En cas de scission, quel groupe fallait-il suivre ?
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DANS tous les groupes religieux, des schismes se forment régulièrement, notamment à la suite de la contestation de l’un des enseignements du leader ou de nouvelles révélations par un disciple du groupe. Certains groupes ont une taille réduite et une durée de vie relativement courte, d’autres parviennent à se développer et à s’inscrire durablement dans le temps. Pour le sociologue ou l’historien des religions, cela n’a rien de surprenant et il s’agit là du schéma classique de l’évolution d’un groupe religieux. Mais évidemment, l’interprétation de ces schismes est perçue de façon totalement différente pour le groupe initial qui, majoritaire, vit les contestations de son autorité comme une trahison. Ainsi, par exemple, l’Église de Jésus Christ des Saints des Derniers Jours, la principale dénomination mormone, et qui pense être la seule véritable église, dénie le qualificatif de « mormons » aux autres groupes qui se sont détachés de son autorité, comme s’il s’agissait d’un label d’authenticité qui lui appartenait exclusivement. [1]
Les Étudiants de la Bible, qui furent à l’origine des Témoins de Jéhovah, n’ont bien évidemment pas échappés à cette règle - et cela alors que les fidèles s’imaginent benoîtement que leur mouvement est très différent des autres car il serait, paraît-il, dirigé par l’esprit saint de Dieu. Par exemple, l’organisation décrit dans ses publications de façon outrée la « rébellion » du dirigeant de la filiale australienne qui engendra la création d’une branche dissidente en 1908. Notez la manière dont les choses sont rapportées dans l’Annuaire des Témoins de Jéhovah de 1983 à la page 40 :
« En 1908, il y eut un bouleversement dans l’organisation en Australie. Comme l’indiquait un rapport publié dans La Tour de Garde (anglaise) de 1910, l’activité volontaire s’était ralentie. Henninges, le responsable de la filiale, quitta l’organisation, “emmenant avec lui le gros de la classe de Melbourne”. Sur cent personnes qui fréquentaient la congrégation, seules une vingtaine tinrent ferme. Edward Nelson, qui endura fidèlement l’épreuve, parla des déserteurs dans une lettre qu’il adressa à frère Russell : “Un grand nombre d’entre eux ne lisaient pas du tout et avaient été attirés à ses réunions [celles de Henninges] moins par la vérité que par son éloquence. Certains ne reconnaissent même pas la ’parousia’ et l’un d’eux, qui vint hier, pensait encore que l’homme a une âme immortelle.” Alors que Jéhovah fit prospérer son organisation, le groupe d’Henninges disparut peu après. »
On notera d’emblée combien cette présentation des faits est tendancieuse et orientée. Déjà, voyez les remarques péjoratives sur les personnes ayant rejoint le groupe dissident et, à l’inverse, le vocabulaire élogieux de ceux qui sont restés Étudiants de la Bible :
Ceux qui sont partis sont qualifiés de « déserteurs ».
Mais évidemment, quand des personnes ont quitté leur précédente religion pour se convertir aux Témoins de Jéhovah, ce ne sont pas des « déserteurs », mais des gens réfléchis qui ont pris une sage décision…
Ces gens-là ne savaient pas lire et ont été attirés par l’éloquence du monsieur.

- ’’La Liseuse’’, de J.-H. Fragonard
- Les TJ : des érudits avertis. Les non-TJ : des ignorants manipulables. Paraît-il…
Le sous-entendu est à peine voilé : c’étaient des personnes facilement manipulables de par leur manque d’instruction. Cela n’empêche pas les Témoins de Jéhovah de faire remarquer que, s’il est vrai que ceux qui rejoignent leur organisation sont principalement des personnes n’ayant pas fait de hautes études, cela n’a rien d’anormal puisque les apôtres eux-mêmes étaient des personnes non lettrées (Actes 4:13), que Dieu révèle ses choses profondes à des tout-petits (Luc 10:21), que la sagesse du monde est sottise aux yeux de Dieu et que, de toute façon, le vrai culte est une affaire de cœur et non d’instruction… Au fait, la Watch Tower n’a-t-elle pas fondé des classes d’alphabétisation ainsi que des écoles de formation pour améliorer l’éloquence de ses membres ? Comme quoi les faits ont bien des interprétations possibles suivant le but qu’on veut atteindre !
Certains rejetaient la ’parousia’ !
Ah ben oui, il est bien établi que les doctrines jéhovistes sont la référence par excellence, et que, si on les rejette, on file du mauvais coton… Ce que le rédacteur de cette Tour de Garde a fâcheusement oublié, c’est que les Étudiants de la Bible de l’époque croyaient que la présence du Christ avait commencé en 1874 et que cette date est passée à la trappe depuis belle lurette… Peut-être le nouveau groupe faisait-il bien de ne pas prendre pour argent comptant toute les élucubrations prophétiques de l’époque…
Ceux qui sont restés russellistes ont « tenu ferme », ont « endur[é] fidèlement l’épreuve », le « bouleversement » !
Alors qu’est-ce qu’on fait, on leur décerne une médaille d’honneur pour ce courage hors du commun ?
Le groupe de Jéhovah a prospéré, mais pas celui qui s’en est détaché.
On remarquera que c’est Jéhovah, qui est présenté comme le Dieu exclusif de la Watch Tower, qui a fait prospéré son organisation en signe de bénédiction ! Tout est dit… Outre le fait que le rapport prospérité/vérité sera développé un peu plus bas, notons au passage que le groupe de Henninges, la New Covenant Fellowship Melbourne, existe toujours, contrairement aux assertions de la Société Watch Tower.
Et vous, qu’auriez-vous fait si vous aviez vécu à cette époque ? Qui auriez-vous suivi ? « Charles Russell, évidemment ! », s’exclameront en cœur les Témoins de Jéhovah comme si cela coulait de source. Et pourtant, était-ce aussi évidant que cela ? Replaçons-nous un instant dans le contexte et essayons d’imaginer les arguments qui pourraient être avancés.
« Oui, mais il fallait rester fidèle envers l’organisation ! »
Réfléchissons un instant : si Russell avait tenu le même raisonnement, il n’aura jamais quitté sa religion d’origine et ainsi n’aurait pas fondé la Société Watch Tower. En effet, voyez ce qu’on peut lire dans La Tour de Garde du 15 janvier 2006, page 16 :
« Vers 1868, Charles Russell s’est mis à examiner attentivement les doctrines bien établies des Églises de la chrétienté, et il a découvert de mauvaises interprétations des Écritures. Avec quelques autres personnes qui recherchaient la vérité, il a formé une classe d’étude de la Bible à Pittsburgh, en Pennsylvanie (États-Unis). »
Ainsi, Russell n’a pas eu peur de remettre en cause ce qu’on lui avait enseigné, même au sein de sa propre Église, et c’est ainsi qu’ayant constaté ce qui pour lui était des erreurs, il s’en est démarqué et a fondé un nouveau mouvement. Dans son cas, les Témoins de Jéhovah estiment qu’il avait de bonnes raisons d’avoir remis en cause ses croyances initiales et lui attribuent de nobles sentiments, à savoir qu’il souhaitait rétablir de la sorte le culte pur. En quoi est-ce différent dans le cas de celui qui se détache du groupe et fonde son propre mouvement ? Et pourquoi ne présuppose-t-on pas des mêmes intentions louables de sa part, à savoir éliminer ce qui est perçu comme inexact ?
« Mais Russell était dirigé par l’esprit saint, c’était le canal de communication de Dieu sur terre ! La preuve : il enseignait la vérité ! »
Pourtant, les Témoins de Jéhovah disent qu’il a fallu attendre 1919 pour que l’esclave fidèle et avisé soit « clairement » reconnu (selon leur doctrine) car c’est à ce moment-là que Jésus aurait inspecté toutes les religions, aurait décrété que la Société Watch Tower constituait le vrai culte et lui aurait ainsi octroyé davantage de responsabilités. En effet, La Tour de Garde du 15 mars 1990 à la page page 21 déclare :
« En 1918, quand Jésus Christ a inspecté ceux qui se prétendaient ses esclaves, il a trouvé un groupe international de chrétiens qui publiaient les vérités bibliques* tant à l’usage interne de la congrégation que pour l’œuvre de prédication à l’extérieur. En 1919 s’est incontestablement produit ce que Jésus avait prédit : “Heureux cet esclave, si son maître, en arrivant, le trouve faisant ainsi ! En vérité je vous le dis : Il l’établira sur tout son avoir.” (Matthieu 24:46, 47). Ces vrais chrétiens sont entrés dans la joie de leur Maître. Comme ils s’étaient montrés ‘fidèles sur peu de choses’, ils ont été établis par le Maître “sur beaucoup de choses”. (Matthieu 25:21.) L’esclave fidèle et son Collège central étaient en place, prêts à assumer de plus grandes responsabilités. Comme nous devrions nous réjouir qu’il en ait été ainsi, car les chrétiens fidèles retirent de grands bienfaits du travail qu’accomplissent avec dévouement l’esclave fidèle et son Collège central ! »
* sic, voir juste après
Notons toutefois au passage plusieurs points, même si ceux-ci ne sont pas directement liés à la question qui nous intéresse ici :
L’interprétation de Matthieu 24:45-47 sur laquelle repose cette croyance est nettement critiquable, car dans les paraboles de Jésus, les personnages n’ont jamais à être identifiés à une classe déterminée de personnes, mais illustrent des comportements que chaque chrétien doit suivre ou au contraire rejeter ; [2]
La date de 1919 est forcément erronée, car elle dépend de 1914 qui elle-même est obtenue à partir de -607 par suite du calcul des 2520 ans. Or, l’Histoire et la Bible prouvent que la date de la destruction de Jérusalem est -587 ; et de toute façon la double application du rêve de Nabuchodonosor en Daniel chapitre 2 et la méthode de calcul employée sont extrêmement contestables ; [3]
L’extension des pouvoirs de cet esclave, c’est-à-dire de la Watch Tower, par Jésus en 1919 n’est qu’une affirmation gratuite de la part du mouvement qui souhaite ainsi faire cadrer l’application d’une soi-disant prophétie biblique avec sa propre histoire. En effet, hormis la libération de prison des dirigeants cette année-là, il ne s’est rien passé de notable pour justifier cette prétention. En conséquence, la réalisation sur la Watch Tower des paroles bibliques contenues en Matthieu 24:47 est un pur article de foi ;
(1905-1977) 3e Président de la Watchtower Bible and Tract Society. Il fut l’organisateur du mouvement et lui appliqua les méthodes de gestion d’une véritable entreprise.
Dans tous les cas, le Collège central dont il est fait mention ici n’existait pas à cette époque-là puisqu’il n’est apparu qu’au début de la présidence de Nathan Knorr
Knorr
Mais fermons les yeux sur ces quelques erreurs plutôt grossières et admettons malgré tout que l’identité de cet esclave fidèle et avisé ait été « officiellement » révélé en 1919, histoire de simplifier les choses. Donc, comme le montre le passage de La Tour de Garde cité ci-dessus, seule l’exactitude doctrinale qu’enseignait cet esclave permettait de l’identifier avant cette date. A contrario, cela signifie que, si de graves erreurs étaient trouvées dans les publications, alors il n’y aurait aucune preuve tangible de l’élection de cet esclave par Jésus Christ, sinon une volonté évidente de la Société Watch Tower qu’il en soit ainsi pour revendiquer le statut de seule vraie religion (et d’ailleurs, tout groupe qui voudrait prétendre être dirigé par Dieu aurait tout intérêt à procéder de la sorte).

- Les Pyramides de Gizeh
- Les dates prophétiques qu’elles fournissaient étaient la Vérité… à l’époque !
Or, les publications jéhovistes elle-mêmes admettent - non par humilité, mais parce que cela est censé accomplir une « prophétie biblique » - que l’organisation était encore à ce moment-là captive de Babylone la Grande, autrement dit de la fausse religion. A l’époque, les fidèles défendaient des doctrines ou des pratiques totalement rejetées par les Témoins de Jéhovah actuels - la liste suivante n’est pas exhaustive, sans quoi on y passerait la nuit : derniers jours ayant débuté en 1799, présence invisible de Jésus ayant commencé en 1874, oints ressuscités au ciel en 1881, célébrations des fêtes dont Noël et les anniversaires de naissance, usage de la croix, espérance céleste pour tous les chrétiens, rôle important des distances dans la Pyramide de Guizeh, Har-Maguédôn pour 1914, anarchie mondiale annoncée pour 1918 conduisant à la disparition de toutes les républiques et à la chute de tous les gouvernements humains, acceptation du service militaire, du tabac, etc, etc… En fait, hormis les prophéties datées qui ne se sont pas accomplies et qui ont tout logiquement été révisées immédiatement après leur échec, la majorité de ces doctrines ou comportements ont été abandonnés bien des années après 1919 !
Si donc c’était sur la base des vérités que l’on identifiait l’esclave fidèle et avisé, et donc le vrai culte, comment pouvait-on savoir qu’il s’agissait bien des Étudiants de la Bible et qu’il ne fallait pas s’en dissocier, puisque 90% des croyances et pratiques de l’époque se sont avérées fallacieuses -d’ailleurs, les anciennes publications TJ ne sont même plus réimprimées tant elle contiennent des erreurs, ce qui d’ailleurs pourrait ébranler la foi des fidèles qui les liraient -, et cela alors que l’enseignement actuel TJ dit clairement qu’il faut quitter immédiatement une organisation qui enseigne de fausses doctrines ?
Dès lors, qu’est-ce qui permettait de dire que le groupe de Russell était la seule vraie religion en 1908, puisque le Christ ne l’avait pas encore choisie et que sa « vérité » était loin d’être aussi éclatante que l’organisation le prétend aujourd’hui ? Pouvait-on reprocher à quelqu’un un manque de loyauté dans la mesure où rien ne venait prouver ostensiblement que ledit groupe était le canal de communication de Dieu ?
« Mais s’il y avait des erreurs, il fallait attendre patiemment que Jéhovah y remédie lui-même ! »
La Tour de Garde du 15 mars 1996, aux pages 17 et 18, préconise en effet cette attitude… mais quand il s’agit de la Société Watch Tower uniquement !
« Qu’allons-nous faire ? Nous offusquer et quitter l’organisation de Jéhovah ? C’est ce que certains ont fait quand, il y a des années, la Société Watch Tower a appliqué la nouvelle alliance au Millénium. D’autres ont été choqués par les propos qui avaient été tenus dans La Tour de Garde au sujet de la neutralité. Si ceux qui ont trébuché sur ces points avaient été fidèles à l’organisation et à leurs frères, ils auraient attendu que Jéhovah éclaircisse ces questions, ce qu’il a fait en temps voulu. Ainsi, être fidèle, c’est aussi attendre patiemment que l’esclave fidèle et avisé publie de plus amples explications. »
Le problème, c’est qu’on trouve un conseil diamétralement opposé lorsqu’il s’agit des autres religions, notamment dans La Tour de Garde du 8 septembre 1987, à la page 11 :
« Si, après vous être prêté à un examen honnête, vous n’êtes pas satisfait de ce que vous avez vu, ne vous contentez pas de le déplorer. Un journaliste, analysant la pensée de Karl Barth selon laquelle ce sont ses membres qui font une Église, en a logiquement conclu : “Les membres de l’Église (…) sont responsables de ce qu’elle dit et de ce qu’elle fait.” Par conséquent, demandez-vous : Suis-je prêt à porter ma part de responsabilité dans tout ce que mon Église dit et fait ? (…) Tout en examinant ces questions, ne perdez pas de vue la portée d’Apocalypse 18:4, 8. Parlant de l’empire universel de la fausse religion, qui s’est attiré la défaveur de Dieu, ces versets donnent l’avertissement suivant : “Sortez du milieu d’elle, mon peuple, afin que vous ne participiez pas à ses péchés et que vous ne receviez pas de ses plaies : car (…) en un seul jour viendront ses plaies, mort, et deuil, et famine, et elle sera brûlée au feu ; car le Seigneur Dieu qui l’a jugée est puissant ! »
En clair, pour la Société Watch Tower, il faut quitter tout de suite une religion qui contient un serait-ce qu’une petite erreur, sans quoi on porte une part de responsabilité et on subira sa destruction. Mais quand il s’agit d’elle, il faut fermer les yeux sur ces erreurs et rester bien sagement sans broncher (et peu importe si la rectification nécessaire mettra des années à arriver, voire ne se produira jamais), sans quoi c’est de l’impertinence et de la rébellion. Il a clairement deux poids deux mesures. Cela cadre-t-il avec les paroles de Jésus qui dit en Matthieu 7:1-5 :
« Cessez de juger, afin de ne pas être jugés ; car c’est avec le jugement dont vous jugez que vous serez jugés ; et c’est avec la mesure dont vous mesurez qu’on mesurera pour vous. Pourquoi donc regardes-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, mais ne considères-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ? Ou comment peux-tu dire à ton frère : ‘ Permets que je retire la paille de ton œil ’, alors que, voici, une poutre est dans ton œil à toi ? Hypocrite ! retire d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clairement comment retirer la paille de l’œil de ton frère. »
C’est sûr qu’à ce petit jeu-là où les dés sont pipés dès le départ, la Watch Tower est certaine d’avoir toujours raison !
« Oui, mais Russell était sincère ! »
Cette réponse appelle au moins trois remarques :
Comment peut-on évaluer la sincérité de quelqu’un dans la mesure où il est impossible de connaître précisément ce que quelqu’un a dans le cœur ? En outre, n’y aurait-il que deux alternatives : être sincère ou ne pas l’être ? Les choses sont-elles forcément aussi tranchées ?
Pourquoi, de manière analogue, ne présume-t-on pas de la bonne foi de ceux qui ont fondé leur propre groupe ? Il est à noter que, la plupart du temps, les leaders religieux sont loin d’être des gourous malicieux qui se gaussent dans leurs moustaches de toutes les inepties qu’ils feraient avaler à leurs disciples, tout en comptant les liasses de billet qu’ils leur auraient extorquées. Et pourtant, cela n’est, bien évidemment, pas un signe de vérité pour autant. Généralement, les leaders religieux croient en ce qu’ils font même si, dans le cas d’un groupe sectaire, ils en viennent au final à manipuler leurs adeptes dans une certaine mesure afin de garder intactes les prétentions, généralement impossibles à atteindre, de leur mouvement. Mais sur cette question, la Société Watch Tower agit exactement de la même façon : il suffit de comparer les méthodes de l’Organisation avec celles d’autres mouvements sectaires pour s’en convaincre (diabolisation de l’information critique, utilisation de citations tronquées, présentation déformée de l’histoire du mouvement vu par lui-même, etc). Notons au passage un exemple certes extrême, mais révélateur à ce sujet : Joseph Di Membro et Luc Jouret, les dirigeants de l’Ordre du Temple Solaire, une secte par excellence au yeux de tous, sont morts par balle et brûlés en même temps que leurs disciples lors des tragédies de suicides-massacres collectifs dans les années 1990, preuve que des dirigeants spirituels peuvent très bien s’auto-illuminer… Dans le même ordre d’idées, les extrémistes religieux qui participent à des attentats meurent en même temps que les victimes qu’ils occasionnent, preuve qu’ils croient vraiment au Paradis qui leur est promis ainsi qu’au bien-fondé de leur action. Et pourtant, qui oserait dire que leur démarche est légitime pour autant ?
Les publications jéhovistes ne disent-elles pas que la sincérité, s’il est vrai qu’elle est indispensable en matière de culte, ne suffit pas, et que la vérité l’est tout autant ? La Tour de Garde du 1er février 2003 à la page 32, déclare en effet sans ambages, comparaisons frappantes à l’appui :
« Notez cependant que la sincérité ne suffit pas. Elle doit être complétée par la vérité. Les constructeurs ainsi que les passagers du Titanic croyaient sincèrement que ce paquebot était insubmersible. Pourtant, lors de sa traversée inaugurale en 1912, il a heurté un iceberg, et 1 517 personnes sont mortes. Certains Juifs du Ier siècle croyaient sincèrement que leur façon d’adorer Dieu était bonne, mais leur zèle n’était pas “ selon la connaissance exacte ”. (Romains 10:2.) Si nous voulons plaire à Dieu, nos convictions doivent être fondées sur des faits exacts. »
« Oui, mais n’empêche que la religion initiée par Charles Russell a prospéré puisqu’elle existe encore aujourd’hui et compte des millions de membres, tandis que les groupes concurrents ont décliné ! »
Il est toujours curieux d’accorder si grande importance aux nombres, comme si le ’’succès’’ d’une organisation religieuse se mesurait à ses effectifs, à l’instar d’une grande entreprise estimant sa réussite d’après son chiffre d’affaires. Ce raisonnement est d’autant plus amusant qu’il provient de personnes qui s’estiment spirituelles et qui sont ainsi censées marcher par la foi et non par la vue des statistiques. De plus, n’oublions pas que les chiffres peuvent être interprétés de façon tout à fait fantaisiste afin de soutenir un point de vue qui nous arrange.
Donc, selon un raisonnement analogue, si un groupe restait limité dans ses effectifs à un faible pourcentage de la population et s’éteignait rapidement, il faudrait en déduire qu’il ne bénéficiait pas de l’approbation divine. Or n’est-ce pas précisément ce qui s’est passé avec le christianisme du Ier siècle, puisque celui-ci est resté minoritaire et a vite été noyé dans l’apostasie, selon l’enseignement même des Témoins de Jéhovah actuels ? Et pourtant, lequel d’entre eux oserait dire que ces premiers chrétiens constituaient une fausse religion ?
De plus, à partir de combien d’années d’existence peut-on dire que le groupe peut prétendre à la vérité ? 1 an ? 5 ans ? 20 ans ? 100 ans ? 500 ans ? 1000 ans ? Et à partir de combien de membres peut-on dire que le groupe a réussi : 10 ? 100 ? 1.000 ? 100.000 ? 10.000.000 ? 1.000.000.000 ? Non, parce que, outre le caractère hautement subjectif de ces critères, l’Église Catholique reste quand même championne en matière d’expansion et de pérennité à travers le temps : 1600 ans d’existence et plus d’un milliard de membres. Faut-il en déduire que c’est elle qui a l’approbation de Dieu ? Maintenant, si c’est le taux de croissance qui est le véritable indicateur de vérité, alors dans ce cas-là les Adventistes du 7è jour, les mormons ou les Assemblées de Dieu peuvent revendiquer le titre de vraie religion, car bien qu’étant nés environ à la même époque que les TJ, ils sont actuellement plus nombreux qu’eux.
(et là, le TJ acculé dans ses derniers retranchements se met soudain à bien moins accorder d’importance aux chiffres, et se rabat sur la nécessité des ’’œuvres’’ des fidèles pour que leur adhésion soit légitimement incluse dans l’effectif total… Alors pourquoi avoir fait référence aux chiffres, pour précisément les renier après s’être rendu compte que l’on s’est engouffré dans une impasse ? Ah, mauvaise foi, quand tu nous tiens !)
Et de toute façon, quand bien même ces critères seraient valides, cela ne résout pas le problème : comment celui qui s’est dissocié à l’époque pouvait-il savoir a priori que le groupe en question allait être « victorieux » ? À moins d’avoir consulté une boule de cristal, ce qui, jusqu’à preuve du contraire, est tout à fait en désaccord avec l’enseignement jéhoviste, et de toute façon non prouvé scientifiquement, le ’’déserteur’’ du groupe de Russell n’avait aucune possibilité d’anticiper l’expansion ultérieure de l’organisation. En fait, les points précédents développés par la Watch Tower et repris en cœur par les fidèles ne sont qu’une relecture a posteriori des événements destinée à asseoir l’autorité du mouvement…
Mais enfin, chers lecteurs Témoins de Jéhovah, avez-vous conscience que les autres groupes religieux peuvent dire EXACTEMENT la même chose de leur côté, que chaque argument peut être repris de la même manière à leur compte ? Percevez-vous que cette « vérité », qui vous semble pourtant indiscutable, n’a de valeur qu’en elle-même, et qu’elle ne risque pas d’emporter l’adhésion de quelqu’un qui est dans une autre démarche que la vôtre ? Comprenez-vous que ce raisonnement est totalement vicié par un parti-pris flagrant, étant donné que la Société Watch Tower 1/ énonce ses propres critères de vérité et 2/ ensuite décide elle-même qu’elle les remplit ?
Cette façon de procéder me fait penser à l’illustration suivante : Imaginez quelqu’un qui crie au bord d’une falaise « Je suis le plus beau et le plus intelligent au monde ! », et une fois que l’écho lui renvoie ses propres paroles, déclare : « Ah ben voyez ! Je suis effectivement le plus beau et le plus intelligent, puisqu’une voix vient de vous le certifier ! » Que penseriez-vous de cette personne ? Deux hypothèses sont possibles :
1/ Elle est mentalement déficiente si vraiment elle ne se rend pas compte que la voix entendue n’est rien d’autre que la sienne et doit se rendre de toute urgence chez un psychiatre, voire dans une clinique psychiatrique ;
2/ Elle est atteinte d’une crise de mégalomanie aiguë dans le genre Mickaël Vendetta et constitue une véritable plaie pour son entourage qui doit supporter son orgueil démesuré.
Alors, dans le cas de la Société Watch Tower, que diagnostiquez-vous : camisole de force obligatoire ou nombrilisme exacerbé ?
À mon avis, peut-être bien les deux…
Notes:
[1] ’’L’Église déclare que les sectes polygames ne sont pas des Mormons’’, AP, 29 août 2006
[2] Voir Crise de conscience et À la recherche de la liberté chrétienne de Raymond Franz qui se livre une analyse approfondie de ce sujet.
[3] Voir Les temps des Gentils reconsidérés de Carl Olof Johnson pour un examen détaillé





