De la banalité de ce que l’on a cru exceptionnel - Partie 4

Dans cette série d’article, nous nous proposerons de percevoir comment les huit symptômes décrits par le sociologue Irving Janis pour reconnaitre un phénomène de pensée groupale sont non seulement produits, mais aussi -d’une certaine manière- institutionnalisés par les Témoins de Jéhovah.
3-Le groupe affiche la totale certitude de sa supériorité morale.
Si il y a bien une question sur lequel le Témoin de Jéhovah pense que son groupe est inattaquable, c’est bien celle de la moralité. Il est même peu probable qu’un TdJ ne se reconnaisse pas dans ce « symptôme ». J’imagine que nombre d’entre eux pourraient, sans rougir, déclarer à ce sujet quelque chose comme : « Mais ce n’est pas que nous ne nous “croyons” moralement supérieurs au “monde”. Nous SOMMES moralement supérieurs au “monde” » Comme pour le premier symptôme évoqué (le sentiment d’invulnérabilité) il prendra bien soin de reporter tout le bénéfice de cette “haute moralité” sur Dieu, et non sur son propre mérite. Dans les faits cela ne change pas grand chose à ce que révèle cette prétention.
C’est le troisième symptôme de la pensée de groupe que mit en relief I. Janis.
Il serait inutile de multiplier les exemples de cette prétention à la plus haute moralité, affirmée et ré-affirmée très régulièrement dans la littérature jéhoviste :
Ou encore :
Ce ne sont que deux courts exemples, parmi des dizaines d’autres, que j’ai pu trouver en quelques minutes à peine de recherche dans les publications de la Société Watchtower. Ici encore, l’organisation ne se contente pas de produire fortuitement ce “symptôme”, elle exploite ce genre de prétention pour un faire un argument de séduction.
Premier risque : le déni et un jugement sur soi-même complètement biaisé
Il y a bien sûr un premier problème avec l’aspect franchement propagandiste de telles assertions, qui n’échappe malheureusement qu’à ceux qui sont à l’intérieur du groupe. Les faits révèlent évidemment tout autre chose que cette vérité simpliste. Il ne saurait être question ici d’accuser les TdJ d’ “immoralité” généralisée, d’hypocrisie profonde et calculée, ou encore d’être un “paradis pour pédophiles” avec tout ce que cette formule peut avoir d’ambigu, etc., comme cela se se lit parfois sur certains sites critiquant les TdJ.
Mais d’ores et déjà, on peut souligner que si la réalité est sûrement bien plus complexe que ce que certaines accusations virulentes veulent laisser entendre, elle l’est sûrement tout autant que ce que la propagande jéhoviste clame à travers la littérature de la WT.
J’ai connu personnellement un “frère” condamné pour “viol en réunion” (c’est-à-dire participant à une “tournante”), et un autre pour braquage, ni plus ni moins. Il ne me viendrait jamais à l’esprit d’accuser les TdJ en tant que groupe de ces forfaits, bien sûr. Mais je trouve particulièrement critiquable de la part des TdJ de faire comme si, a contrario, ces deux cas ne devaient en aucun cas les toucher. Ces deux personnes ont toutes les deux été exclues, rétorqueront les TdJ (ce qui est vrai ; elles furent exclues, puis réintégrées. Je n’ai plus de contact depuis quasiment quinze ans avec ces personnes, j’ignore totalement comment elles ont ensuite évolué). Exclues ? Fort bien : il n’en reste pas moins qu’elles étaient bien Témoins de Jéhovah au moment où elles ont commis ces actes, et qu’il s’agit bien de lourds échecs de l’enseignement jéhoviste. “Les TdJ” ne sont pas collectivement coupables de ces actes, il n’en reste pas moins que leurs victimes n’ont absolument pas été “protégés” par le fait que ces deux hommes faisaient partie du “peuple pur de Jéhovah” —pour reprendre une expression régulièrement utilisé dans les publications jéhovistes.
On peut ainsi se demander s’il n’est pas un peu facile —pour ne pas dire un peu mensonger— de mettre en avant le moindre petit acte de bonté accompli par un membre de la communauté comme étant la preuve de la pureté et de la moralité “des TdJ” dans leur ensemble, et de faire comme si les actes violents qui peuvent être commis par d’autres, comme ceux décrits ci-dessus, ne les concernaient en rien. Les uns COMME les autres se produisent bien au sein de la communauté jéhoviste.
Bien sûr, de tels actes, aussi violents, restent exceptionnels, il n’est pas question de décrire la situation morale des TdJ à travers ces deux lamentables exemples, aussi réels soient-ils. Mais on peut aussi dire qu’ils sont également exceptionnels dans la société en général : les violeurs et les braqueurs constituent (fort heureusement) une petite minorité des membres de notre société. Les TdJ n’ont pourtant aucune gêne, en général, à décrire la situation déplorable “du monde” à travers les faits divers qu’ils trouvent dans les journaux, pestant a contrario contre tous ceux qui utilisent les faits divers malheureux qui se déroulent chez eux pour décrire leur groupe…
On constatera généralement, dans le même ordre d’idée, que lorsqu’il s’agit de critiquer ce que font “les prêtres Catholiques” ou plus généralement “les Églises de la chrétienté”, les TdJ sont déjà beaucoup moins enclins à faire la part des choses entre ce qui ressort de la responsabilité de “l’Église” en tant que religion et ce qui est de la responsabilité des individus. (De la manière dont jugez, vous serez jugés, aurait dit un homme célèbre…)
On peut donc, dans un premier temps, se demander de ce qu’il en est de l’état réel de la “moralité” des Témoins de Jéhovah, en général. On peut sans aucun doute remettre en question leur prétention en ce domaine, tant leur “méthode d’estimation” —si l’on peut dire— semble caricaturale. S’il arrive parfois à l’organisation de reconnaitre qu’on rencontre en son sein les mêmes problèmes que partout ailleurs [1], ce genre d’aveu peut —sans exagération, je pense— être qualifié de tout à fait exceptionnel : il est vraiment TRÈS rare que soit évoqués les problèmes que l’on rencontre chez les TdJ, surtout en comparaison de l’océan d’auto-congratulations publié par la Watchtower quant à sa propre moralité, qui va jusqu’à s’autoproclamer “Paradis spirituel”, ni plus ni moins…
Le fait est qu’on trouve chez les TdJ à peu près les mêmes horreurs que partout ailleurs : vols, femmes battues, agressions sexuelles, meurtres… et, comme dans la société en général —comme “dans le monde”, pour reprendre la terminologie jéhoviste— on les retrouve à tous les “étages”, tout en bas de “l’échelle sociale” jusqu’aux “notables”, les anciens, Surveillants de circonscription, béthélites, et jusqu’au Collège Central (un de ses membres a été accusé d’agression sexuelle sur enfant, dans les années 80). Pourquoi les chambres des Béthels, dans le monde entier, ont-elles toutes des serrures ? Un ancien responsable mondial en a donné l’explication : il y a eu plusieurs cas de vols chez les béthélites “aussi choquant que cela puisse paraitre” —pour reprendre l’expression de la Tour de Garde de 1986. [2]
Je ne pense pas que la moindre étude sérieuse ait jamais démontré une quelconque supériorité significative du groupe des Témoins de Jéhovah en matière de “morale” sur n’importe quel autre groupe : la plupart des gens y sont globalement honnêtes, courtois, bienveillants (avec chacun leurs petits travers) et on y trouve aussi des gens violents hypocrites et dangereux, comme partout ailleurs.
Je crains par contre que la très grande majorité des TdJ qui liront ces ligne ne me trouvent, presque par réflexe, profondément malhonnête en évoquant ces points : bien qu’ils n’aient probablement rien de concret à proposer en la matière (outre des déclarations internes et des auto-proclamations de leur pureté supérieure, au mieux peut-être quelques réflexions de journalistes sur l’impression que leur a a fait telle ou telle assemblée à laquelle ils ont assisté) je ne pense pas qu’ils soient nombreux à être prêts à admettre qu’ils ne sont finalement pas meilleurs que le reste du monde. Et toute personne qui remettrait en cause leur supériorité en la matière ne pourrait être que malhonnête, à leurs yeux. Pour l’immense majorité d’entre eux, c’est tout simplement impensable, au sens littéral du terme : ils ne peuvent pas PENSER sur ce sujet !
Et c’est bien ça, le problème, lorsqu’on le place dans le contexte du GroupThink. Le souci, ce n’est pas tant qu’il y ait des “problèmes de moralité” chez les TdJ (car en la matière, je l’ai dit, je ne crois pas non plus qu’il y en ait plus qu’ailleurs), mais vient plutôt de l’attitude du groupe vis-à-vis de sa propre moralité, ses certitudes absolues en la matière. Les TdJ pensent en général qu’ils sont tout à fait exceptionnels en la matière, mais I. Jannis nous apprend qu’il en va de même pour TOUS les groupes qui cèdent à ce travers qu’est la pensée groupale. Ils se croient TOUS exceptionnels, incapables de regarder en face leur “normalité” et donc de se “méfier” d’eux-mêmes.
Or cet état de choses crée un dysfonctionnement plus profond encore. Jusqu’ici, en effet, il ne s’est agit que d’observer un certain déni de la part des TdJ quant à leur situation réelle, ce qui est déjà embêtant —mais peut-être pas si rare, finalement. Mais il y a plus gênant encore : cette absolue assurance en sa propre légitimité, en sa propre supériorité morale, en sa propre pureté, ne se contente pas de masquer certaines réalités, certains problèmes, elle finit par en provoquer elle-même !
Second risque : une immoralité « auto-alimentée »
Pour commettre une tautologie, I. Janis constate que la conséquence directe de cette prétention à une moralité qui ne peut être remise en question est -justement- qu’elle n’est plus jamais remise en question.
En effet, ceux qui glissent dans ce phénomène de pensée groupale ne peuvent plus envisager que leur groupe puisse être critiquable ou même simplement mis en question sur ce point. Ils sont absolument persuadés qu’une haute moralité est inhérente à leur groupe, qu’il est intrinsèquement le plus moral qui soit.
Or, de ce fait, il ne leur vient plus à l’idée de se demander s’ils font bien en suivant les décisions du groupe : ils n’ont plus la volonté, ni peut-être même la capacité, de s’interroger sur la pertinence morale de ce que le groupe fait, dit ou exige. Pour le dire plus simplement, on ne se demande plus si ce que l’on fait est “bien” ou pas : puisque c’est la pratique du groupe, ce ne peut être que “bien”.
La suite est tristement logique : comme on ne se pose plus la question de la moralité de ce qu’on pratique, la probabilité de dérives s’approche dangereusement de 1. On devient “immoral” justement parce qu’on est trop persuadé qu’on est moral, avec en prime toute la tranquillité de sa bonne conscience.
À ce sujet, il ne serait peut-être pas inutile de rappeler ce dramatique fait divers, où le fantasme de la pureté du groupe a poussé quelques TdJ à témoigner en faveur d’un dangereux délinquant sexuel, converti en prison au jéhovisme, persuadés qu’ils étaient que l’appartenance à leur groupe et à leur idéologie était suffisante à avoir lavé cet homme… Quelques mois après cette libération demandée au nom de son appartenance au “peuple pur”, il comparaissait de nouveau pour avoir commis deux tentatives de viols, un viol et un meurtre. Ce cas, là encore, est à ma connaissance assez exceptionnel, il ne s’agit pas de transformer un « fait divers » en vérité absolue sur les TdJ ; néanmoins il me semble (tristement) révélateur de l’aveuglement global des TdJ sur leur propre groupe, et d’une vraie lacune chez eux en matière d’esprit critique quant à leur « pureté » et leur « haute moralité ».
Mais, aussi choquant que soit ce fait divers, il ne constitue pas à lui seul un argument. Les actes de cet homme sont terribles, mais ils ne sont pas ceux des TdJ, quelles qu’aient été la part de leur responsabilité dans ce drame.
Il y a par contre d’autres problèmes de moralité chez les TdJ, causés en grande partie par ce fantasme de pureté, à mes yeux assez lourds, et qui ne sont pas du tout de l’ordre du “fait divers”, mais bien des dérives systémiques, profondes.
Le premier exemple qui me vienne à l’esprit, c’est le fait que la délation soit présentée par les Témoins de Jéhovah comme une vertu pour celui qui la pratique (à l’intérieur du groupe, évidemment).
« Pourquoi révéler ce qui est mal » - « La Tour de Garde » du 15 août 1997, page 28
« Points marquants du livre des Nombres » - La Tour de Garde du 1er aout 2004, page 27
Je me souviens d’un propos très troublant, que j’ai eu avec un ancien missionnaire TdJ, qui avait travaillé en secret pour l’organisation des TdJ dans un pays soumis à une dictature communiste. Il m’avait expliqué que dans ce genre de société, chacun est tenu responsable de la « moralité » des autres, et que tout le monde se trouve plus ou moins « espionné » par tout le monde, toute dérive étant signalée aux « gardiens » de la pureté et de la « bonne moralité » du peuple. Sa conclusion m’avait tellement frappé que je crois le citer quasiment mot pour mot : « Finalement, nous devons faire un peu de même au sein du peuple de Jéhovah, sauf que nous, nous avons contrairement à eux de bonnes raisons de le faire. »

- Chaque TdJ a le devoir de repérer toute « déviance » aux normes du groupe chez ses coreligionnaires, et de la dénoncer.
Là encore, cet encouragement à la délation au nom de la pureté idéologique du groupe est tristement banale…
Je n’ai jamais entendu un seul Témoin de Jéhovah remettre cette pratique —qui est celle de toutes les dictatures du monde— en question, pas un seul qui se soit jamais demandé, par exemple, pourquoi Joseph est qualifié de « juste » par l’évangile de Matthieu (1.19), lorsqu’il est justement en train de refuser de dénoncer publiquement Marie (alors que la « culpabilité » de cette dernière ne fait aucun doute pour lui, puisqu’il veut tout de même « divorcer »)… Chez les TdJ, Joseph serait normalement exclu pour ça !
Et c’est d’ailleurs le second exemple que je citerais : aucun Témoin de Jéhovah ne semble s’interroger sur l’iniquité des modalités de l’exclusion telle qu’elle est pratiquée en leur sein [3]
En effet, ces modalités sont très particulières : celui qui est l’objet de cette mesure n’est entendu que par un tribunal restreint, qui se réunit à huis clos. La mesure d’excommunication (si elle est décidée par ce tribunal restreint) est communiquée au groupe lors d’une annonce spéciale, prononcée lors d’une réunion, sans qu’aucune justification à cette décision ne soit présentée au groupe, ni absolument rien des conditions dans lesquelles la mesure a été décidée. Le seul motif lui-même de cette mesure n’est officiellement jamais donné (ce qui a parfois donné lieu à des ragots qui ont achevé de salir les personnes concernées).
Sitôt cette annonce faite, plus personne n’acceptera d’adresser la parole à l’individu qui a été l’objet de la mesure d’exclusion. Les membre du groupe, dans leur totalité, appliqueront une sentence, alors qu’ils ignorent tout de la question, jusqu’au reproche exact qui est fait à l’individu. Et puisqu’il n’a absolument plus la possibilité de parler avec qui que ce soit, il sera impossible à cet individu de présenter un petit début de défense de sa version des faits, de sa vision des choses.
Les membres du groupe soutiennent une mesure de discrimination vis-à-vis d’un individu, sans lui laisser la possibilité de tenter de s’expliquer avec eux, et bien souvent sans même savoir exactement pourquoi cette mesure est prise.
Bon nombre de Témoins de Jéhovah étant, à titre individuel, loin d’être des imbéciles, il est absolument évident que s’ils apprenaient que la justice devait être rendue de cette manière-là dans un tribunal “du monde” (surtout si c’était envers leur groupe à eux !), ils en seraient parfaitement scandalisés. En l’occurrence, il n’est peut-être pas vain de se demander en quoi ce groupe fait montre d’une « haute-moralité », lorsqu’il légitime pour lui-même une pratique qu’il trouverait totalement inacceptable si elle devait venir de n’importe quelle autre institution.
On ne peut s’empêcher de remarquer d’ailleurs qu’avec une incroyable ingénuité, l’organisation jéhoviste souligna elle-même le problème « éthique » que pose le huis clos. Bien que ça ait déjà été écrit sur ce site, je crois, on se rappellera qu’au sujet de la façon dont était rendue la justice dans « l’Israël des temps bibliques », d’après le Pentateuque, nous lisons dans la littérature jéhoviste :
« Étant donné que le tribunal local siégeait aux portes de la ville, on ne pouvait pas contester le fait que le jugement était public (Deut. 16:18-20) ! Sans aucun doute, les procès en public influençaient les juges dans le sens de la prudence et de la justice, qualités qui ont tendance à disparaître au cours des audiences à huis clos. »
Ainsi, les TdJ reconnaissent eux-mêmes que le huis clos pose effectivement un problème, ils prêchent que la volonté de Dieu fut autrefois de renoncer à ce type de jugement et donnent sans détours la raison de ce choix, mais ne semblent jamais faire le rapprochement avec leur propre pratique, qui en est l’exact contraire.
Comment des gens peuvent-ils en arriver à pratiquer eux-mêmes ce qu’ils considèrent comme inadmissible dès qu’ils ont à le constater chez d’autres ? Comment peut-on ne pas se rendre compte qu’il y a un grave dysfonctionnement social à écrire que le jugement à huis clos est dangereux et continuer de le pratiquer dans le même temps sans jamais se sentir concerné par ce que l’on a soi-même écrit. Ça devient possible lorsque se manifeste le troisième symptôme décrit par M. Janis, et que la question de la moralité de ce que l’on pratique au sein du groupe ne se pose jamais plus à ses membres.
Notes:
[1] Voir la déclaration de « la Tour de Garde » du 1er janvier 1986, page 13. C’est la plus explicite que je connaisse, et nous voyons qu’elle reste très courte : « Aussi choquant que cela puisse paraître, même des individus qui occupaient une place en vue dans l’organisation de Jéhovah ont chuté et se sont livrés à des pratiques immorales, y compris l’homosexualité, l’échange de conjoints et les agressions d’enfants. Il est aussi à noter que l’année dernière 36 638 personnes ont dû être exclues de la congrégation chrétienne, la majorité d’entre elles parce qu’elles pratiquaient l’immoralité. »
[2] Voir le chapitre 11 de « À la recherche de la Liberté Chrétienne » par Raymond Franz .
[3] Ce passage traite d’un problème largement évoqué par mon ami Alexandre, dans une série d’article dédié à ce thème. Tant pis pour la redite !