Enfance et esclavage moral

Je suis né dans une famille de témoins de Jéhovah. J’ai donc pu partir vers l’âge de 18 ans.
Je n’ai pas eu une enfance vraiment malheureuse mais je ne peux pas dire non plus que j’aie eu une enfance heureuse ! Bien sûr, il y eu des enfants même en dehors des TJ bien plus malheureux que moi (dixit ma mère), mais, ce raisonnement par le pire, je ne veux plus l’accepter ! J’ai subi des persécutions de toute part : des TJ bien sûr, mais aussi des AUTRES NON-TJ parce que je suis TJ (comme si j’avais été responsable de ma situation). La cruauté est partout !
C’est la première fois que j’en parle publiquement car jusque là, bien que conscient de l’absurdité, j’avais encore cette crainte de faire le « péché contre l’esprit saint » et de « tomber dans la géhenne de feu » [1]. Mais maintenant j’en suis capable. J’en ai marre de mon silence. Je veux vivre et tourner la page et pourtant je n’y arrive toujours pas. J’ai quand même conscience de mes progrès. Aujourd’hui j’ai 27 ans. 9 années ont passés et je souffre toujours des séquelles psychologiques et sociales.
Il est difficile de tout mettre en ordre. C’est pourquoi pour plus de clarté, j’ai tout classé par thème.
« USE DU BATON » tralala…
Ceux qui sont passés par là ne peuvent pas oublier cette phrase « culte » de la bible à propos des la discipline envers les enfants et reprise dans un cantique (d’où le « tralala ») pour les réunions. [2] ! Un vrai scandale ! Mes parents (et surtout mon père) ont repris à la lettre ces belles paroles et j’ai pris des coups de bâton, de ceinture, de martinet, de poing, etc.
Je culpabilise d’en parler mais tant pis, j’en ai trop marre de mon silence. Les publications de la Watch Tower enseignaient parfois aux parents qu’il fallait exercer la discipline à froid plutôt qu’à chaud en pleine colère. Super ! En plus des châtiments exercés à chaud (ceux-là ne diminuaient pas) j’avais droit à des coups quelques heures après ma « bêtise » (ce qui se passe quand un enfant a de la vie) alors qu’entre-temps toute tension était retombée (parfois même j’avais oublié, eux non). Et j’entendais sans cesse de mes parents des citations de la bible pour justifier leurs actes.
Les coups se sont arrêtés quand je fus capable de mettre mon père à terre lorsque qu’il voulait me frapper. Depuis il n’a jamais recommencé. J’avais 16 ans.
Cette histoire peut paraître tristement banale mais le fait est que mon père a été encouragé par l’organisation TJ. Je suis loin d’être le seul.
LE PERE NOEL EXISTE
« C’est pas vrai » diraient en cœur tous les petits enfants de TJ. Moi, j’en ai pas vraiment souffert (c’est rien par rapport à tout le reste). J’ai juste eu une fois le sentiment d’avoir fait un crime en acceptant à l’école maternelle d’accrocher une guirlande. Mais c’est pas important (cela me permettra de faire la transition avec le prochain chapitre). Quand on est enfant, on peut croire beaucoup de choses (y compris que le père Noël existe !). Et c’est normal puisque l’on n’a pas encore de référentiel.
C’est dans l’enfance que forme une grande partie de notre carte de la réalité. Ma réalité, dans mon enfance, c’était donc le monde nouveau, que le « monde » actuel était satanique, que tous ceux qui n’avaient pas la foi en gros, seraient tués lors d’Harmagueddon, qui pouvait survenir d’un instant à l’autre. J’y croyais, jusqu’à très tard (16-17ans). Je pensais que j’allais vivre éternellement pendant toute mon enfance et aujourd’hui (étant devenu agnostique), j’ai du mal à en faire le deuil.
SOUS SURVEILLANCE
Quand j’étais petit donc, il y avait un enfant de TJ dans ma classe au CP (eh oui, c’est ça le malheur, les TJ sont suffisamment nombreux pour que les enfants aient une forte probabilité d’être dans la même classe !). A Noël, il avait accroché une guirlande et moi j’avais refusé.
Le jour même, je préviens mon père qui était « ancien » qui le signale ensuite à sa mère. S’en suivent des récriminations. En plus d’être hypocrite (en moi, j’avais trop envie d’en accrocher) je faisait de la délation. C’est très conseillé la délation dans ce milieu. Voila pourquoi je ne pouvais strictement rien faire.
Impossible de sortir avec une fille même en cachette. Voilà ce qui, je pense, m’aura probablement fait le plus souffrir. Jusqu’à 18 ans, interdiction totale de sortir (maximum si tout est justifié 18h00). Je me souviens de toutes les boums que j’ai du refuser, J’en suis encore écœuré. Je n’ai donc pas pu faire les travaux d’approche et aujourd’hui je suis encore nul pour aborder une fille. Mais ce n’est pas tout.
Heureusement, je crois que je n’avais pas de façon innée une personnalité paranoïaque parce qu’il y avait vraiment de quoi devenir fou ! Tout d’abord comme je l’ai dit, j’étais surveillé par les TJ adultes et enfants.
Exemple : Une fois en Seconde, il y avait une fille TJ dans ma classe. Une autre fille voulait sortir avec moi et je voulais aussi. Je lui avais tout raconté et elle était d’accord pour être discrète. Rien à faire ! Ça a tout de suite été répété et ça a tenu qu’une semaine.
Par ailleurs, je devais prêcher toutes les semaines, faire du porte-à-porte, je n’avais pas le choix. C’était une épreuve épouvantable non seulement pour l’activité elle-même (je me faisais souvent insulter ou pris pour une espèce de zombie endoctriné (certains devaient se sentir valorisés après nous avoir méprisé) mais aussi pour le risque d’être vu par un camarade de classe (ce qui ne manquait pas d’arriver) et alors j’avais honte, très honte. Parfois même je me suis fais tabasser pour ça. Mais je me défendais !
HYPOCRISIE
Ce qui m’a beaucoup marqué aussi c’est l’hypocrisie environnante dans ce milieu. En fait, il n’y a pas de vrais amis. Toutes les relations sont complètement superficielles. Si un jour, on fait une faute on devient non fréquentable, ceux qu’on avait l’habitude de côtoyer sous couvert de principes moraux ne vous adresse plus la parole.
Moi je ne parlais pas trop lors des réunions, juste avec les jeunes de mon âge car j’étais presque sûr que ne parlerai pas de foi. Une fois, il y a eu un discours où l’orateur racontait qu’il fallait aller vers ceux qui paraissaient seul. J’étais assis dans mon coin et presque tout le monde comme de vrai moutons était venu me voir et me demander comment j’allais. L’effet était de courte durée car la fois d’après j’étais à nouveaux tout seul et personne n’est venu me voir. Voilà ce que sont les relations humaines dans ce milieu : du néant !
ABSENCE DE REPÈRES
Difficile de s’épanouir dans ces conditions. Avec le recul je me dis que durant mon enfance je ne me suis quasiment pas épanoui du tout. Je n’ai pas de modèle à qui me fier. J’ai beaucoup de mal à me faire des amis (j’en ai très peu) et donc à sortir. Voila ce qui me fait le plus concrètement souffrir aujourd’hui (Si quelqu’un à des idées d’ailleurs, je serais heureux de les lire…).
Heureusement, en amour, je crois avoir trouvé le bonheur aujourd’hui. J’ai quand même réussi à faire des études supérieures et je dois à mes parents qui ne m’en ont jamais vraiment empêché malgré les découragements de « la salle ».
Ma famille proche a d’ailleurs fini par quitter la secte après moi. Au fond je ne m’en sors pas si mal aujourd’hui. Mais j’ai vraiment l’impression d’avoir perdu une bonne partie mon enfance et que je continue à perdre ma jeunesse aujourd’hui. C’est ça que je regrette en ce moment car je suis convaincu que seul le présent nous est donné, que le bonheur ne se programme pas pour l’avenir mais se vis au présent. Mais j’ai l’impression d’avoir certains blocages psychiques aujourd’hui et cela nuit à ma sphère sociale. Cela m’a pris du temps pour refaire tous mes repères de A à Z, sur la notion de ce qui est bien ou mal, sur les relations avec autrui, sur le fait que la vie n’est pas qu’une épreuve… mais ce n’est pas encore fini.
J’ai gardé des relations proches avec mes parents car ils ont quittés la secte. C’est presque comme si cette période n’avait jamais existé. Il y a des plaies non cicatrisés qu’il ne faut peut-être pas ré-ouvrir…
On préfère donc ne pas trop en parler entre nous. Ma mère me dit aujourd’hui qu’elle avait été manipulée. Mon père, qui a quitté en dernier (il était « ancien »), a dû choisir entre entre les TJ et ma mère (qu’il avait rencontré avant de rentrer dans la secte). Il a quand même choisi ma mère (il existe toujours de l’amour en lui !), bien obligé. Lui se détache très très très progressivement : un vrai sevrage. Ils ont failli divorcer, ma mère reprochant à mon père de l’avoir endoctriné et mon père pensant que s’ils étaient restés TJ, ils n’en seraient pas là. Vous imaginez le dialogue de sourds ! Mais ça va mieux. Moi, j’essaie de leur pardonner.
Mes parents aussi ont eu du mal aussi à retrouver d’autres raisons de vivre que cette espérance !
En tout cas je n’espère plus et je crois au bonheur désespérément, comme disait Sénèque. Je ne peux que douter de l’existence de Dieu et je trouve que j’ai largement de quoi faire avec le réel (pour moi et les autres). Cette question n’est donc pas prioritaire pour moi. Et je pense que si Dieu existe vraiment, qui il soit, si c’est Dieu, il ne pourra pas nous en vouloir de nous consacrer qu’à la vie.
J’aurais encore beaucoup à raconter mais je suis fatigué d’écrire. Et puis c’est déjà assez long. Merci à ceux qui m’ont lu. N’hésitez pas à me répondre, cela me fera plaisir.
Notes:
[1] Matthieu 5:22 ; Marc 9:47, 48
[2] Le texte de ce cantique, Les enfants sont un bel héritage, est disponible sur un site… mormon.
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