Faut-il tolérer les intolérants ?

Les ex-Témoins de Jéhovah (qualifiés de rebelles par leurs anciens pairs) se retrouvent confrontés aux subtilités et contradictions du monde contemporain quand, au détour d’un forum de discussions sur Internet, ils lisent une défense des Témoins de Jéhovah au nom de la démocratie, de la tolérance, des droits de l’homme.
Leur sang ne fait qu’un tour, ils entrent quasi systématiquement dans la polémique, et malgré tous leurs arguments, qui leur paraissent pourtant « bétons », ils constatent que certains irréductibles n’en démordent pas : non, on ne peut pas critiquer les croyances d’autrui, sous peine d’être taxé, insulte ultime dans société actuelle, d’« intolérant ».
Quoi ? Nous, qui avons eu le courage personnel de quitter une organisation que nous avons fini par voir sous son vrai jour, nous ne serions donc devenus que de vulgaires fascistes ?
Mais quand donc est survenu ce changement ? C’est la haine qui nous pousse à critiquer cette mutlinationale religieuse ?
Rassurez-vous, chers ex-TJ, vous venez de découvrir un monde de subtilités, de nuance de gris, que les pouvoirs en place dans la société occidentale s’échignent à faire disparaître.
C’est aux travers des pensées d’un autre « ex » que nous trouverons peut-être de quoi vous éclairer.
Slavoj Zizek est un philosophe et psychanalyste slovène, ce qui fait de lui un « ex » de l’ « ex » Europe de l’Est. Après la chute du mur de Berlin, son pays, qui avait baigné dans une culture socialiste durant plus d’un demi-siècle, est entré subitement – et avec allégresse — dans une ère capitaliste post moderne.
Permettons-nous la comparaison suivante : Notre Mur de Berlin à nous, les ex-TJ, n’était-ce pas le rempart de la Tour de Garde, dont nous avons, à coups de butoir personnels, réussi à faire s’écrouler une infime parcelle ?
Brêche que les soldats zélés de la police théologique jéhoviste ont eu tôt fait de reboucher après notre sortie.
Le contraste entre l’intérieur de l’organisation Watchtower et l’extérieur (le Monde) est parfois à la limite du supportable. Nous avons tous en tête les noms de ceux qui n’ont pas tenu le coup.
Mais pour ceux qui sont parvenus à faire la part des choses (nous nous comptons parmi ceux-là, forcément), pour ceux dont les yeux se sont finalement habitués à la lumière crue, restera toujours au fond de soi les sentiments forts qui nous ont permis de percer la muraille jéhoviste.
Cette force, la plupart de ceux qui sont nés « de l’autre côté du Mur » n’en ont jamais eu besoin, ces « muscles »-là, comme nous l’enseigne toute bonne théorie évolutionniste, se sont logiquement atrophiés.

Nous voilà donc projetés dans un monde dont les repères ne sont pas les nôtres, comme Zizek après la chute du Mur de Berlin.
Heureusement, Zizek, comme nous les ex-TJ, avait déjà bénéficié de quelques intrusions dans le monde occidental dans les années 80 (études à Paris dans les milieux de la psychanalyse lacanienne).
C’est sans doute cette connaissance de longue date, et non tronquée, de la réalité de l’Ouest, qui lui a permis de ne pas rejeter en bloc toutes les théories marxistes en vigueur dans son pays, mais aussi de développer une sensibilité aiguë envers toutes les atteintes larvées à la liberté dans le monde occidental.
L’avis d’un TJ = l’avis d’un non-TJ = l’avis d’un ex-TJ ?
Dans un texte iconoclaste, Pourquoi nous adorons tous détester Jorg Haider [1], Zizek dénonce « l’éradication radicale de la Différence », l’assimilation de toutes les « subjectivités politiques » de notre société en un immense « Grand Tout », où tout se vaudrait.
… l’intoduction de la « florissante multitude » vient réaffirmer en réalité son exact contraire, un Grand Tout sous-jacent omniprésent – une société sans antagonisme au sein de laquelle existe un lieu où affecter chaque sorte de communautés culturelles, de styles de vie, de religions, d’orientations sexuelles [2].
Dans le cas qui nous concerne, l’avis des ex-TJ vaut l’avis des TJ. Tous ceux qui ont déjà lu sur le Net l’avis de personnes n’ayant jamais eu affaire aux Témoins de Jéhovah à propos de cette secte savent de quoi nous parlons ici [3]
Et nous nous sentons, nous ex-TJ, immanquablement frustrés…
La réponse d’une théorie matérialiste à ce dispositif consiste à montrer que ce Grand Tout-là repose déjà sur certaines exclusions : le champ commun où se meuvent ces identités plurielles est dès l’origine sous-tendu par une déchirure invisible, la déchirure de l’antagonisme [4].
C’est cette déchirure-là qu’a appris à ne plus voir, à rejeter la société occidentale.
Quant à nous, cette déchirure, nous la ressentons tout au fond de nos os : déchirure d’avec la famille demeurée chez les Témoins de Jéhovah, déchirure avec des idées foncièrement erronées, …
Et l’intolérance ? B… !
Un recueil de Zizek s’appelle Plaidoyer en faveur de l’intolérance. Pas l’intolérance envers des classes d’individus, évidemment, cet amalgame-là, les Témoins de Jéhovah savent en jouer. Mais il est bon de rappeler, même si c’est politiquement incorrect, que toutes les opinions ne se valent pas, que la démocratie ne doit pas tout accepter. Zizek a en tête les dérives du néo-libéralisme, nous, ex-TJ, nous pensons aux excès de l’archéo-jéhovisme.
Nous pouvons nous permettre de critiquer, en toute intelligence, les dérives sectaires des Témoins de Jéhovah car nous en connaissons de l’intérieur les rouages.
Et ceux qui se sentent « frileux » avec cette critique, devraient s’imposer dès lors le silence sur tout le reste.
Max Horkheimer, pour revenir vers les années trente, écrivait que ceux qui ne souhaitaient pas parler (de manière critique) du libéralisme devaient alors rester silencieux au sujet du fascisme.Mutatis mutandis, il faudrait dire à ceux qui décrient le nouvel impérialisme américain que ceux qui refusent d’engager un dialogue critique avec l’Europe elle-même devraient alors rester silencieux au sujet des Etats-Unis [6] .
Mutatis mutandis encore une fois, nous disons aux Témoins de Jéhovah qui décrient les dérives athées ou religieuses (elles existent) au nom de la démocratie, qu’ils doivent commencer par « engager un dialogue critique » avec leurs propres croyances et surtout l’organisation qui chapeaute leur foi.
Notes:
[1] in Que Veut L’Europe – Réflexions sur une nécessaire réappropriation, édité en poche chez Champs / Flammarion, janvier 2007.
[2] op. cit., p. 24
[3] Pour exemple, prenons ce fil de discussions sur le site de la radio française RMC.
[4] Ibid.
[5] Pour les plus jeunes, allusion à un film-cuculte de l’année 79.
[6] S. Zizek, Que veut l’Europe ?, op. cit., p. 18.