qu’ont eu à subir les Mennonites qui se sont convertis au jéhovisme, dans cet article.

[5] ’’Les consignes des Témoins de Jéhovah et la liberté de culte’’, site de l’UNADFI

[6] Je dis cela en connaissance de cause, puisque des anciens nous avaient autorisés à faire présenter la pétition aux membres exclus de notre famille, vous savez ces mêmes personnes qu’il ne fallait plus fréquenter qu’en cas de ’’circonstances exceptionnelles’’… La signature d’une pétition favorable au mouvement entrait donc dans ce cas de figure !

[7] Arrêt du 18 décembre 2008, « Lejeune Jacques c/ Congrégation chrétienne des témoins de Jéhovah », format pdf, page 3

[8] C’est ce que Guy Canonici, le président de la Fédération des Témoins de Jéhovah, a tenté de nous faire avaler lors de l’émission Complément d’enquête, diffusée le 07/04/2008 sur France 2. Voir quelques extraits dans l’article Guy Canonici - historien ou hagiographe ?, sur TJ-Révélation.

[9] Paul v. Watchtower Bible and Tract Society of New York, Inc., 875 819 F.2d 875, 93 A.L.R.Fed. 737, 56 USLW 2007, sur Jehovah’s Witnesses United

[10] Même si c’est tout à fait accessoire, notons que la cour estime que c’était le choix personnel des membres de l’organisation jéhoviste de ne plus saluer leur ex-coreligionnaire ; or, nous savons très bien, comme mentionné dans les articles précédents, que c’est la Watch Tower qui ordonne à ses adeptes de ne plus fréquenter leur ex-coreligionnaire. Il ne s’agit pas d’une décision relevant de la conscience de chacun, mais d’une soumission inconditionnelle à un système totalitaire qui l’exige.

[11] ’’Sectes et religions’’, BULLES, UNADFI, 4e trimestre de 2003, format pdf

[12] ’’La généalogie, outil prosélyte’’, Serge Lacroix, 22 août 2000, paru dans Libération

[13] ’’La Scientologie contre la République’’, Paul Ariès, mai 1999, page 26, Le Monde diplomatique

[14] ’’L’œuvre de L. Ron Hubbard envisagée comme un témoignage de l’expérience psychotique - Étude psychanalytique de l’Église de Scientologie’’, Thierry Lamote, sur antisectes.net, format pdf, pages 8 à 10

[15] ’’Quelles politiques en matière de sectes. Étude comparée entre la Chine, la Corée et le Japon’’, Intervention de Madame Nathalie Luca, anthropologue CNRS /EHESS, sur le site de la MIVILUDES

[16] Arrêt du 18 décembre 2008, « Lejeune Jacques c/ Congrégation chrétienne des témoins de Jéhovah », format pdf, page 3

2 commentaires
  • L’exclusion : mythes et réalité - Partie IV 9 septembre 2010 18:30, par coco 42

    En guise de citation tronquée, vous n’etes pas mal non plus ! heureusement que vous donnez les références, ca permet de vérifier votre hypocrisie et votre mensonge…

    Répondre

    • L’exclusion : mythes et réalité - Partie IV 9 septembre 2010 19:38, par Winston Wesson

      Bonjour,

      Il aurait été souhaitable que vous disiez précisément quelles citations sont selon vous fautives, et en quoi elles le sont ?

      En l’absence d’arguments et d’exemples concrets, il ne reste qu’une accusation gratuite.

      Cordialement, Winston.

      Répondre


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