J’apprends à ne plus être TJ

Il ne faudrait jamais dire « je ne suis plus TJ », mais « j’apprends à ne plus être TJ », et cela tout le reste de sa vie de non-TJ.
« J’apprends à ne plus être TJ », comme on apprend à mourir. La référence à Montaigne n’est pas anodine. Renier les croyances TJ, c’est apprendre la mort (Essais, Livre I, chap. XIX). C’est apprendre la vie, aussi, forcément.
Un TJ (quelqu’un qui est né dans une famille TJ, s’entend) grandit avec la certitude - une certitude inculquée par l’entourage - que la vie, sa propre vie, se compose en 3 temps : une existence de 70-80 ans dans le monde actuel, une période de néant complet - la mort humaine -, suivie à coup sûr d’une vie éternelle après résurrection. Une vie de zéro jusqu’à plus l’infini, en quelque sorte.
Une vie qu’on nous promet merveilleuse.
Tous ceux qui prennent conscience, à un moment ou à un autre, que la vie effective, le premier temps de l’existence, n’est tout simplement pas vivable dans les conditions imposées par les TJ et qui prennent la grande décision, celle qui influencera le reste de leur vie, de quitter l’organisation TJ, doivent donc avoir à l’esprit qu’ils devront se défaire de cette idée d’éternité.
Une idée tout simplement non-humaine, extra-humaine, in-humaine !
Et cela prend, bon an mal an, le reste de la vie, à s’en défaire.
C’est d’ailleurs faire preuve de sagesse que de choisir d’abandonner l’organisation TJ pour cette raison précise : parce que le but de la vie, la vraie vie, la réelle, celle avérée par les faits, ce n’est pas exister en attente de mieux, c’est profiter chaque jour de ce qui est à sa disposition.
Et cela représente un effort sur-humain pour nombre de TJ, que de s’imaginer en simple humain.

- Marc 15 : 34 ; Luc 23 : 46
- Source : The Brick Testament
Je ne peux partager l’avis du philosophe Slavoj Zizek, qui, empruntant à une longue lignée de penseurs avant lui, estime que le doute a une place prépondérante chez tout croyant. [1]
Que le christianisme, particulièrement, est la première religion athée, tout bonnement. Qu’elle contient en son centre l’idée même du doute : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Même Dieu a douté…
Pour les TJ, qui ont réussi à contourner cet obstacle en disjointant Jésus le Fils de Dieu le Père, la question ne se pose même pas.
Jésus a eu un moment de faiblesse, mais il y avait toujours un Dieu, un Père, un grand Autre, dirait Lacan, pour croire à sa place.
Le doute est ainsi oblitéré chez les TJ, ne laisse la place qu’à la certitude.
Une grande majorité des chrétiens TJ sont donc convaincus (une conviction inhumaine) de la vie éternelle.
D’où vient-elle, cette conviction ? On l’a dit, de l’éducation. Mais au-delà de cela, le système aliénant TJ est si bien pensé - reconnaissons-lui au moins sa machiavélique efficacité - que la certitude se régénère d’elle-même en chaque TJ.
« Tous ces efforts, que je fais dans cette vie-ci, toutes ces concessions à l’organisation, tous ces plaisirs dont je me prive, toutes ces moqueries que j’endure au quotidien, ce n’est tout de même pas pour rien. » Tel est le raisonnement, sans qu’il émerge peut-être jamais à la conscience, qui anime le TJ.
« Dieu me le rendra au centuple, Jésus l’a promis. » Alors, au début, dans les premières années de sa vie, c’est à dire au moment où l’esprit est le plus malléable, on apprend à retourner la dialectique du vivant : « La vie éternelle existe, puisque je fais des efforts pour y accéder. » au lieu de « je crois en la vie éternelle, donc je fais des efforts ».
La certitude prend toute la place. Dans le monde TJ, la vie éternelle n’est pas une espérance, c’est un fait acquis.
Les mots de la Bible ne sont pas des mots, ils sont la vérité. Le TJ ne les voit pas comme un langage, rattaché à une histoire, à une civilisation. C’est la parole de Dieu avant tout. Le C’est précède le c’est écrit.
Toute la théorie TJ est donc intégrée dans un magma de réel, sans aucun recul salvateur du symbolique (pour reprendre très maladroitement les termes lacaniens).
Le TJ se retrouve prisonnier des mots, qu’il ne voit plus comme des mots, mais comme des blocs de réel impénétrables, qui se déjouent à l’interprétation. Le même refus du commentaire, avec les dérives et les impasses que cela implique, se retrouve dans la lecture littérale du Coran.
Devant cette réalité faite d’ombres (allusion facile au mythe de la caverne platonicien), le TJ se retrouve hypnotisé, charmé par son propre regard, séduit par sa propre éternité qu’il se construit jour après jour, amoureux de son propre corps qui ne mourra jamais.
C’est là sans doute la plus grande réussite du système watchtoweriste.
Et quand vient le moment du début de la sortie de ce système, le début de l’apprentissage comme nous le qualifiions au début de ce texte, cette tendance auto-hypnotique ne faiblit pas. Que du contraire, toutes les résistances internes possibles se liguent contre l’individualité, qui tente désespérément de se frayer un chemin à travers la carapace sociale du TJ.

- Gustave DORE (1832-1883)
- Jonas exhorte les habitants de Ninive à la pénitence - Gravure
Source : http://catholique-rouen.cef.fr
Celui qui veut apprendre à ne plus être TJ se retrouve en quelque sorte dans la position du prophète Jonas, telle que l’interprète Paul Auster dans l’Invention de la solitude : Jonas doit annoncer aux gens de Ninive qu’ils doivent se repentir, sinon Dieu détruira leur ville. En se soumettant à la volonté divine, les Ninivites échappent à la punition promise. Ils font donc de Jonas un faux prophète. [2]
Ce même conflit, cette contradiction intrinsèque, s’opère dans l’esprit du futur non-TJ : s’il réussit sa vie actuelle, sa vie réelle, loin des TJ, il fait mentir les prédictions désastreuses répétées à longueur de temps lors des réunions, il dévoile l’imposture de son éducation, il constate - désappointé, outré contre lui-même - que tout le temps passé au sein de l’organisation est du temps perdu, de la vie gâchée. Il se fait mentir lui-même, pire : il fait de sa famille, de ses proches, de ses pairs des faux prophètes. Il les trahit.
D’où une lutte intense au fond de lui-même, dont il ne se défera sans doute jamais : comment vivre sans trahir ?
Ce qui précède n’est qu’un des nombreux aspects du difficile apprentissage qui attend l’ex-TJ.
Un apprentissage peut-être rendu plus aisé si le sujet parvient à appréhender les mots du discours TJ pour ce qu’ils sont : du langage - seulement du langage, serions-nous tenté de dire, si sa dangerosité ne s’était pas avérée en bien des cas - et pas du réel.
Pour aller vite : le Réel contre la Vérité (celle de l’organisation Watchtower).
« Si vous ne parliez pas de moi, les pierres crieraient », dit quelque part Jésus, comme une menace. [3]
Ultime défi, donc : faire de Jésus un faux prophète. Les pierres sont des choses, elles sont privées de discours. Non, elles ne crieraient pas, non, elles ne crieront pas.
3 juin 2006.
Notes:
[1] Ajout septembre 2006 : Zizek illustre notamment son propos dans le passionnant texte Le sujet interpassif, paru en 1998 dans Traverses, la revue du Centre Pompidou, et republié dans le recueil La subjectivité à venir — Essais critiques(rééd. Champs/Flammarion, sept. 2006) :
« Il y a certaines croyances, les plus fondamentales, qui sont d’emblée “décentrées”, qui sont les croyances de l’autre. Le phénomène du “sujet supposé croire” — il me semble que le terme a été introduit par Michel de Certeau — est donc universel et structurellement nécessaire. Dès l’origine, le sujet parlant déplace sa croyance sur l’autre, et c’est de l’ordre du pur semblant, de sorte que le sujet “n’y croit jamais vraiment”. Dès le départ, le sujet se réfère à quelqu’un d’autre, décentré, à qui il impute cette croyance et je crois que cela se vérifie également dans la vie quotidienne. C’est ce qui est au cœur de ce qu’on appelle la politesse. Par exemple, lorsque je rencontre quelqu’un de ma connaissance, je dis : “Ravi de vous voir, etc.” Bien que je sache pertinemment, et il sait que je le sais, que je me moque bien de lui. Néanmoins, ce n’est pas hypocrite, cela fonctionne à travers l’autre. Je suis sincère. Aussi, devrait-on répondre à la platitude conservatrice (tous les moralistes de droite, aujourd’hui, parlent de platitude) selon laquelle tout homme honnête a un besoin profond de croire en quelque chose, que tout honnête homme a un besoin profond de trouver un autre sujet qui croit à sa place…
»
L’intégralité du texte de Zizek est lisible sur www.lacan.com
[2] « Tel était le grand problème de Jonas. S’il proclamait le message de Dieu, s’il annonçait aux Ninivites qu’ils seraient détruits, quarante jours plus tard à cause de leur iniquité, ils allaient se repentir, c’était certain, et être épargnés. Car il savait que Dieu est “miséricordieux et clément, lent à la colère”.
Donc “les gens de Ninive crurent en Dieu ; ils publièrent un jeûne et se revêtirent de sacs, depuis le plus grand jusqu’au plus petit”.
Et si les Ninivites étaient épargnés, ccela ne ferait-il pas mentir la prédiction de Jonas ? Ne deviendrait-il pas un faux prophète ? D’où le paradoxe au cœur de ce livre : sa parole ne resterait véridique que s’il la taisait. Dans ce cas, évidemment, il n’y aurait pas de prophétie et Jonas ne serait plus un prophète. Mais plutôt n’être rien qu’un imposteur. Maintenant, Iahvé, retire dde moi mon âme, car la mort vaut mieux pour moi que la vie.
C’est pourquoi Jonas a tenu sa langue. C’est pourquoi il a fui la face du Seigneur et rencontré son destin : le naufrage. C’est-à-dire le naufrage du singulier. »
— Paul Auster, L’Invention de la solitude, éd. Babel/Actes Sud, prem. éd. am. 1982, trad. de l’américain par Christine Le Bœuf.
[3] Luc 19 : 39, 40 : « Cependant quelques-uns des Pharisiens qui étaient parmi la foule lui dirent : “ Enseignant, réprimande tes disciples. ” Mais en réponse il dit : “ Je vous le dis : Si ceux-ci se taisaient, les pierres crieraient. ” »
11