L’exclusion : mythes et réalité - Partie III
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- « On part facilement de l’organisation. Une simple lettre, et le tour est joué ! »
- 1/ Une expression techniquement exacte…
- 2/ …mais qui ne prend pas en compte les difficultés provoquées en amont…
- 3/ … ni les conséquences douloureuses du retrait…
- 4/ … or, ces tristes conséquences sont expressément voulues par le mouvement…
- 5/ … ce qui poussent les futurs exclus à prendre des mesures préventives
Lien vers ’’L’exclusion : mythes et réalité - Partie II’’
« On part facilement de l’organisation. Une simple lettre, et le tour est joué ! »
Plusieurs ’’officiels’’ de l’organisation jéhoviste ont exprimé un point de vue de ce genre dans les médias, parfois en allant encore plus loin dans leurs affirmations. Par exemple, Walter Graham, membre de la filiale du Canada, a tenu les propos suivants selon le journal Toronto : « Si quelqu’un ne veut pas vivre selon nos principes, il est libre de s’en aller. Il n’y a pas ici de contrainte, pas de harcèlement physique ou émotionnel. » Quant à Robert Balzar, chargé des relations publiques du siège de Brooklyn, il affirma : « Si quelqu’un ne veut pas rester, il est libre de partir… Je ne peux pas comprendre pourquoi ceux qui ne sont pas d’accord ne s’en vont pas tranquillement. » [1]
En s’exprimant de la sorte, le Témoin de Jéhovah espère montrer que l’exclu ne peut pas se plaindre qu’on lui aurait mis des bâtons dans les roues lors de sa sortie puisque 1/ la démarche pouvait venir de lui-même et le mouvement a accédé à sa requête, et 2/ c’était tout simple et rapide à effectuer. Donc pour résumer les idées contenues dans une telle affirmation : « partir de chez nous, c’est 1/ possible et 2/ facile ». Et l’adepte en déduit fièrement : « Vous voyez, on n’est pas une secte, car dans une secte, c’est difficile d’en sortir ! »
Dans le même ordre d’idée, on a pu entendre le sociologue Régis Dericquebourg affirmer, dans une interview défendant des groupes socialement controversés, qu’on « peut sortir » d’une secte, contrairement à une idée reçue, précisant juste après que le jéhovisme connaît un turn-over important et qu’il y a probablement à présent dans le monde plus d’ex-TJ que de TJ actifs. [2] De même, l’association CICNS fait remarquer la simplicité avec laquelle un couple a quitté le jéhovisme, et de ce fait remet implicitement en question la valeur des témoignages de ces ’’apostats’’ puisque ceux-ci sont partis sans être harcelés. [3]
1/ Une expression techniquement exacte…
D’un point de vue purement technique, on ne peut pas dire que c’est faux.
Or, il convient de recadrer les choses : personne ne nie que de nombreux Témoins de Jéhovah quittent le mouvement chaque année - et ceux qui ne le croient pas ne connaissent manifestement rien au sujet ; même les auteurs du présent site, qui se montrent critiques envers le jéhovisme, constatent qu’il y a bien un turn-over important dans le mouvement, et le soulignent même par une démonstration. [4] Si beaucoup d’ex-Témoins ont demandé leur retrait de l’organisation, c’est bien qu’ils ont eu la possibilité de le faire ; d’ailleurs, on se doute bien que le mouvement ne va pas retenir ses membres contre leur volonté, auquel cas cela tomberait probablement sous le coup de la loi. [5]
Et effectivement, la démarche n’est pas compliquée : un simple courrier au collège des anciens de la congrégation à laquelle on dépend, et dans lequel on exprime clairement son désir de ne plus être Témoin de Jéhovah. Cela peut aussi être le simple fait de répondre « non » lorsque d’un ancien pose la question mesquine :« Est-ce que tu t’identifies toujours comme Témoin de Jéhovah ? » (sans préciser, bien sûr, qu’une réponse négative équivaut d’office à un retrait volontaire). Généralement, si une personne en arrive à une telle extrémité, c’est qu’elle a amassé suffisamment d’éléments décisifs qui lui ont fait perdre toute confiance dans le mouvement, que sa décision est le fruit d’un long cheminement intellectuel. Dès lors, hormis dans le cas exceptionnel où la personne est dépressive et donc encore ’’récupérable’’, on pourrait même dire que la prise en compte de sa lettre ou de sa réponse négative aura tendance à être expéditive, car le mouvement estimera qu’il faut vite éloigner la personne qui a découvert le pot aux roses pour qu’elle ne contamine pas les autres. [6]
En réalité, la lettre de retrait est même quelque chose de très précieux pour le mouvement qui la conservera très soigneusement dans ses archives : celle-ci est en effet la preuve matérielle irréfutable de la volonté de l’ex-fidèle de se dissocier du mouvement. Ainsi, si la Watch Tower est poursuivie en justice par la personne qui s’est retirée, par exemple au motif de discrimination ou de complications (dépression, tentatives de suicide…) résultant des mesures appliquées aux ’’retirés’’, elle sera à l’abri d’un point de vue juridique car elle pourra exhiber fièrement la lettre de son ancien fidèle tout en arguant : ’’Ah mais voyez, c’est elle qui l’a voulu !’’
Notons quand même que, bien que n’étant plus membre de l’organisation, la personne restera fichée par celle-ci qui conservera soigneusement toutes les données la concernant, comme en témoignent les documents internes du mouvement. [7] Et il ne sera pas possible de demander la destruction des renseignements personnels qu’elle détient… [8]
Quoi qu’il en soit, pourquoi des ex-adeptes disent-ils parfois publiquement qu’il est « difficile de quitter le mouvement », comme René Roy qui intitula son ouvrage Les Témoins de Jéhovah, entrée facile, sortie difficile [9], ou encore le rapport parlementaire de 2006, qui déclara : « Une caractéristique majeure des mouvements de type sectaire est la difficulté d’en sortir : tous les témoignages reçus par la commission d’enquête ont abondé en ce sens » [10] ? En réfléchissant quelques instants sur ce que peut bien signifier cette expression, nous verrons que l’idée de facilité de sortie par la lettre évoqué par les partisans de la Watch Tower constitue en réalité un contournement de la vraie problématique.
2/ …mais qui ne prend pas en compte les difficultés provoquées en amont…

- La WT fournit gracieusement les nombreuses chaînes et les cadenas. Par contre, pour la clé d’ouverture, c’est à vous de vous débrouiller !
Pour que le Témoin de Jéhovah décide de formaliser son abandon du mouvement, il faut qu’il ait effectué au préalable un cheminement mental qui lui ait permis de remettre en question son adhésion au mouvement. Or, force est de constater que cette prise de conscience et son accomplissement, qui constituent un long processus, sont sans cesse entravés par les méthodes mêmes du mouvement qui cherche à tuer tout esprit critique chez l’adepte. Ainsi, la difficulté de sortir des Témoins de Jéhovah provient déjà des nombreuses entraves volontairement mises sur le chemin du fidèle dans sa récupération de son indépendance d’esprit.
Nous examinerons donc les notions d’endoctrinement et de dépendance, qui visent à empêcher le déclenchement de la remise en question, à contrarier sa progression et à amener le fidèle à accomplir des actes irréversibles qui, en conséquence, le pousseront à ne pas vouloir sortir.
A/ L’endoctrinement
L’endoctrinement repose sur un ensemble de procédés ayant pour but de court-circuiter toute réflexion personnelle afin de s’assurer l’allégeance totale et inconditionnelle d’un individu. On peut même lui faire croire qu’il est libre et heureux ainsi, d’autant qu’il n’a pas conscience d’être endoctriné au départ.
C’est ainsi que, par exemple, le régime nazi a utilisé une propagande massive qui envahissait tous les aspects de la vie (presse, cinéma, livres, radio, magazines, Jeux Olympiques…), y compris les plus intimes, ce qui contribuait à modeler profondément les mentalités et faire accepter les objectifs du national-socialisme, incluant l’extermination de millions de personnes lors de l’Holocauste. Était-ce facile de résister à cet endoctrinement perpétuel ? Non, et des historiens, y compris du bloc de l’Est, confirment que cette propagande fut efficace. [11] La difficulté à récupérer son esprit critique fut merveilleusement mise en chanson par Jean-Jacques Goldman dans sa chanson Né en 17 à Leidenstadt :
Remarquez que ce n’était pas impossible, mais que c’était improbable. En fait, il y avait grosso modo trois cas de figues :
* Ceux qui ont compris cette manipulation des masses et ont résisté (mais il y en eu peu sur l’ensemble, compte tenu des conditions entretenues alors, et cela leur a souvent coûté très cher) ; [12]
* Ceux qui se sont rendu compte que quelque chose n’était pas normal mais ont préféré ne pas broncher (probablement la majorité) ;
* Ceux qui n’ont pas perçu quoi que ce soit, au moins pendant un bon moment, ou qui ont remarqué quelque chose mais dans une mesure insuffisante.
Transposons cela dans le cadre sectaire. L’ADFI, une association luttant contre les dérives dans ce domaine, explique les procédés utilisés par les sectes pour retenir leurs adeptes. La description qu’elle en donne étant générale, nous ne citerons ici que les points qui s’appliquent à aux fidèles de la Société Watch Tower :
* Anesthésier l’esprit critique et la personnalité :
En créant un état de fatigue [par de nombreuses activités]
En créant des conditions de vie qui l’empêchent de prendre le recul nécessaire qui lui permettrait de réfléchir à ce qu’il fait ou vit
* Renforcer l’adhésion au groupe et favoriser les ruptures :
La rupture avec la famille, les amis, la société
Les informations qui viennent de l’extérieur sont déclarées suspectes ou manipulées
Les personnes qui critiquent la secte sont décrites comme négatives, dangereuses, opposantes aux progrès de l’humanité. Il est conseillé de ne pas les fréquenter.
La société est présenté comme un lieu de perdition
* Rendre le retour impossible :
Par l’abandon des anciens amis, les liens familiaux coupés ou conflictuels
Par le mariage à l’intérieur du groupe
Par la peur, les punitions, la crainte du monde extérieur [13]
Dans le cas du fidèle Témoin de Jéhovah, comment ces méthodes de manipulation se traduisent-elles, et quelles en sont les conséquences ? Voici une liste bien modeste qui pourrait sans doute être allongée :

- « En étant bien occupé à tourner ma roue, j’ai moins de temps pour réfléchir, forcément… »
Par contre, à l’inverse du TJ, le hamster fait souvent la grasse mat’ le samedi matin.
Un programme d’activités religieuses qui a tendance à ’’phagocyter’’ tout le temps de libre
du fidèle. Cet accaparement perpétuel l’empêchera de porter un regard critique sur ses croyances, ses pratiques et l’organisation à laquelle il appartient.
Un rabâchage de la doctrine qui est martelée sous toutes ses formes, que ce soit dans les discours comme dans les publications, le tout accompagné d’une pléthore de sophismes et de raisonnements alambiqués en tout genre. La répétition d’idées indiscutables constamment présentées comme des évidences (« nous sommes au temps de la fin », « le Collège Central a l’esprit saint de Dieu », « les apostats sont des calomniateurs », etc) finira par annihiler tout doute, à tel point qu’il n’y aura plus la moindre remise en question sur la véracité des croyances ou la légitimité des pratiques. [14]
Une rupture, ou du moins un relâchement des relations familiales et amicales extra-jéhovistes, et comme corollaire, la fréquentation assidue des adeptes et un mariage à l’intérieur du groupe, ce qui ne permet pas la pluralité d’idées et l’ouverture à d’autres points de vue.
Une interdiction de lire ou d’écouter toute information critique, ce qui entraînera une ignorance des véritables controverses du mouvement ;
La diabolisation permanente du monde extérieur, présenté comme un « système de choses » pourri qui disparaîtra dans son intégralité à Har-Maguédôn, ce qui lui fera ressentir une suspicion, une appréhension vis-à-vis de tout ce qui se trouve en dehors du mouvement.
En réalité, il y a tant d’embûches sur le chemin de la libre pensée, tant d’efforts déployés pour récupérer l’adepte au moindre doute, tant de stratagèmes élaborés pour étouffer sa réflexion que, bien souvent, le processus permettant d’enclencher la sortie mentale est différé, alors que le déclic aurait pu se produire bien plus tôt. [15]

- « Ouvrez, ouvrez la cage aux TJ », scandent les ex-TJ. Pas facile, la cage est dans la tête des adeptes…
La prise de conscience du décalage entre les prétentions de l’organisation et les faits, ce que j’appellerais le ’’recouvrement de la réalité’’, se fera de façon très échelonnée dans le temps, de telle sorte qu’à chaque déception, le fidèle aura tendance à nier celle-ci ou, du moins, à la minimiser et à ’’ramener les compteurs à zéro’’, le mouvement lui ayant appris à déployer tout un système de défense. Chaque aspect problématique sera considéré isolément du reste et des excuses plus ou moins ridicules lui seront apportées, à la suite de quoi le point en question sera oublié - autant qu’il soit possible de ne plus s’en souvenir - ce qui ne facilitera pas la sortie mentale de l’adepte car celui-ci n’a qu’une vision fragmentaire de son mouvement.
C’est une peu comme lors qu’on a le nez à deux centimètres d’un tableau : on ne voit que la toute petite surface qui s’offre à notre champs de vision, et qu’on peut souvent interpréter comme on le souhaite. Si l’on regarde ailleurs dans le tableau, mais toujours à deux centimètres de celui-ci, on peut encore procéder de la sorte, et ainsi de suite avec l’ensemble de la peinture. De cette manière, si quelqu’un nous ment en nous disant que le tableau représente autre chose que ce qu’il dépeint réellement, nous n’en saurons rien, car chaque détail pris isolément pourra toujours être interprété d’une manière qui rejoigne la description que l’on nous donne. En réalité, seul un recul permettant d’apprécier l’ensemble de la composition, c’est-à-dire une vision dans laquelle chaque détail est replacé dans l’élément majeur qu’il compose, permettra de voir si effectivement le tableau représente bien ce qu’on nous en dit.
De même, le fidèle s’est rendu compte que tel et tel point doctrinal ne résistait pas à un examen critique, ou encore que des manques d’amour flagrants se produisaient sous ses yeux de façon récurrente dans la congrégation, mais généralement il ne fera pas la somme de tout cela et ne la confrontera avec les prétentions de l’organisation qui s’affirme comme détentrice de la vérité doctrinale et du seul vrai amour. Il lui faudrait une appréhension globale de la Société Watch Tower, mais pour cela, encore faudrait-il qu’il puisse ’’se poser’’ calmement et prendre le temps de réfléchir à tête reposée, ce qui est sans cesse empêché par le haut degré d’implication requis par le mouvement. Et même lorsque l’adepte y parvient, il y a tellement appris à s’habituer à tous ces « petites choses » qui le tracassent dans les doctrines ou les pratiques, qu’il finira probablement par se résigner et rester. Le mouvement a gagné !
Dès lors, le cheminement vers la sortie peut être très, très long… Parfois, il peut s’étaler sur plusieurs années, tout en s’accompagnant d’une bonne dose de souffrance psychologique (la dissonance cognitive peut finir par engendrer un état schizophrénique). Et durant toute cette période où il est assailli de doutes, il se retrouve bien souvent tout seul à les affronter, car il lui est impossible d’en faire part à ses coreligionnaires sans risquer de donner des signaux d’alarme sur une soi-disant ’’apostasie’’ de sa part.

- Les TJ sont de vrais maçons dans l’âme : sur les bons conseils de la WT, ils construisent eux-mêmes la forteresse ’’spirituelle’’ dans laquelle ils resteront prisonniers…
Pire encore, la secte a fait faire à ses adeptes des choix qu’ils vont regretter par la suite, car ceux-ci entraineront de sérieuses complications en cas de sortie. En fait, sans même s’en rendre compte, les fidèles qui suivent scrupuleusement les consignes de leur mouvement sont en train d’ériger petit à petit les barrières qui compromettront leur évasion.
Outre les décisions communes à tous les Témoins de Jéhovah, certains feront des choix qui constitueront des conditions aggravantes, rendant la sortie extrêmement peu envisageable, telles que l’« abandon des études », un « départ à l’étranger (pour une formation généralement) » ou des une l’« absence de revenus et/ou de couverture sociale » (ces critères sont également cités par l’ADFI). Par exemple, les nombreux déplacements et la vie en collectivité avec d’autres adeptes dans le cas des missionnaires ou des béthélites, rendront la sortie encore plus improbable, car les moyens mêmes de survie hors du groupe sont réduits à néant.
Dans ce genre de cas, la sortie inspirera le respect et pourra presque être considérée comme héroïque. Or, ce qu’a accompli un héros n’est, en général, pas anodin, mais relève de l’exploit. Tout le contraire de la facilité…
Cette analyse est corroborée par l’ADFI qui décrit comme suit la sortie de l’adepte d’un mouvement sectaire :
Dans de telles conditions, n’est-il pas pertinent de dire qu’il est « difficile » de quitter le mouvement ?
B/ La dépendance
Et même si le Témoin de Jéhovah prend conscience qu’il est totalement inféodé à un système aliénant, encore faut-il ensuite qu’il accepte de rompre avec ce qui est devenu pour lui une dépendance, ce qui ne se fait pas comme une lettre à la poste. Mais illustrons ce point.
Diriez-vous qu’il est facile d’arrêter de fumer, même après avoir réalisé qu’on fait du tort à sa santé ? En fait, si je réduis la démarche à l’aspect technique, je dirais qu’il suffit de ne pas aller acheter un paquet au bureau de tabac du coin, et le tour est joué. Est-ce compliqué de s’abstenir de cette démarche ? Bien sûr que non. Mais alors, si c’est si simple, pourquoi y a-t-il des sites et des forums spécialement conçus pour aider ceux qui veulent rompre avec le tabac ? Pourquoi proposent-ils tout un programme de motivation en plusieurs points ? Pourquoi offrent-ils toute un éventail de substituts et de méthodes diverses allant du patch, des gommes à mâcher ou des cigarettes électroniques, jusqu’à l’acuponcture et à l’hypnose ? Pourquoi recommandent-ils des lectures sur ce sujet-là ? Pourquoi préconisent-ils l’exercice physique et la consultation de spécialistes médicaux ? Pourquoi le fumeur a-t-il généralement besoin du soutien de son entourage ? Et pourquoi, malgré toutes ces aides, certains n’arrivent-il pas à rompre avec le tabac, voire replongent au bout de quelques temps ?
La réponse est toute simple : ma description initiale pour stopper le tabac était très réductrice et ne prenait pas en compte les obstacles à franchir, et ceux qui sont aux prises avec ce problème en savent quelque chose… Mais pourquoi donc est-ce si difficile ? Parce qu’il y a un phénomène d’accoutumance qui rend l’abandon de la pratique plutôt ardue. De ce fait, il est plus aisé de dire « j’arrête de fumer » que d’y parvenir, et la difficulté sera souvent incomprise par celui qui ne lutte pas contre cette habitude.

- Le jéhovisme, c’est comme le tabac : on arrête toujours demain, après une dernière petite réunion…
Malheureusement, il n’y a pas encore de centres de désintoxication prévus pour ça…
Remarquons que l’analogie entre sectes et drogues est souvent établie, que ce soit par les sociologues, les psychologues ou les associations de lutte contre les mouvements sectaires. [17] Ainsi, de même, le Témoin de Jéhovah est un drogué de son organisation. Il respire en permanence la ’’fumée’’ watchtowerienne, que ce soit par le biais des publications, des réunions, des assemblées, du porte à porte, de la compagnie d’autres adeptes : tout cela concourt à créer et à entretenir chez lui une dépendance, qui entraîne une profonde difficulté à « décrocher ». [18] Même s’il ne suit pas scrupuleusement les règles de l’organisation et n’est pas toujours d’accord avec celles-ci, les considérant parfois comme étant contraignantes, l’adepte ne s’imaginera généralement pas s’en affranchir totalement, car cela fait partie de ses habitudes, de la même manière que le fumeur a le réflexe de griller sa cigarette pendant la pause déjeuner ou après l’amour, même s’il râle tout en l’allumant parce qu’il se rend compte qu’il n’est pas capable de s’en passer.
Souvent, même s’il a compris l’escroquerie du jéhovisme, le Témoin ne se sentira pas d’attaque à trop chambouler sa petite vie si bien réglée, et il aura bien trop peur du vide que l’abandon du jéhovisme laisserait dans tous les aspects de la vie (niveaux idéologique, social, etc). Arrivé à ce stade-là, il se résigne uniquement par nécessité ; son désir de rester dans le mouvement ne relève plus de l’endoctrinement, mais d’une incapacité à se projeter dans un système différent de celui dans lequel il évolue depuis des années. [19]
À titre de comparaison, songez un instant à quel point il peut être éprouvant de déménager d’un endroit que l’on a toujours connu, de divorcer après 40 ans de vie commune ou encore de changer d’emploi alors qu’on travaillait dans la même société depuis des décennies. À n’en pas douter, ces situations sont déjà lourdes à gérer d’un point de vue psychologique, mais dans le cas du jéhovisme, c’est encore plus profond, car celui-ci était le centre de la vie du fidèle, et tout le reste gravitait autour de lui ; sur lui reposait sa vision du monde, ses espoirs, son emploi du temps, ses valeurs, ses relations sociales, sa spiritualité, etc… [20] Dès lors, il lui faut bien du courage à ce stade-là pour remettre en cause ses croyances et son mode de vie et se démarquer au sein d’un groupe qui demande une uniformité. Rester dans une dépendance peut paraître plus avantageux, même s’il faut pour cela se délester d’une bonne dose d’honnêteté.
Ainsi pour résumer ces points, l’endoctrinement et la dépendance constituent deux difficultés majeures qui compromettent la sortie du Témoin de Jéhovah : la première l’empêche de se rendre compte de son état de captif et lui fait faire des choix qui s’avéreront peu judicieux par la suite, et la deuxième le dissuade de mettre en œuvre le processus nécessaire à sa libération.
3/ … ni les conséquences douloureuses du retrait…
Mais les multiples embûches parsemées par le mouvement avant la sortie de son fidèle ne constituent pas les seules difficultés rencontrées par celui-ci. Pour souligner ce point, nous allons utiliser deux exemples :
Lorsqu’une personne déclare « Qu’il est difficile de divorcer ! », fait-elle référence…
- Au fait qu’on l’empêche de le faire - pression de l’entourage, loi en vigueur qui proscrirait le divorce- alors que c’est là son souhait ? (=improbabilité)
- Au caractère compliqué des démarches administratives, comme celles consistant à choisir un avocat et à remplir tous les documents nécessaires ? (=manque de facilité)
- À toute la souffrance psychologique qui résulte du divorce, aux regrets d’avoir échoué dans sa vie de couple, et la solitude qui s’ensuit ? (=conséquences)
Et lorsqu’une personne déclare « Qu’il est difficile d’avoir des enfants ! », fait-elle référence…
- À une contrainte extérieure, telle qu’une loi gouvernementale rendant illicite la procréation, privant ainsi la personne de son désir d’enfant ? (=improbabilité)
- À un quelconque problème « technique » rencontré lors des galipettes sous la couette, telle que de fréquentes pannes sexuelles ? (=manque de facilité)
- À toutes les responsabilités et inquiétudes qui découlent du statut de parents ? (=conséquences)
Notons que dans chacun des deux cas ci-dessus, la phrase « Qu’il est difficile… » peut faire référence aux deux premières propositions mais c’est moins probable. En général, dans ces exemples, ce sera plutôt la troisième proposition, à savoir les conséquences qui seront implicitement évoquées à travers l’emploi du mot « difficile ».
De même, il est bien évident que lorsqu’un ex-Témoin de Jéhovah dit qu’il est « difficile de quitter les TJ », il fait probablement référence à tout ce que cela implique ; ce n’est pas le côté administratif de la sortie qui est mis en cause, mais bien les conséquences de l’exclusion. Autrement dit, c’est sur les aspects affectifs, psychologiques et sociaux que la controverse sur l’exclusion chez les Témoins de Jéhovah se cristallise, et non sur l’impossibilité de partir physiquement ou la difficulté du protocole à suivre.
Quelles sont précisément ces difficultés ? La liste ci-dessous n’est pas exhaustive :
un aveu comme quoi on s’est et on a été trompé : il faut admettre que l’on a perdu son temps et son énergie pendant tant d’années, et que les sacrifices auxquels on a consenti n’ont servi à rien ;
un vide social : on a perdu tous ses amis et parfois aussi sa famille quand celle-ci est Témoin de Jéhovah ; il faut faire le deuil d’une chaleur communautaire et affronter la perte de sa réputation, ce qui ne favorise pas l’estime de soi ;
une crise existentielle : il faut à présent donner un nouveau but à sa vie, but qui sera dans tous les cas bien moins ’’grandiose’’ que celui proposé par le mouvement ;
une nouvelle grille de lecture de la vie : il faut (ré)apprendre à considérer de nombreuses notions hors du prisme jéhoviste (le monde, l’image de soi, le temps, l’amitié, la spiritualité, etc) ;

- Ah ça, c’est sûr que passer des chemins strictement délimités aux grands espaces ouverts, ça fait un choc… D’autant que la mer n’est pas toujours calme, mais c’est le ’’prix’’ de la liberté !
une indécision : on a perdu l’habitude de prendre des décisions personnelles, d’organiser son temps, de se trouver des centres d’intérêt, et les nombreuses possibilités qui se présentent désormais sont davantage de nature à effrayer : on sort des sentiers clairement balisés du mouvement et on se sent comme perdu en haute mer ;
une peur du monde extérieur : on en a tellement entendu des vertes et des pas mûres sur le monde ’’satanique’’ que l’on peut avoir des difficultés à se lier d’amitié avec des non-Témoins de Jéhovah et à s’intégrer dans un groupe, ce qui peut se traduire par une peur phobique, d’autant que les préjugés auront tendance à être tenaces ;
une culpabilité : on peut se sentir coupables (à tort) d’avoir chagriné notre famille par notre décision, et si celle-ci a gardé un contact avec nous, elle peut nous le rappeler en permanence ;
etc…
Toutes ces difficultés peuvent être à l’origine de nombreux troubles chez l’exclu : des déficits mnésiques, de problèmes d’attention, d’une fatigabilité psychique, de cauchemars à répétition, de troubles psychosomatiques, entre autres. Et bien sûr, tout cela contribue à retarder l’équilibre qu’il souhaite désespérément atteindre.
De nombreuses études confirment les difficultés rencontrées par des ex-membres de mouvements sectaires. Par exemple, la sociologue canadienne Lorraine Derocher qualifie de « choc des réalités » l’une des phases de sortie et la définit comme suit :
(…)
Selon nos informateurs, le cheminement global d’intégration - qui ne se vit pas de façon linéaire - a une durée moyenne d’une dizaine d’années (à partir de la date de départ)." [22]
Dans le schéma reproduit juste au-dessus dans son ouvrage, la sociologue envisage même le retour dans le mouvement ou le suicide comme des finalités certes malheureuses, mais probables dans ce genre de cas !
De même, le rapport parlementaire déjà mentionné souligne quelques problèmes, surtout au niveau psychologique :
« Les difficultés psychologiques des sortants de sectes restent cependant les plus considérables et les plus durables : elles ont été évoquées dans la plupart des témoignages recueillis par la commission d’enquête. La sortie d’un mouvement de type sectaire implique en effet, outre une perte de repères, la rupture de nombreux liens affectifs, familiaux et amicaux. Le jeune dont les parents sont restés adeptes fera ainsi, en général, l’objet d’un rejet de leur part. »
Soudain totalement délaissé par son ancien entourage et en manque de repères, l’exclu peut éprouver le besoin de s’inscrire sur des forums d’aide et d’échanges spécifiquement destinés aux ex-Témoins de Jéhovah afin de rencontrer des personnes ayant vécu les mêmes expériences que lui. Parfois, il sera dans un tel état de confusion, qu’il sera utile qu’il recourt aux services d’un spécialiste de la santé mentale afin de mettre des mots sur ce qu’il a vécu. Il peut aussi se rapprocher d’une association de lutte contre les sectes, voire décider publier un témoignage ou s’investir sur un site de critique du jéhovisme [23] qui pourront avoir pour lui une fonction cathartique. Pensons tout particulièrement aux enfants nés et élevés strictement dans les préceptes jéhovistes, et qui, en conséquence, n’ont connu rien d’autre : ils sont encore plus éprouvés à leur sortie, car ils se retrouvent en terre inconnue, alors qu’on ne les a pas du tout préparés au monde extérieur.
Mais pourquoi tous ces problèmes si la sortie est aussi évidente qu’on le prétend ? Peut-être parce que celle-ci ne se résume pas à un vulgaire bout de papier…
4/ … or, ces tristes conséquences sont expressément voulues par le mouvement…
Or, les difficultés engendrées par l’exclusion, bien souvent entièrement produites par les règles sectaires de l’organisation, sont amplement décrites dans les publications de celle-ci et confirment bien notre analyse. D’ailleurs, la Watch Tower ne s’en cache même pas auprès de ses fidèles… Notez avec dégoût les propos de ces publications jéhovistes sur le sujet :
« ’Je savais que j’allais devoir opérer des changements. (…) Ma décision n’allait pas être facilement acceptée par les membres de ma famille, car mon fils, âgé de cinq ans, est le seul garçon, et ils l’aiment tendrement.’ Mais, comme ce fut le cas pour Margaret, espérons que les parents de Laure seront touchés en voyant que leur fille cesse de les fréquenter. »
« Ma sœur Margaret et son fiancé ont été exclus de la congrégation chrétienne. Notre fidélité aux dispositions divines a été mise à l’épreuve lorsqu’il a fallu rompre toute relation avec Margaret. (…) À notre plus grande joie, Margaret et son mari ont été réintégrés dans la congrégation environ deux ans après. Nous ne nous étions pas vraiment rendu compte du puissant effet que notre position ferme avait eu sur eux. »
« Nous avons pu lire le commentaire de Lynette sur sa décision de ‘rompre toute relation’ avec sa sœur Margaret, qui avait été exclue. (…) Plus tard, Margaret déclara à Lynette : ’Si tu avais pris à la légère mon exclusion, je suis certaine que je n’aurais pas fait aussi rapidement les pas nécessaires pour être réintégrée. Lorsqu’on est complètement coupé de ceux qu’on aime et de la congrégation, on ressent un profond désir de se repentir.’ » [24]
« Cette mesure peut aussi ramener le coupable à la raison. » [25]
« En rompant vos relations avec la personne qui a été excommuniée ou qui s’est retirée de la congrégation, vous montrez que vous haïssez l’état d’esprit et les actions qui l’ont menée à cette situation. Vous montrez aussi que vous l’aimez suffisamment pour agir au mieux de ses intérêts. Votre fidélité augmentera peut-être les probabilités de la voir se repentir et revenir à Jéhovah. [26] (…) [Puis le périodique cite le cas d’une TJ exclue, puis réintégrée et dit :] Si des chrétiens, y compris sa famille, avaient maintenu un contact régulier avec elle alors qu’elle était excommuniée, l’auraient-ils aidée à parvenir à une telle conclusion ? »
On pourrait multiplier les exemples, mais l’idée essentielle est -hélas- très bien exprimée à travers les passages qui viennent d’être cités. Ainsi, lorsque la Watch Tower recommande à ses membres de cesser tout contact avec la « brebis égarée », et cela même dans le cadre familial, tout en admettant que cela aura comme effet possible de la faire revenir au bercail, que dit-elle au juste ? Eh bien, qu’il faut rendre la sortie la plus douloureuse possible pour que le pauvre exclu souffre tout son saoul, qu’il ait honte et qu’en conséquence il revienne tout penaud dans les rangs de l’organisation ! N’est-ce pas justement là la preuve qu’il y a bien coercition et chantage affectif pour empêcher la personne de s’en aller librement ?
Isolé, mis en quarantaine comme un malade contagieux, privé de relations normales avec ses proches, l’exclu est donc contraint de retourner dans la secte s’il souhaite à nouveau profiter de la compagnie des personnes qu’il aime. Il arrive ainsi que certains exclus, qui ont compris toute la perversité de ce système, fasse tout pour se faire réintégrer - et ceci alors qu’ils ne croient même plus dans les doctrines du mouvement - et deviennent immédiatement ’’inactifs’’.
Et remarquez que si la Watch Tower éprouve le besoin de donner ce genre de rappel, c’est bien la preuve que la situation de l’exclu ne serait pas nécessairement catastrophique puisque certains fidèles pourraient décider de ne pas couper les liens avec lui. Autrement dit, dans la plupart des cas, à qui revient l’entière responsabilité de cette situation douloureuse ? Au mouvement lui-même qui l’ordonne expressément ! Et notez que ces consignes occasionnent une souffrance aux adeptes également, y compris à des enfants en bas âge qui n’ont pas demandé à renoncer à la compagnie de leur parent exclu, comme le prouvent les tristes exemples tirés des Tour de Garde ci-dessus.
Dès lors, la jolie formule « c’est facile de sortir de chez nous » sonne vraiment creux, puisque les publications elles-mêmes admettent qu’il faut que l’exclusion génère des souffrances… Quelle comportement ignoble de la part d’une organisation qui se dit « chrétienne » !

- Utiliser un bol de riz comme appât pour récupérer un disciple ? Non, la WT ne s’abaisserait jamais à cela ! Elle, c’est plutôt les sentiments naturels dans une famille qu’elle exploite…
Notons au passage qu’il est plutôt curieux de faire revenir les gens en jouant sur les liens affectifs. Car si les ’’brebis égarées’’ regagnent le troupeau après avoir bien souffert de solitude, ne le font-elles pas uniquement parce qu’elles sont privées de relations normales avec leurs proches ? [27] C’est en tout cas cet aspect-là qui est mis en avant les publications jéhovistes comme moyen pour récupérer l’exclu. La « vérité » proposée par la secte est-elle si peu attrayante et convaincante qu’elle en soit réduite à se servir d’« esches » vivantes pour hameçonner les récalcitrants ? N’est-ce pas le signe qu’elle se moque royalement des mobiles avec lesquels les personnes la rejoignent, que c’est finalement le chiffre qui l’intéresse ? C’est en tout cas un comportement à la fois bien cruel et charnel !
Et pourtant, elle sait très bien condamner les religions de la chrétienté lorsque celles-ci attirent les adeptes potentiels avec des rations de nourriture. Y a-t-il une vraie différence entre remplir un ventre affamé et combler un désir d’affection, puisque les deux relèvent des besoins fondamentaux de l’être humain ? Je dirais même que jouer sur la fibre affective est encore plus fourbe (car ce n’est pas matériel et donc moins visible), d’autant que la Watch Tower se défend d’agir de la sorte… Voyez cet extrait plutôt explicite :
« Les conversions sont-elles forcées aujourd’hui ? Certaines le sont en un sens. Des missionnaires de la chrétienté auraient proposé des études à l’étranger à des convertis potentiels, ou auraient demandé à des réfugiés affamés d’écouter un sermon en échange d’une ration de nourriture. D’après une déclaration de 1992 par une convention de primats orthodoxes, ’’le prosélytisme s’effectue parfois au moyen d’appâts matériels et parfois au moyen de diverses formes de violence.’’ Il n’est pas bien de contraindre les gens à changer de religion. Les Témoins de Jéhovah n’agissent pas du tout de cette manière. »
Comme bien souvent, la position de la Watch Tower est plutôt inconfortable : elle donne des consignes bien précises (’’exploitez donc les relations humaines pour ramener le rebelle’’), tout en reniant l’esprit qui les motivent suivant le contexte (’’agir de cette manière ? ah non, alors là, ce n’est pas du tout notre genre…’’).
5/ … ce qui poussent les futurs exclus à prendre des mesures préventives
D’ailleurs, vous en connaissez beaucoup des Témoins de Jéhovah aujourd’hui exclus et qui se sont dit un beau matin : « Tiens, et si aujourd’hui je quittais la Watch Tower », avec la même décontraction que s’ils décidaient de se désinscrire de leur club de sport ? Avez-vous vu ou entendu des Témoins de Jéhovah faire spontanément le choix de l’exclusion, compte tenu des conséquences dramatiques qui accompagnent cette décision ?
En fait, il est fort peu probable que le choix se fasse de façon immédiate. Bien souvent, celui qui souhaite quitter les Témoins de Jéhovah se verra forcer de différer son départ et profitera de ce laps de temps pour ’’assurer ses arrières’’ afin de ne pas se retrouver seul au monde après sa sortie. C’est ainsi que secrètement, il tâchera de se créer un nouveau réseau social (par exemple en fréquentant plus étroitement ses voisins ou ses collègues de travail, en s’inscrivant dans des associations, etc), tout en cachant ce qu’il pense vraiment à ses coreligionnaires tant qu’il n’est pas prêt, même si ce rôle aura tendance à devenir de plus en plus intenable au fil du temps. D’autres cherchent à éviter toute exclusion et ont recours à la tactique du déménagement loin de leur congrégation - voire carrément l’expatriation - ou de la maladie longue durée, afin de se faire oublier des autorités jéhovistes tout en conservant des liens avec leurs proches… [28]
Dans mon propre cas, j’ai dû continuer d’assister au réunions pendant près d’un an et demi alors que je n’avais plus aucune confiance dans la Watch Tower et donc plus la moindre envie de rester Témoin de Jéhovah, mais je me suis accordé ce temps précisément parce que je ne savais pas comment faire pour m’extirper de cette situation sans qu’il y ait trop de ’’casse’’ au niveau de ma famille et de mes amis.
Quoique que soit le cas de figure, la sortie ne sera jamais spontanée, et impliquera une grande préparation étalée sur des mois, voire des années, ce qui est bien la preuve que quitter le mouvement est loin d’être une sinécure.
Bref, si nous résumons tout ce que nous venons de considérer, tant les pas menant à la sortie que les conséquences de celle-ci sont rendus pénibles. Par ses méthodes d’endoctrinement, le mouvement fait tout pour entraver la réflexion de ses adeptes afin qu’ils ne se rendent pas pleinement compte de ce qu’ils vivent et les pousser à agir d’une façon qui les désavantagera en cas de sortie ; au fil du temps, cela se transforme en dépendance à tel point que le fidèle n’a probablement même plus envie d’en partir, même s’il est désabusé. Et s’il effectue quand même son départ, il rencontre des difficultés toutes spécialement voulues par le mouvement afin de le faire souffrir…
En fait, pour résumer, l’argument « c’est facile d’en sortir », en réponse à ceux qui affirment que « c’est difficile d’en sortir », a tendance à opérer un glissement à partir des méthodes sectaires du mouvement et des conséquences désastreuses de l’exclusion (qui constituent les vrais reproches), vers la démarche elle-même (qui n’est pas critiquable). Et pourquoi cela ? Parce que ça permet de détourner l’attention de la vraie controverse et de se focaliser sur une objection facile à démonter : c’est ce qui s’appelle en rhétorique la technique de l’« homme de paille » ou « épouvantail ». Bien entendu, cette technique malhonnête peut être le résultat d’un manque de réflexion sur le sujet, auquel cas on est tout à fait excusable ; ça l’est beaucoup moins si c’est fait intentionnellement… En disant cela, je ne visais pas les propos de M.Dericquebourg, qui ne les a pas forcément prononcés dans cette optique-là car il souhaitait manifestement tordre le cou à une idée toute faite sur le sujet (le vrai problème dans ce cas est la façon dont la « secte » est perçue dans l’imaginaire collectif et les stéréotypes que cette représentation faussée engendre, i.e. ici « on y est retenu de force, parfois par séquestration physique »). [29] En revanche, il est bien évident que quand ce sont des représentants Témoins de Jéhovah qui s’expriment ainsi en réponse à des exclus qui se sont plaints, ils ont parfaitement compris à quoi ces derniers faisaient allusion…
Mais après tout, n’est-ce pas le droit le plus absolu de chaque société d’exclure de ses rangs ceux qui ont transgressé ses règles ? C’est l’argument qui sera examiné dans l’article suivant de cette série.
Notes:
[1] Crise de conscience, Raymond Franz, Commentary Press, pages 328-29
[2] ’’SECTES - L’interview de Régis Dericquebourg par le CICNS’’, sur Youtube, à peu près à 3:45
[3] ’’Courrier à France 2 et Jean-Luc Delarue’’, sur le site du CICNS : « Un couple a passé 20 ans aux Témoins de Jéhovah. (…) Mari et femme sont tous deux sortis des TJ de façon étonnamment simple, en écrivant une simple lettre. »
[4] ’’Le Turn-Over chez les Témoins de Jéhovah - Mise à jour 2008’’, par Popper, sur TJ-Revelation
[5] À titre de comparaison, relatons ce cas, apparemment moins grave, d’anciens scientologues ayant déposé une plainte parce qu’ils avaient reçu des courriers de l’organisation, et cela alors qu’ils avaient expressément demandé à ne plus en recevoir. L’affaire qui aurait pu se résumer « à un simple envoi accidentel de courrier » comme l’ont prétendu les représentants scientologues, a quand même conduit l’organisation devant les tribunaux. Finalement, en 2002, la branche parisienne de l’Église de Scientologie a été condamnée à 8 000 € d’amende pour le fichage informatique d’anciens adeptes entre 1998 et 2000 et pour entrave à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL)… Voir la liste d’articles de presse de mai 2002 sur Prevensectes
[6] Cela n’est toutefois pas systématique. Au vu de certains cas récents, il semblerait que cette procédure ne s’applique pas à présent dans les cas où la personne ne participe déjà plus aux activités religieuses de son mouvement. Sans doute y a-t-il une volonté de la part du mouvement de ne pas afficher une trop grande perte d’adeptes…
[7] Formulaires S-206-F 10/94 que les anciens doivent remplir sur les exclus, ’’Fichage des adhérents à l’organisation de Témoins de Jéhovah (avec scans de formulaires)’’, sur le site de Patrice Lion
[8] Bonneville, Sylvie, « Demanderesse » c. Congrégation des Témoins de Jéhovah Valleyfield-Bellerive, « Intimée » -et- Procureur Général du Québec « Mis-en-cause », au format pdf
[9] Paru en 1996 aux éditions Novalis
[10] Rapport parlementaire de 2006, consacré à à l’influence des mouvements à caractère sectaire et aux conséquences de leurs pratiques sur la santé physique et mentale des mineurs, page 47, et dans lequel les Témoins de Jéhovah sont fréquemment cités
[11] The Third Reich : Politics and Propaganda, David Welch, 1993, Routledge, ISBN 0-203-93014-2, page 4
[12] Certes, les Témoins de Jéhovah de l’époque ont offert un cas de résistance au nazisme, mais il ne s’agissait pas d’une résistance reposant sur une réflexion personnelle, mais d’une allégeance à un autre système totalitaire qui s’opposait à tout ce qui était extérieur à lui-même. Car si le mouvement jéhoviste avait tenu le discours inverse, prônant le nazisme à tout crin, il est fort à parier que la majorité des fidèles, ceux-là mêmes qui sont passés par les camps de concentration, auraient suivi leur hiérarchie religieuse. Bien sûr, cela n’enlève rien au courage dont les fidèles ont fait preuve lors de cette sombre période de l’Histoire.
[13] Repris dans le Quid, édition de 2000, page 552
[14] La répétition a souvent une force insoupçonnée pour ce qui est d’enraciner des idées dans l’esprit des gens et de faire en sorte qu’il les tiennent pour vraies, quand bien même il n’y a aucune démonstration à l’appui. Par exemple, si demain, tout le monde autour de moi (ma famille, les gens que je côtoie, la télévision, la presse…) répète sans relâche que « les bananes sont bleues », présentent cela sans le moindre doute et sur une période de temps très longue, il est probable que j’en vienne tôt ou tard à me poser la question de savoir si ce n’est pas moi qui aie tort, et que je finisse même par accepter cette idée ! Seul un robot pourrait être imperméable à un ’’bourrage de crâne’’ perpétuel. En fait, une « vérité » a tendance à se construire à partir d’une croyance acceptée par la majorité, ou par une minorité mais qui l’impose (et devient ainsi majoritaire), et non sur la base de son exactitude effective. Un bon exemple est donné dans le livre de George Orwell 1984, dans lequel Winston réécrit en permanence l’histoire du parti, et cela devient la « vérité », dans un sens dévoyé, bien sûr.
[15] Il ne s’agit pas ici de se livrer à une étude détaillée et complète de tous les mécanismes psychologiques entrant en ligne de compte dans ce genre de cas. L’aspect considéré ci-après, à savoir la découverte progressive des illusions entretenues par le mouvement, est simplement examiné à titre d’exemple et ne prétend pas résumer, à lui seul, l’ensemble des difficultés psychologiques rencontrées par le Témoin de Jéhovah.
[16] ’’Réflexions sur les expériences de sortie de secte’’, paru dans la revue BULLES du 4e trimestre 1994
[17] Par exemple, le sociologue Frédéric Lenoir déclare sur son propre site : « On ne « tombe » pas dans une secte, on y adhère. Les « victimes », comme celles de l’alcool, de la drogue ou du tabac, sont, dans les faits, consentantes. C’est le drame de toute dépendance. »
[18] Bien sûr, l’adepte qui n’a même pas pris conscience de son asservissement aura tendance à nier toute addiction, et seuls ceux qui sont déjà dans la démarche d’atteindre un sevrage ou l’ont déjà franchi peuvent vraiment mesurer l’ampleur du problème.
[19] Je pense que ce cas de figure est plus fréquent que celui consistant à ne même pas prendre conscience du côté aliénant du mouvement. En effet, il n’est généralement pas possible de rester un authentique Témoin de Jéhovah sur la longue durée, car la réalité aura tendance à mettre à plat les prétentions du mouvement. Seule la rapidité dans cette prise conscience variera suivant les individus.
[20] Bien sûr, il ne s’agit que de la théorie telle qu’elle est exprimée dans les publications du mouvement, car dans les faits, certains adeptes ont d’autres priorités que leur religion, même s’ils n’iront pas l’avouer ouvertement à leurs coreligionnaires…
[21] Absence d’organisation sociale résultant de la disparition des normes communément acceptées
[22] Vivre son enfance au sein d’une secte religieuse. Comprendre pour mieux intervenir, Lorraine Derocher, Presses de l’Université du Québec, 2007, ISBN 978-2-7605-1527-7, pages 90 et 91
[23] Alors ça, je me demande bien où je suis allé pêcher une telle idée…
[24] En réalité, on ne ressent pas un « profond désir de se repentir », mais un immense besoin de compagnie et d’affection, qui se traduit par une volonté de réintégrer la secte. On pourrait croire que Margaret a fait un lapsus révélateur…
[25] Le lecteur appréciera cette remarque pleine de bonté et de condescendance vis-à-vis de l’exclu…
[26] Cette façon de présenter les choses est extrêmement orientée : d’une part, l’exclu n’a peut-être absolument rien à se reprocher, sinon d’avoir eu le malheur de critiquer quelque chose qui n’allait pas au sein de la secte, ou de s’être comporté d’une certaine manière que sa conscience lui permettait (célébrer une fête, accepter une transfusion…), mais qui était strictement condamné à ce moment-là par la secte ; d’autre part, ’’Jéhovah’’ est ici synonyme de ’’Société Watch Tower’’, comme bien souvent dans la prose jéhoviste…
[27] Rappelez-vous les propos de Margaret un peu plus haut, avec la note qui l’accompagne.
[28] Dans son livre À la recherche de la liberté chrétienne, Raymond Franz rapporte le cas de fidèles qui avaient souhaité partir « sur la pointe des pieds », c’est-à-dire en se faisant « oublier », justement grâce à des déménagements. Or, il explique que les responsables jéhovistes ont tout fait pour retrouver ces gens et les sanctionner, et alors que ceux-ci avaient même changé d’État entre temps !
[29] M.Dericquebourg aurait quand même pu préciser que, si la sortie est effectivement possible, elle ne se fait pas sans heurts, et que les ex-membres rencontrent des problèmes, que ce soit avant comme après…