Julien Offroy de La Mettrie - L’Homme-machine

L’HOMME-MACHINE
Oeuvres philosophiques de M. de La Mettrie, Amsterdam, 1753, 2 vol.

- Julien Offray de la Mettrie
Morceaux choisis.
Est-ce là ce Rayon de l’Essence suprême,Que l’on nous peint si lumineux ?Est-ce là cet esprit survivant à nous-même ?Il naît avec nos sens, croît, s’affaiblit comme eux.Hélas ! il périra de même.Voltaire
Il ne suffit pas à un sage d’étudier la Nature et la vérité ; il doit oser la dire en faveur du petit nombre de ceux qui veulent et peuvent penser ; car pour les autres, qui sont volontairement esclaves des préjugés, il ne leur est pas plus possible d’atteindre la vérité, qu’aux grenouilles de voler.
Je réduis à deux, les systèmes des philosophes sur l’âme de l’homme. Le premier, et le plus ancien, est le système du Matérialisme ; le second est celui du Spiritualisme.
Les métaphysiciens, qui ont insinué que la matière pourrait bien avoir la faculté de penser, n’ont pas déshonoré leur raison. Pourquoi ? C’est qu’ils ont un avantage (car ici c’en est un), de s’être mal exprimés. En effet, demander si la matière peut penser, sans la considérer autrement qu’en elle-même, c’est demander si la matière peut marquer les heures. On voit d’avance que nous éviterons cet écueil, où M. Locke a eu le malheur d’échouer.
Les leibniziens, avec leurs Monades, ont élevé une hypothèse inintelligible. Ils ont plutôt spiritualisé la matière, que matérialisé l’âme. Comment peut-on définir un être, dont la nature nous est absolument inconnue ?
Descartes, et tous les Cartésiens, parmi lesquels il y a longtemps qu’on a compté les malebranchistes, ont fait la même faute. Ils ont admis deux substances distinctes dans l’homme, comme s’ils les avoient vues et bien comptées.
Les plus sages ont dit que l’âme ne pouvait se connaître que par les seules lumières de la foi : cependant en qualité d’êtres raisonnables, ils ont cru pouvoir se réserver le droit d’examiner ce que l’Ecriture a voulu dire par le mot esprit, dont elle se sert, en parlant de l’âme humaine ; et dans leurs recherches, s’ils ne sont pas d’accord sur ce point avec les théologiens, ceux-ci le sont-ils davantage entre eux sur tous les autres ?
Voici en peu de mots le résultat de toutes leurs réflexions.
S’il y a un Dieu, il est auteur de la Nature, comme de la révélation ; il nous a donné l’une, pour expliquer l’autre ; et la raison, pour les accorder ensemble.
Se défier des connaissances qu’on peut puiser dans les corps animés, c’est regarder la Nature et la révélation, comme deux contraires qui se détruisent ; et par conséquent, c’est oser soutenir cette absurdité : que Dieu se contredit dans ses divers ouvrages, et nous trompe.
(…)
L’homme est une machine si composée, qu’il est impossible de s’en faire d’abord une idée claire, et conséquemment de la définir. C’est pourquoi toutes les recherches que les plus grands philosophes ont faites a priori, c’est à dire, en voulant se servir en quelque sorte des ailes de l’esprit, ont été vaines. Ainsi ce n’est qu’a posteriori, ou en cherchant à démêler l’âme, comme au travers des organes du corps, qu’on peut, je ne dis pas, découvrir avec évidence la nature même de l’homme, mais atteindre le plus grand degré de probabilité possible sur ce sujet.
Prenons donc le bâton de l’expérience, et laissons là l’histoire de toutes les vaines opinions des philosophes. Etre aveugle, et croire pouvoir se passer de ce bâton, c’est le comble de l’aveuglement. Qu’un moderne a bien raison de dire qu’il n’y a que la vanité seule, qui ne tire pas des causes secondes, le même parti que des premières ! On peut et on doit même admirer tous ces beaux génies dans leurs travaux les plus inutiles ; les Descartes, les Malebranche, les Leibniz, les Wolf, etc., mais quel fruit, je vous prie, a-t-on retiré de leurs profondes méditations et de tous leurs ouvrages ? Commençons donc, et voyons, non ce qu’on a pensé, mais ce qu’il faut penser pour le repos de la vie.
Autant de tempéraments, autant d’esprits, de caractères et de mœurs différentes. Galien même a connu cette vérité, que Descartes, et non Hippocrate, comme le dit l’auteur de l’Histoire de l’âme , a poussée loin, jusqu’à dire que la médecine seule pouvait changer les esprits et les mœurs avec le corps. Il est vrai que la mélancolie, la bile, le phlegme, le sang, etc., suivant la nature, l’abondance et la diverse combinaison de ces humeurs, de chaque homme font un homme différent.
Dans les maladies, tantôt l’âme s’éclipse et ne montre aucun signe d’elle-même ; tantôt on dirait qu’elle est double, tant la fureur la transporte ; tantôt l’imbécillité se dissipe : et la convalescence, d’un sot fait un homme d’esprit. Tantôt le plus beau génie devenu stupide, ne se reconnaît plus. Adieu toutes ces belles connaissances acquises à si grands frais, et avec tant de peine !
Ici c’est un paralytique, qui demande si sa jambe est dans son lit : Là c’est un soldat qui croit avoir le bras qu’on lui a coupé. La mémoire de ses anciennes sensations, et du lieu, où son âme les rapportait, fait son illusion et son espèce de délire. Il suffit de lui parler de cette partie qui lui manque, pour lui en rappeler et faire sentir tous les mouvements ; ce qui se fait avec je ne sais quel déplaisir d’imagination qu’on ne peut exprimer.
Celui-ci pleure, comme un enfant, aux approches de la mort, que celui-là badine. Que fallait-il à Canus Julius, à Sénèque, à Pétrone , pour changer leur intrépidité, en pusillanimité ou en poltronnerie ? Une obstruction dans la rate, dans le foie, un embarras dans la veine porte. Pourquoi ? Parce que l’imagination se bouche avec les viscères ; et de là naissent tous ces singuliers phénomènes de l’affection hystérique et hypocondriaque. Que dirais-je de nouveau sur ceux qui s’imaginent être transformés en Loups-garous, en coqs, en Vampires, qui croient que les morts les sucent ? Pourquoi m’arrêterais-je à ceux qui croient leur nez, ou autres membres de verre, et à qui il faut conseiller de coucher sur la paille, de peur qu’ils ne se cassent ; afin qu’ils en retrouvent l’usage et la véritable chair, lorsque mettant le feu à la paille, on leur fait craindre d’être brûlés : frayeur qui a quelquefois guéri la paralysie ? Je dois légèrement passer sur des choses connues de tout le monde.
Je ne serai pas plus long sur le détail des effets du sommeil. Voyez ce soldat fatigué ! Il ronfle dans la tranchée, au bruit de cent pièces de canon ! Son âme n’entend rien, son sommeil est une parfaite apoplexie. Une bombe va l’écraser ; il sentira peut-être moins ce coup qu’un insecte qui se trouve sous le pied.
D’un autre côté, cet homme que la jalousie, la haine, l’avarice, ou l’ambition dévore, ne peut trouver aucun repos. Le lieu le plus tranquille, les boissons les plus fraîches et les plus calmantes, tout est inutile à qui n’a pas délivré son cœur du tourment des passions.
L’âme et le corps s’endorment ensemble. A mesure que le mouvement du sang se calme, un doux sentiment de paix et de tranquillité se répand dans toute la machine ; l’âme se sent mollement s’appesantir avec les paupières et s’affaisser avec les fibres du cerveau : elle devient ainsi peu à peu comme paralytique, avec tous les muscles du corps. Ceux-ci ne peuvent plus porter le poids de la tête ; celle-là ne peut plus soutenir le fardeau de la pensée ; elle est dans le sommeil, comme n’étant point.
(…)
Le corps humain est une machine qui monte elle-même ses ressorts ; vivante image du mouvement perpétuel. Les aliments entretiennent ce que la fièvre excite. Sans eux l’âme languit, entre en fureur, et meurt abattue. C’est une bougie dont la lumière se ranime, au moment de s’éteindre. Mais nourrissez le corps, versez dans ses tuyaux des sucs vigoureux, des liqueurs fortes ; alors l’âme, généreuse comme elles, s’arme d’un fier courage, et le soldat que l’eau eût fait fuir, devenu féroce, court gaiement à la mort au bruit des tambours. C’est ainsi que l’eau chaude agite un sang que l’eau froide eût calmé.
Quelle puissance d’un repas ! La joie renaît dans un cœur triste ; elle passe dans l’âme des convives qui l’expriment par d’aimables chansons, où le Français excelle. Le mélancolique seul est accablé, et l’homme d’étude n’y est plus propre.
(…)
Ce que je viens de dire prouve que la meilleure compagnie, pour un homme d’esprit, est la sienne, s’il n’en trouve une semblable. L’esprit se rouille avec ceux qui n’en ont point, faute d’être exercé : à la paume, on renvoie mal la balle, à qui la sert mal. J’aimerais mieux un homme intelligent, qui n’aurait eu aucune éducation, que s’il en eût eu une mauvaise, pourvu qu’il fût encore assez jeune. Un esprit mal conduit, est un acteur que la province a gâté.
Les divers états de l’âme sont donc toujours corrélatifs à ceux du corps. Mais pour mieux démontrer toute cette dépendance, et ses causes, servons-nous ici de l’anatomie comparée ; ouvrons les entrailles de l’homme et des animaux. Le moyen de connaître la nature humaine, si l’on n’est éclairé par une juste parallèle de la structure des uns et des autres !
En général la forme et la composition du cerveau des quadrupèdes est à peu près la même que dans l’homme. Même figure, même disposition partout ; avec cette différence
différence
essentielle, que l’homme est de tous les animaux, celui qui a le plus de cerveau , et le cerveau le plus tortueux, en raison de la masse de son corps : ensuite le singe, le castor, l’éléphant, le chien, le renard, le chat, etc.,, voilà les animaux qui ressemblent le plus à l’homme ; car on remarque aussi chez eux la même analogie graduée, par rapport au corps calleux, dans lequel Lancisi avait établi le siége de l’âme, avant feu M. de la Peyronie , qui cependant a illustré cette opinion par une foule d’expériences.
Après tous les quadrupèdes, ce sont les oiseaux qui ont le plus de cerveau. Les poissons ont la tête grosse ; mais elle est vide de sens, comme celle de bien des hommes. Ils n’ont point de corps calleux, et fort peu de cerveau, lequel manquent aux insectes.
Je ne me répandrai point en un plus long détail des variétés de la Nature, ni en conjectures, car les unes et les autres sont infinies ; comme on en peut juger, en lisant les seuls traités de Willis De Cerebro et De Anima Brutorum.
Je conclurai seulement ce qui s’ensuit clairement de ces incontestables observations, 1º. que plus les animaux sont farouches, moins ils ont de cerveau ; 2º. que ce viscère semble s’agrandir en quelque sorte, à proportion de leur docilité ; 3º. qu’il y a ici une singulière condition imposée éternellement par la Nature, qui est que, plus on gagnera du côté de l’esprit, plus on perdra du côté de l’instinct. Lequel l’emporte de la perte ; ou du gain ?
Ne croyez pas au reste que je veuille prétendre par là que le seul volume du cerveau suffise pour faire juger du degré de docilité des animaux ; il faut que la qualité réponde encore à la quantité, et que les solides et les fluides soient dans cet équilibre convenable qui fait la santé.
(…)
Je prendrais le grand singe préférablement à tout autre, jusqu’à ce que le hasard nous eût fait découvrir quelque autre espèce plus semblable à la nôtre, car rien ne répugne qu’il y en ait dans des régions qui nous sont inconnues. Cet animal nous ressemble si fort, que les naturalistes l’ont appelé homme sauvage, ou homme des bois. Je le prendrais aux mêmes conditions des écoliers d’Amman, c’est-à-dire, que je voudrais qu’il ne fût ni trop jeune, ni trop vieux, car ceux qu’on nous apporte en Europe sont communément trop âgés. Je choisirais celui qui aurait la physionomie la plus spirituelle, et qui tiendrait le mieux dans mille petites opérations, ce qu’elle m’aurait promis. Enfin, ne me trouvant pas digne d’être son gouverneur, je le mettrais à l’école de l’excellent maître que je viens de nommer, ou d’un autre aussi habile, s’il en est.
Vous savez par le livre d’Amman , et par tous ceux qui ont traduit sa méthode, tous les prodiges qu’il a su opérer sur les sourds de naissance, dans les yeux desquels il a, comme il le fait entendre lui-même, trouvé des oreilles, et en combien peu de temps enfin il leur a appris à entendre, parler, lire, et écrire. Je veux que les yeux d’un sourd voient plus clair et soient plus intelligents que s’il ne l’était pas, par la raison que la perte d’un membre, ou d’un sens, peut augmenter la force, ou la pénétration d’un autre : mais le singe voit et entend ; il comprend ce qu’il entend et ce qu’il voit. Il conçoit si parfaitement les signes qu’on lui fait, qu’à tout autre jeu, ou tout autre exercice, je ne doute point qu’il ne l’emportât sur les disciples d’Amman. Pourquoi donc l’éducation des singes serait-elle impossible ? Pourquoi ne pourrait-il enfin, à force de soins, imiter, à l’exemple des sourds, les mouvements nécessaires pour prononcer ? [1] Je n’ose décider si les organes de la parole du singe ne peuvent, quoi qu’on fasse, rien articuler ; mais cette impossibilité absolue me surprendrait, à cause de la grande analogie du singe et de l’homme, et qu’il n’est point d’animal connu jusqu’à présent, dont le dedans et le dehors lui ressemblent d’une manière si frappante. M. Locke, qui certainement n’a jamais été suspect de crédulité, n’a pas fait difficulté de croire l’Histoire que le Chevalier Temple fait dans ses Mémoires, d’un perroquet, qui répondait à propos et avait appris, comme nous, à avoir une espèce de conversation suivie. Je sais qu’on s’est moqué de ce grand métaphysicien ; mais qui aurait annoncé à l’univers qu’il y a des générations qui se font sans œufs et sans femmes, aurait-il trouvé beaucoup de partisans ? Cependant M. Trembley en a découvert, qui se font sans accouplement, et par la seule section. Amman n’eût-il pas aussi passé pour un fou s’il se fût vanté, avant que d’en faire l’heureuse expérience, d’instruire, et en aussi peu de temps, des écoliers, tels que les siens ? Cependant ses succès ont étonné l’univers, et comme l’auteur de l’Histoire des polypes, il a passé de plein vol à l’immortalité. Qui doit à son génie les miracles qu’il opère, l’emporte à mon gré, sur qui doit les siens au hasard. Qui a trouvé l’art d’embellir le plus beau des règnes, et de lui donner des perfections qu’il n’avait pas, doit être mis au-dessus d’un faiseur oisif de systèmes frivoles, ou d’un auteur laborieux de stériles découvertes. Celles d’Amman sont bien d’un autre prix ; il a tiré les hommes de l’instinct auquel ils semblaient condamnés ; il leur a donné des idées, de l’esprit, une âme en un mot, qu’ils n’eussent jamais eue. Quel plus grand pouvoir !
Ne bornons point les ressources de la Nature ; elles sont infinies, surtout aidées d’un grand art.
La même mécanique, qui ouvre le canal d’Eustache dans les sourds, ne pourrait-elle le déboucher dans les singes ? Une heureuse envie d’imiter la prononciation du maître, ne pourrait-elle mettre en liberté les organes de la parole, dans des animaux, qui imitent tant d’autres signes, avec tant d’adresse et d’intelligence ? Non seulement je défie qu’on me cite aucune expérience vraiment concluante, qui décide mon projet impossible et ridicule ; mais la similitude de la structure et des opérations du singe est telle, que je ne doute presque point, si on exerçait parfaitement cet animal, qu’on ne vînt enfin à bout de lui apprendre à prononcer, et par conséquent à savoir une langue. Alors ce ne serait plus ni un homme sauvage, ni un homme manqué : ce serait un homme parfait, un petit homme de ville, avec autant d’étoffe ou de muscles que nous-mêmes, pour penser et profiter de son éducation.
Des animaux à l’homme, la transition n’est pas violente ; les vrais philosophes en conviendront. Qu’était l’homme, avant l’invention des mots et la connaissance des langues ? Un animal de son espèce, qui, avec beaucoup moins d’instinct naturel que les autres, dont alors il ne se croyait pas roi, n’était distingué du singe et des autres animaux que comme le singe l’est lui-même ; je veux dire, par une physionomie qui annonçait plus de discernement. Réduit à la seule connaissance intuitive des leibniziens, il ne voyait que des figures et des couleurs, sans pouvoir rien distinguer entre elles ; vieux comme jeune, enfant à tout âge, il bégayait ses sensations et ses besoins, comme un chien affamé ou ennuyé du repos, demande à manger ou à se promener.
Les mots, les langues, les lois, les sciences, les beaux-arts sont venus ; et par eux enfin le diamant brut de notre esprit a été poli. On a dressé un homme, comme un animal ; on est devenu auteur, comme porte-faix. Un géomètre a appris à faire les démonstrations et les calculs les plus difficiles, comme un singe à ôter ou mettre son petit chapeau et à monter sur son chien docile. Tout s’est fait par des signes ; chaque espèce a compris ce qu’elle a pu comprendre ; et c’est de cette manière que les hommes ont acquis la connaissance symbolique, ainsi nommée encore par nos philosophes d’Allemagne.
Rien de si simple, comme on voit, que la mécanique de notre éducation ! Tout se réduit à des sons, ou à des mots, qui de la bouche de l’un, passent par l’oreille de l’autre, dans le cerveau, qui reçoit en même temps par les yeux la figure des corps, dont ces mots sont les signes arbitraires.
Mais qui a parlé le premier ? Qui a été le premier précepteur du genre humain ? Qui a inventé les moyens de mettre à profit la docilité de notre organisation ? Je n’en sais rien ; le nom de ces heureux et premiers génies a été perdu dans la nuit des temps. Mais l’art est le fils de la Nature ; elle a dû longtemps le précéder.
(…)
Ce n’est pas que je révoque en doute l’existence d’un Etre suprême ; il me semble au contraire que le plus grand degré de probabilité est pour elle : mais comme cette existence ne prouve pas plus la nécessité d’un culte, que tout autre, c’est une vérité théorique, qui n’est guère d’usage dans la pratique : de sorte que, comme on peut dire d’après tant d’expériences, que la religion ne suppose pas l’exacte probité, les mêmes raisons autorisent à penser que l’athéisme ne l’exclut pas.
Qui sait d’ailleurs si la raison de l’existence de l’homme, ne serait pas dans son existence même ? Peut-être a-il-il été jeté au hasard sur un point de la surface de la Terre, sans qu’on puisse savoir ni comment, ni pourquoi ; mais seulement qu’il doit vivre et mourir ; semblable à ces champignons, qui paraissent d’un jour à l’autre, ou à ces fleurs qui bordent les fossés et couvrent les murailles.
Ne nous perdons point dans l’infini, nous ne sommes pas faits pour en avoir la moindre idée ; il nous est absolument impossible de remonter à l’origine des choses. Il est égal d’ailleurs pour notre repos, que la matière soit éternelle, ou qu’elle ait été créée ; qu’il y ait un Dieu, ou qu’il n’y en ait pas. Quelle folie de tant se tourmenter pour ce qu’il est impossible de connaître, et ce qui ne nous rendrait pas plus heureux, quand nous en viendrions à bout.
(…)
Le poids de l’Univers n’ébranle donc pas un véritable athée, loin de l’écraser ; et tous ces indices mille et mille fois rebattus d’un Créateur, indices qu’on met fort au-dessus de la façon de penser dans nos semblables, ne sont évidents, quelque loin qu’on pousse cet argument, que pour les anti-pyrrhoniens, ou pour ceux qui ont assez de confiance dans leur raison, pour croire pouvoir juger sur certaines apparences, auxquelles, comme vous voyez, les athées peuvent en opposer d’autres peut-être aussi fortes, et absolument contraires. Car si nous écoutons encore les naturalistes, ils nous diront que les mêmes causes qui, dans les mains d’un chimiste, et par le hasard de divers mélanges, ont fait le premier miroir, dans celles de la Nature ont fait l’eau pure, qui en sert à la simple bergère : que le mouvement qui conserve le monde, a pu le créer ; que chaque corps a pris la place que sa Nature lui a assignée ; que l’air a dû entourer la terre, par la même raison que le fer et les autres métaux sont l’ouvrage de ses entrailles ; que le soleil est une production aussi naturelle, que celle de l’électricité ; qu’il n’a pas plus été fait pour échauffer la Terre, et tous ses habitants qu’il brûle quelquefois, que la pluie pour faire pousser les grains, qu’elle gâte souvent ; que le miroir et l’eau n’ont pas plus été faits pour qu’on pût s’y regarder, que tous les corps polis qui ont la même propriété : que l’œil est à la vérité une espèce de trumeau dans lequel l’âme peut contempler l’image des objets, tels qu’ils lui sont représentés par ces corps ; mais qu’il n’est pas démontré que cet organe ait été réellement fait exprès pour cette contemplation, ni exprès placé dans l’orbite : qu’enfin il se pourrait bien faire que Lucrèce, le médecin Lamy , et tous les épicuriens anciens et modernes, eussent raison, lorsqu’ils avancent que l’œil ne voit que par ce qu’il se trouve organisé, et placé comme il l’est ; que, posées une fois les mêmes règles de mouvement que suit la Nature dans la génération et le développement des corps, il n’était pas possible que ce merveilleux organe fût organisé et placé autrement.
Tel est le pour et le contre, et l’abrégé des grandes raisons qui partageront éternellement les philosophes : je ne prends aucun parti.
Non nostrum inter vos tantas componere lites.
C’est ce que je disais à un Français de mes amis, aussi franc pyrrhonien que moi, homme de beaucoup de mérite, et digne d’un meilleur sort. Il me fit à ce sujet une réponse fort singulière. Il est vrai, me dit-il, que le pour et le contre ne doit point inquiéter l’âme d’un philosophe, qui voit que rien n’est démontré avec assez de clarté pour forcer son consentement, et même que les idées indicatives qui s’offrent d’un coté, sont aussitôt détruites par celles qui se montrent de l’autre. Cependant, reprit-il, l’univers ne sera jamais heureux, à moins qu’il ne soit athée. Voici quelles étaient les raisons de cet abominable homme. Si l’athéisme, disait-il, était généralement répandu, toutes les branches de la religion seraient alors détruites et coupées par la racine. Plus de guerres théologiques ; plus de soldats de religion ; soldats terribles ! La Nature infectée d’un poison sacré, reprendrait ses droits et sa pureté. Sourds à toute autre voix, les mortels tranquilles ne suivraient que les conseils spontanés de leur propre individu ; les seuls qu’on ne méprise point impunément, et qui peuvent seuls nous conduire au bonheur par les agréables sentiers de la vertu.
Telle est la Loi naturelle ; quiconque en est rigide observateur, est honnête homme et mérite la confiance de tout le genre humain. Quiconque ne la suit pas scrupuleusement, a beau affecter les spécieux dehors d’une autre religion, c’est un fourbe ou un hypocrite dont je me défie.
Après cela qu’un vain peuple pense différemment ; qu’il ose affirmer qu’il y va de la probité même, à ne pas croire la révélation ; qu’il faut en un mot une autre religion, que celle de la Nature, quelle qu’elle soit ! quelle misère ! quelle pitié ! et la bonne opinion que chacun nous donne de celle qu’il a embrassée ! Nous ne briguons point ici le suffrage du vulgaire. Qui dresse dans son cœur des autels à la superstition, est né pour adorer les idoles, et non pour sentir la vertu.
Mais puisque toutes les facultés de l’âme dépendent tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps, qu’elles ne sont visiblement que cette organisation même ; voilà une machine bien éclairée ! Car enfin quand l’homme seul aurait reçu en partage la Loi naturelle, en serait-il moins une machine ? Des roues, quelques ressorts de plus que dans les animaux les plus parfaits, le cerveau proportionnellement plus proche du cœur, et recevant aussi plus de sang, la même raison donnée ; que sais-je enfin ? des causes inconnues, produiraient toujours cette conscience délicate, si facile à blesser, ces remords qui ne sont pas plus étrangers à la matière, que la pensée, et en un mot toute la différence
différence
qu’on suppose ici. L’organisation suffirait-elle donc à tout ? Oui, encore une fois. Puisque le pensée se développe visiblement avec les organes, pourquoi la matière dont ils sont faits, ne serait-elle pas aussi susceptible de remords, quand une fois elle a acquis avec le temps la faculté de sentir ?
Etre machine, sentir, penser savoir distinguer le bien du mal comme le bleu du jaune, en un mot, être né avec de l’intelligence et un instinct sûr de morale, et n’être qu’un animal, sont donc des choses qui ne sont pas plus contradictoires, qu’être un singe ou un perroquet et savoir se donner du plaisir. Car puisque l’occasion se présente de le dire, qui eût jamais deviné a priori qu’une goutte de la liqueur qui se lance dans l’accouplement fît ressentir des plaisirs divins, et qu’il en naîtrait une petite créature, qui pourrait un jour, posées certaines lois, jouir des mêmes délices ? Je crois la pensée si peu incompatible avec la matière organisée, qu’elle semble en être une propriété, telle que l’électricité, la faculté motrice, l’impénétrabilité, l’étendue, etc.,
(…)
Brisez la chaîne de vos préjugés ; armez-vous du flambeau de l’expérience et vous ferez à la Nature l’honneur qu’elle mérite ; au lieu de rien conclure à son désavantage, de l’ignorance où elle vous a laissés. Ouvrez les yeux seulement, et laissez là ce que vous ne pouvez comprendre ; et vous verrez que ce laboureur dont l’esprit et les lumières ne s’étendent pas plus loin que les bords de son sillon, ne diffère point essentiellement du plus grand génie, comme l’eût prouvé la dissection des cerveaux de Descartes et de Newton : vous serez persuadé que l’imbécile ou le stupide sont des bêtes à figure humaine, comme le singe plein d’esprit est un petit homme sous une autre forme ; et qu’enfin, tout dépendant absolument de la diversité de l’organisation, un animal bien construit, à qui on a appris l’astronomie, peut prédire une éclipse comme la guérison, ou la mort, lorsqu’il a porté quelque temps du génie et de bons yeux à l’école d’Hippocrate et au lit des malades. C’est par cette file d’observations et de vérités qu’on parvient à lier à la matière l’admirable propriété de penser, sans qu’on en puisse voir les liens, parce que le sujet de cet attribut nous est essentiellement inconnu.
Ne disons point que toute machine, ou tout animal, périt tout à fait ou prend une autre forme après la mort ; car nous n’en savons absolument rien. Mais assurer qu’une machine immortelle est une chimère, ou un être de raison, c’est faire un raisonnement aussi absurde que celui que feraient des chenilles qui, voyant les dépouilles de leurs semblables, déploreraient amèrement le sort de leur espèce qui leur semblerait s’anéantir. L’âme de ces insectes (car chaque animal a la sienne) est trop bornée pour comprendre les métamorphoses de la Nature. Jamais un seul des plus rusés d’entre eux n’eût imaginé qu’il dût devenir papillon. Il en est de même de nous. Que savons-nous plus de notre destinée que de notre origine ? Soumettons-nous donc à une ignorance invincible, de laquelle notre bonheur dépend.
Qui pensera ainsi sera sage, juste, tranquille sur son sort, et par conséquent heureux. Il attendra la mort sans la craindre, ni la désirer, et chérissant la vie, comprenant à peine comment le dégoût vient corrompre un cœur dans ce lieu plein de délices ; plein de respect pour la Nature ; plein de reconnaissance, d’attachement, et de tendresse, à proportion du sentiment et des bienfaits qu’il en a reçus, heureux enfin de la sentir, et d’être au charmant spectacle de l’Univers, il ne la détruira certainement jamais dans soi, ni dans les autres. Que dis-je ! plein d’humanité, il en aimera le caractère jusque dans ses ennemis. Jugez comme il traitera les autres. Il plaindra les vicieux sans les haïr ; ce ne seront à ses yeux que des hommes contrefaits. Mais en faisant grâce aux défauts de la conformation de l’esprit et du corps, il n’en admirera pas moins leurs beautés et leurs vertus. Ceux que la Nature aura favorisés, lui paraîtront mériter plus d’égards que ceux qu’elle aura traités en marâtre. C’est ainsi qu’on a vu que les dons naturels, la source de tout ce qui s’acquiert, trouvent dans la bouche et le cœur du matérialiste des hommages que tout autre leur refuse injustement. Enfin le matérialiste convaincu, quoi que murmure sa propre vanité, qu’il n’est qu’une machine ou qu’un animal, ne maltraitera point ses semblables ; trop instruit sur la nature de ces actions, dont l’inhumanité est toujours proportionnée au degré d’analogie prouvée ci-devant ; et ne voulant pas en un mot, suivant la Loi naturelle donnée à tous les animaux, faire à autrui ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît.
Concluons donc hardiment que l’Homme est une Machine ; et qu’il n’y a dans tout l’Univers qu’une seule substance diversement modifiée. Ce n’est point ici une hypothèse élevée à force de demandes et de suppositions : ce n’est point l’ouvrage du préjugé, ni même de ma raison seule ; j’eusse dédaigné un guide que je crois si peu sûr, si mes sens portant, pour ainsi dire, le flambeau, ne m’eussent engagé à la suivre, en l’éclairant. L’expérience m’a donc parlé pour la raison ; c’est ainsi que je les ai jointes ensemble.
Mais on a dû voir que je ne me suis permis le raisonnement le plus rigoureux et le plus immédiatement tiré, qu’à la suite d’une multitude d’observations physiques qu’aucun savant ne contestera ; et c’est encore eux seuls que je reconnais pour juges des conséquences que j’en tire ; récusant ici tout homme à préjugés, et qui n’est ni anatomiste, ni au fait de la seule philosophie qui est ici de mise, celle du corps humain. Que pourraient contre un chêne aussi ferme et solide, ces faibles roseaux de la théologie, de la métaphysique et des Ecoles ; armes puériles, semblables aux fleurets de nos salles, qui peuvent bien donner le plaisir de l’escrime, mais jamais entamer son adversaire. Faut- il dire que je parle de ces idées creuses et triviales, de ces raisonnements rebattus et pitoyables, qu’on fera sur la prétendue incompatibilité de deux substances qui se touchent et se remuent sans cesse l’une et l’autre, tant qu’il restera l’ombre du préjugé, ou de la superstition sur la terre ? Voilà mon système, ou plutôt la vérité, si je ne me trompe fort. Elle est courte et simple. Dispute à présent qui voudra !
Notes:
[1] La Mettrie ne se trompe pas de beaucoup car si la phonation et l’oralité manquent aux grands singes, il est possible de converser avec eux en utilisant le langage des signes. - La gorille Koko possède un vocabulaire courant de plus de 500 signes qu’elle utilise dans des combinaisons comprenant généralement de 3 à 6 mots. Le nombre de signes qu’elle a utilisés au moins une fois correctement est de 1000. Le vocabulaire qu’elle comprend en anglais parlé dépasse très largement ce nombre. Elle a construit des définitions personnelles de plusieurs mots. Question : « QU’EST-CE QU’UNE INSULTE ? ». Réponse de Koko : « PENSER DIABLE SALE ». Question : « QU’EST-CE QU’UN FOURNEAU ? ». Réponse de Koko : « CUISINER AVEC ». Six pour cent du vocabulaire de Koko est formé de signes qu’elle a inventés, et 2% de mots fabriqués en combinant des signes qu’elle a appris, comme « BOUTEILLE ALLUMETTE » pour « briquet », ou « HARICOT BALLE » pour « petit pois ».- sources : Que savons-nous de la vie mentale des animaux ?