« Je suis heureux d’être TJ ! Mais puisque je vous dis que je suis heureux ! »
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Ou comment vérifier l’efficacité de la méthode Coué
D’après la Société Watch Tower, c’est une évidence : ses adeptes sont les personnes les plus heureuses au monde ! Par exemple, La Tour de Garde du 1er novembre 2004, aux pages 8 à 13, déclare :
« Le peuple de Jéhovah possède un bien précieux : le bonheur.“ Heureux le peuple dont le Dieu est Jéhovah !” s’est exclamé le psalmiste David (Psaume 144:15). »
En feuilletant les publications du mouvement, on y trouve une tripotée d’images où des gens jouant le rôle de bons Témoins de Jéhovah affichent de grands sourires béats que l’on croirait tout droit sortis d’une publicité pour Colgate, et des mines rayonnantes censées exprimer un bonheur sans limites. À l’inverse, les images des personnes dépeignant ceux qui sont dans le « monde » montrent bien souvent un visage agressif, insatisfait ou désespéré, entre autres sentiments négatifs.
« Mais », se demandera assez logiquement toute personne aspirant au bonheur, « si cela est vrai, quel est donc le secret de ces fortunés et comment leur bonheur se manifeste-il, afin que moi aussi je connaisse cette joie ? »
En y regardant bien, on peut classer les bénédictions que le mode de vie jéhoviste prétend apporter en quatre grandes catégories :
1/ Ce qui est indémontrable
On dit au Témoin de Jéhovah qu’en étant un bon fidèle, il peut compter sur l’amour de Dieu et qu’il est approuvé par lui, ce qui est censé être pour lui une source de réconfort. Évidemment, et c’est bien pratique, cela est invisible et relève d’un sentiment personnel, d’une conviction, et donc autrement dit, est purement subjectif. Et si le fidèle ne ressent pas ce bien-être qui lui est promis, il se verra probablement culpabilisé (c’est de sa faute, il a de mauvais mobiles, ne fait pas assez dans le « service du Seigneur », etc). Ironiquement, cela peut même être au contraire une source d’inquiétude s’il prend à cœur ces remontrances, qu’elles lui soient adressées personnellement ou dans les publications ou discours, car le fidèle peut se dévaloriser - à mauvais escient - et penser qu’il a dû commettre un péché contre l’esprit saint puisqu’il se sent privé de cet état de grâce.
2/ Ce qui est franchement discutable
Tout ce que la Watch Tower promet comme source de bonheur n’est pas forcément effectif. Par exemple, le TJ s’entend dire à de nombreuses reprises que l’amour règne en maître dans son mouvement et que cela contribue à son bonheur. Mais est-ce vraiment le cas ? Sans rentrer dans un débat sur cette question qui pourrait faire l’objet d’un article à lui tout seul, il est fréquent de constater que, bien souvent, ceux qui sont en difficulté chez les Témoins de Jéhocah, tels que les dépressifs, les malades ou ceux qui sont seuls, se plaignent d’être délaissés par leurs coreligionnaires qui préfèrent souvent passer du temps dans le cadre du porte à porte, celui-ci étant comptabilisé dans leur rapport de prédication. En fait, cela ne surprend pas les sociologues qui bénéficient d’un certain recul et savent pertinemment que, dans un mouvement religieux principalement axé sur le prosélytisme, les questions de gestion et d’expansion priment totalement sur le bien-être personnel et étouffent les initiatives personnelles. Mais comme la Watch Tower rabâche en permanence ce genre d’enseignement qu’elle présente comme une évidence, il n’est pas étonnant qu’un fidèle arrive à se convaincre qu’effectivement il a vraiment de la veine à cet égard, quand bien même son expérience personnelle l’amènerait à une conclusion opposée s’il donnait libre cours à ses sentiments. En clair, il lui faut vivre dans un état schizophrène consistant à s’imaginer vivre quelque chose qu’il sait pertinemment ne pas vivre. Idéal pour se sentir à l’aise dans ses baskets, n’est-ce pas ?
3/ Ce qui sera accordé dans le futur
Le fameux Paradis, où l’on connaîtra une félicité complète sans souffrir et sans vieillir, constitue probablement la promesse de bonheur jéhoviste la plus connue du grand public. Les publications contiennent généralement de nombreuses représentations idylliques de ce Paradis tant attendu, avec des scènes touchantes de retrouvailles ou de recouvrement de la santé, des enfants qui gambadent en toute sécurité dans une nature non polluée, tandis que d’autres font des câlins avec les lions et les tigres… C’est beau, hein ? Seulement voilà, le petit problème, c’est que c’est toujours pour bientôt mais ça n’arrive jamais, et qu’en dépit de toutes sortes de savants calculs soi-disant prophétiques, rien ne sa passe : ce genre de « bienfait » reste de l’ordre des spéculations qui ne se concrétisent jamais.
À bien y réfléchir, cela constitue-t-il vraiment une source de joie, sachant :
* Qu’« une attente différée rend le cœur malade » (Proverbes 13:12) et que ça fait la bagatelle de 130 ans que ça dure ?
* Qu’on a le temps de voir ses parents dépérir et mourir là où on s’attendaient à ce qu’ils soient toujours à nos côtés ?
* Que le miroir commence à refléter les premières rides là où on pensait franchir le « nouveau système » encore jeune ?
* Qu’on se retrouve aux portes de sa retraite sans l’avoir préparée d’un point de vue financier et qu’il faudra se contenter de conditions de vie précaires ?
* Qu’on n’a jamais eu d’enfant parce qu’on attendait le « monde nouveau » pour devenir parents afin de davantage servir dans le mouvement et qu’on a maintenant passé l’âge de pouponner ?
* Etc…
N’est-ce pas plutôt une source d’amertume et de chagrin de se rendre compte qu’on a laissé passer plein de bonnes choses et qu’on a perdu un temps précieux à poursuivre des chimères ?
Maintenant, si les promesses dont la réalisation est sempiternellement repoussée vous branchent, alors faites-moi des dons d’argent comportant un minimum de quatre chiffres, car je vous promets que je vous le rendrai au centuple… euh, dans l’avenir, mais je ne vous dis pas quand ! Si vous avez quelques réticences, pensez donc au bonheur de nager dans la richesse que je vous promets… Alors, ça ne vous réconforte pas ?
4/ Ce qui est bien réel
Passons enfin dans du concret. En effet, une personne qui est devenue TJ peut très bien s’être débarrassée d’une habitude qui lui était néfaste : ce peut être, par exemple, l’usage de la drogue, l’habitude de voler ou de mentir ou une tendance à l’ivrognerie. Évidemment, cela est une bonne chose et peut avoir des conséquences heureuses, telles qu’une meilleure santé, une vie de famille plus équilibrée ou une plus grande estime de la part de l’entourage. Mais cela appelle plusieurs remarques :
* Il aurait sans doute été possible d’apporter autrement le bien-être en question, sans avoir recours à un endoctrinement sectaire. Par exemple, un organisme spécialisé dans l’aide aux drogués aurait pu fournir des résultats significatifs à une personne aux prises avec ce problème sans toutefois passer par un enseignement totalisant qui va ensuite conditionner l’intégralité de la vie de la personne. En effet, la Société Watch Tower n’étant pas destinée à faire du social, son but ultime est en réalité d’amener les personnes à se soumettre totalement à ses préceptes dans tous les domaines de la vie, de façon permanente et indiscutable, et pas simplement à les aider à se débarrasser d’accoutumances. D’ailleurs, l’aide dans ces domaines constitue en fait un moyen astucieux qui permet à l’adepte d’attribuer tout le mérite de son changement au mouvement et ainsi de se sentir redevable envers celui-ci. Et bien sûr ensuite, ce genre d’histoire touchante sera publiée dans des périodiques tirés à plusieurs millions d’exemplaires, histoire que le mouvement bénéficie d’un bon coup de pub et améliore ainsi son image de marque.
* Contrairement à ce que croit le fidèle Témoin de Jéhovah qui s’imagine que ces « transformations » constituent la preuve évidente du pouvoir de l’esprit saint dans sa religion, de telles « performances » ne sont pas du tout spécifiques à son mouvement et se rencontrent aussi au sein de « Babylone la Grande » (les autres religions). D’ailleurs, les Églises de la mouvance évangéliste ou pentecôtiste utilisent fréquemment des témoignages de fidèles dont la vie a été améliorée par les préceptes qu’elles enseignent ; de même, les adventistes et les mormons, qui préconisent des règles strictes en matière d’hygiène de vie, enregistrent une espérance de vie supérieure à la normale [1] [2] (même si dans le même temps, l’Utah, fief mormon, a un taux anormalement élevé de consommation d’antidépresseurs, comme quoi tout a un prix…). [3]
* Même des mouvements à la réputation sulfureuse savent aussi améliorer la vie de leurs fidèles sous certains aspects, sinon personne n’y adhérerait. Par exemple, l’Église de Scientologie sait mettre en avant ses programmes de désintoxication dans ses structures spécialisées (Narconon) ainsi que les résultats probants obtenus auprès d’anciens drogués pour justifier du bien-fondé de sa démarche. [4] Alors oui, il y a des résultats, mais est-ce avantageux de passer d’une dépendance à une autre ? On oublie de préciser que les personnes en question ont obtenu un certain bien-être au prix de leur liberté de pensée, d’action, de leur esprit critique - et parfois d’une somme d’argent assez substantielle -, comme le souligne le professeur Vassilis Saroglou dans une étude qui comportait précisément les Témoins de Jéhovah et d’autres groupes socialement controversés. [5]
* Il n’est jamais fait mention des « échecs » cuisants que le mouvement a encaissé de la part d’adeptes qui n’ont pas « réformé leur vie » suite à l’enseignement jéhoviste, suivant l’expression utilisée par le mouvement lui-même. Pas question donc de trouver dans les publications les cas de fidèles ayant violé à plusieurs reprises des enfants, assassiné et/ou torturé d’autres personnes, développé des névroses par suite de la doctrine ou rompu tout contact avec un membre de la famille exclu. Et pourtant, ce genre de faits divers n’est pas forcément aussi marginal que les fidèles pourraient le croire de prime abord… [6] [7]
À l’inverse, le Témoin de Jéhovah n’a-t-il pas des raisons d’être malheureux ?
Une vision déformée des gens du « monde »
Les non-TJ sont perçus comme invariablement mauvais, ce qui peut engendrer une paranoïa et un (faux) sentiment de persécution permanent. Outre le fait qu’elle favorise la suspicion, cette vision des choses s’avère particulièrement éprouvante par les jeunes à l’école ou certains au travail.
La délation en interne
Comme on est coupable si on ne révèle pas la faute d’un autre dont on a conscience, la délation recommandée au sein du mouvement engendre une méfiance mutuelle, et même des amis proches ou des membres de la famille n’osent pas révéler le fonds de leurs pensées si celui-ci n’est pas en accord avec les préceptes du mouvement. Du coup, il faut s’interroger en permanence sur l’opportunité de divulguer telle ou telle information afin de ne pas donner une occasion de se faire ’’remonter les bretelles’’.
Les ruptures familiales
Même si au fonds de soi on est révolté de ne pas pouvoir assister au mariage d’un proche parce qu’il est exclu et qu’on en souffre, on obéit parce que c’est la règle. Et ainsi, on se prive d’années de complicité avec une personne qui ne nous a probablement rien fait personnellement et avec qui on avait peut-être des liens étroits, et cela alors qu’on est même pas vraiment d’accord avec cette consigne… Très intelligent et avantageux, non ?
Les doutes quant à la véracité de l’organisation
Le doute étant présenté comme émanant du Diable et pouvant ainsi mener à la destruction éternelle, on peut très bien se censurer en permanence en cherchant à évacuer mentalement les erreurs qu’on a constatées dans le dogme et qui nous épouvantent, et cela parfois pendant des années ! En plus, on est dans l’impossibilité de les exprimer en interne de peur de passer pour un faible spirituellement (heureusement pour les plus courageux, Internet est maintenant là pour aider de façon anonyme).
Les commérages dans la congrégation
- « Il n’est pas encore marié à son âge, peut-être n’est-il pas en mesure de satisfaire une femme ? »
- « Oh, il porte encore la même cravate ! »
- « On ne l’a pas vu au rendez-vous de service depuis un mois… Comment fait-elle ses heures ? »
La culpabilité
La notion de péché étant constamment martelée dans le discours du mouvement, on peut se sentir coupable en permanence de choses pourtant tout à fait bénignes et en venir à se déprécier.
Les pressions poussant parfois à un dévouement et un zèle extrêmes
Quelquefois, on peut entreprendre (ou rester dans) une forme de « service » au détriment de sa santé ou de sa famille, ces pressions peuvent être une source de stress pour ceux qui ont des fonctions dans la congrégation et qui souhaitent les conserver.
Les fausses prophéties et les changements doctrinaux
Lorsqu’on est TJ depuis suffisamment longtemps, on a assisté à des revirements doctrinaux, parfois à 180°, et à des attentes d’Har-Maguédôn qui se sont avérées illusoires. Du coup, on a conscience au plus profond de soi que ce n’est pas tout à fait la « Vérité », mais on s’efforce constamment de reléguer ce sentiment qui met mal à l’aise dans un coin perdu de sa mémoire. Hélas, on n’y arrive pas toujours…
La peur des réprimandes
« Aïe, aïe, aïe ! Le surveillant veut me voir alors que j’ai l’habitude de manquer la réunion du mardi et que j’ai rendu un petit rapport le mois dernier… Je vais me faire disputer ! »
La sexualité réprimée
Pas de sexe avant le mariage, et même après, sachez que Jéhovah vous observe sous votre couette, donc soyez modérés ! On culpabilise à gogo les jeunes qui jouent à touche-pipi à un âge où, pourtant, les pulsions sexuelles sont très fortes (bonjour la tension, sans faux jeu de mots…), et ne parlons pas des homos pour qui c’est niet à perpète…
Les fêtes prohibées
Au moment où tout le monde s’émerveille devant un sapin joliment décoré et partage un bon repas entre proches, on ne fait rien. Dur dur pour les enfants à l’école après les vacances qui entendent leurs camarades raconter leurs cadeaux. En plus, il faut se justifier par des explications tirées par les cheveux qui nous foutent la honte tant elles sont idiotes (« alors, on ne célèbre pas les anniversaires parce qu’il y a 20 siècles un bonhomme a été décapité, et puis, ça accorde trop d’honneur à la créature au détriment du Dieu tout-puissant »… « On ne souhaite pas la bonne année parce qu’à l’origine c’était en l’honneur d’une déesse païenne… »).
Que les choses soient bien claires : il ne s’agit pas de prétendre dans cet article que tous les Témoins de Jéhovah sont forcément des gens malheureux. Comme dans tout système, une certaine catégorie de personnes peuvent s’y épanouir et y trouver une forme de bonheur parce que ce que le groupe leur propose correspond à leurs aspirations profondes (et d’ailleurs, le médecin psychiatre spécialisé dans l’étude des dérives sectaires Jean-Marie Abgrall avait souligné que même dans un système déséquilibré, 4% des personnes peuvent, paradoxalement, y trouver leur équilibre [8]). Mais force est de reconnaître aussi que les prétentions universalistes du mouvement - comme quoi toute personne rejoignant l’organisation doit forcément être heureuse - est bien loin de refléter l’intégralité de la situation ; ainsi dans les faits, des personnes souhaitant vivre à jamais dans un Paradis comme on leur avait promis se sont efforcés de vivre pendant des années dans un carcan qui ne leur convenait pas du tout et gardent aujourd’hui des séquelles psychologiques d’un choix qui n’en fut pas réellement un. En fait, pour que l’adhésion aux Témoins de Jéhovah soit toujours bénéfique, il faudrait que ce soit exclusivement le fruit d’une vocation, comme le font généralement ceux qui décident de vivre dans un monastère ou un couvent.
Allez, chers Témoins de Jéhovah, on s’entraîne, même si ce n’est pas toujours facile de s’en auto-persuader tous les jours, et on se le répète à l’envie :
« Je suis heureux ! J’ai de la chance ! Merci la Société Watch Tower pour tout ce bonheur ! »
Et n’oubliez pas que la personne à convaincre dans cette histoire n’est pas celle qui vous observe, mais vous-mêmes…
Notes:
[1] « Cancer morbidity and mortality in USA Mormons and Seventh-day Adventists », U.S. National Library of Medicine, National Institutes of Health
[2] Cancer incidence among Mormons and non-Mormons in Utah (United States) 1995-1999, U.S. National Library of Medicine, National Institutes of Health
[3] ’’Un « peuple élu » au pied des Rocheuses’’, Lawrence Wright, ’’Courrier International’’, 07/02/2002, N°588 : « Toujours est-il que les mormons bénéficient d’une espérance de vie supérieure de onze ans à celle des autres Américains (seuls les adventistes du Septième Jour, largement végétariens, ont une espérance de vie plus longue). Mais, d’un autre côté, l’Utah est l’endroit où l’on consomme le plus d’antidépresseurs. »
[4] ’’Témoignages de toxicomanes et d’alcooliques’’, Narconon
[5] Mouvements religieux contestés : psychologie, droit et politiques de précaution, Vassilis Saroglou, Louis-Léon Christians, Coralie Buxant, Stefania Casalfiore, 2005
[6] Faits divers impliquant des Témoins de Jéhovah, TJ-Encyclopedie
[7] Liste des affaires de pédophilie chez les Témoins de Jéhovah, TJ-Encyclopedie
[8] Ce chiffre a été cité par Jean-Marie Abgrall lors de plusieurs émissions sur les sectes en 1996



