De la banalité de ce que l’on a cru exceptionnel - Partie 3
2

Dans cette série d’article, nous nous proposerons de percevoir comment les huit symptômes décrits par le sociologue Irving Janis pour reconnaitre un phénomène de pensée groupale sont non seulement produits, mais aussi -d’une certaine manière- institutionnalisés par les Témoins de Jéhovah.
Second symptôme du GroupThink : Le besoin de justifier rationnellement les décisions du groupe.
Il faut comprendre ici qu’on ne parle pas simplement de justifier rationnellement ses choix, puisqu’il est sans doute très naturel de ressentir le besoin de légitimer, d’expliquer, de rationaliser ses décisions : personne n’admet facilement qu’il fait des choix sans raison valable.
Mais ce sur quoi Irving Janis attira l’attention, dans le cas du GroupThink, c’est que ce ne sont justement pas ses propres choix que l’individu voudra justifier, mais ceux du groupe, qui peuvent être parfois des décisions qu’il n’aurait lui-même jamais prises s’il avait eu un avis vraiment personnel à émettre. C’est ainsi que ses membres voudront à tout prix légitimer les pratiques du groupe, même s’ils doivent minimiser, voire parfois nier, tous les signaux qui alertent en temps normal les gens au sujet des faiblesses et des dysfonctionnements qu’ils révèlent. Même s’il devait ne pas du tout comprendre les choix faits par le groupe, voire les désapprouver en son for intérieur, le membre d’un groupe fonctionnant sur le modèle du GroupThink ne se l’avouera pas et se fera un devoir, non seulement de s’y soumettre, mais aussi de les justifier.
La littérature des Témoins de Jéhovah foisonne de ce type de justifications : pour le dire simplement, aucune des décisions, doctrines, ou dispositions prises par le mouvement n’a jamais fait l’objet d’une analyse critique objective et franche, présentant honnêtement le « pour » et le « contre » des options retenues. Lorsque des arguments « contraires » sont présentés, ils le sont généralement de façon si caricaturales que le lecteur « moyen » n’a aucune chance de les considérer avec sérieux.
Pourtant, l’organisation jéhoviste est connue (et parfois critiquée) pour réviser de temps à autre certaines de ses affirmations, ce qui pourrait paraitre contradictoire avec ce qui est dit ici. On pourrait donc penser que contrairement à ce qui est suggéré ici, le jéhovisme n’hésite pas à « revoir sa copie », et se montrant souple, n’hésitant pas à reconsidérer régulièrement ses choix en toute honnêteté intellectuelle. C’est d’ailleurs un argument que les TdJ avancent parfois.
Toutefois ce processus de « révision » prend des formes très particulières, qui montrent que cette faculté à réviser ses propres enseignements doit être largement relativisé et ne saurait être probant s’il s’agit de nier l’effet de groupe.
On peut distinguer plusieurs « stratégies » différentes de l’organisation lorsqu’il s’agit de réviser un enseignement, et donc de reconnaitre (le plus souvent implicitement) une erreur.
La déresponsabilisation de l’erreur : il y a bien eu un problème, mais il n’y a rien à reprocher au groupe
Par exemple après l’échec des « prévisions » concernant 1975, les Témoins de Jéhovah n’admettront jamais réellement la responsabilité du groupe, en tant que tel, préférant systématiquement présenter cette erreur doctrinale, devenue indéfendable le temps passant, comme étant le fait d’individus et uniquement d’individus, individus qui sont par ailleurs assez largement « absous » de leur erreur, étant décrits par exemple comme ayant été animés par un « désir ardent, louable en soi » (cf. ci-dessous).
Je ne parle pas uniquement des quelques internautes Témoins de Jéhovah, qui taxent purement et simplement de mensonges à peu près tout commentaire sur cette question épineuse, niant en bloc qu’il y ait jamais eu le moindre problème sur cette question. Car il est surtout intéressant de voir comment les « officiels » du groupe ont réagi après coup : ils n’ont pas pu nier qu’il y avait eu un vrai problème, puisqu’il est évident pour qui reprend l’intégralité des citations de la littérature jéhoviste que l’organisation a bien soufflé le chaud et et le froid à ce sujet. Mais leur présentation des faits est extrêmement intéressante, sous le rapport de la tentative de justification du groupe.
L’explication, assez ambigüe, proposée par La Tour de Garde du 15 juin 1980, page 17 (édition française), est à ce propos tout à fait remarquable : l’organisation reconnait sans jamais vraiment le dire que des déclarations sur la probabilité que 1975 soit l’année d’Harmaguédon
Harmaguédon
Voir Harmaguédôn.
Le grand jour de la guerre de Dieu le Tout Puissant. Le Big Bang ou le Big Crunch pour les Témoins de Jéhovah.
étaient bien de nature « à entretenir chez certains des espérances déjà nées dans leur esprit »…
Montrant qu’il n’est pas sage de fixer ses regards sur une date en particulier, La Tour de Garde du 1er novembre 1976 disait : “Si quelqu’un a été déçu en ne suivant pas cette manière de penser, il devrait maintenant veiller particulièrement à redresser son point de vue, tout en reconnaissant que ce n’est pas la parole de Dieu qui a manqué son but ou qui l’a trompé et déçu, mais que son raisonnement était fondé sur de fausses conceptions.” En disant “quelqu’un”, La Tour de Garde entendait tous les Témoins de Jéhovah qui avaient ainsi été déçus, y compris ceux d’entre eux qui participèrent à la publication des renseignements qui contribuèrent à nourrir un espoir axé sur cette date. »
Cet article revenait donc sur une citation d’une Tour de Garde parue quelques années auparavant, en 1976, et qui avait à l’époque évoqué la déception que « quelqu’un » aurait pu ressentir en ne voyant pas s’accomplir ce qui était attendu. La façon de s’y prendre m’apparait comme tout à fait symptomatique. Ainsi, cette Tour de Garde de 1980 explique que le terme « quelqu’un », utilisé par l’article de 1976, pouvait désigner aussi les individus qui ont rédigé les articles « coupables » en question. (Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avant que cet article de 1980 ne prenne bien le soin de préciser le sens exact de la formulation utilisée en 1976, ce n’était vraiment pas très clair -puisqu’on est obligé d’y revenir 4 ans plus tard…)
Ainsi lorsqu’il s’agit de « redresser » un point de vue erroné une fois qu’il est devenu évident qu’il était erroné, on le présente comme le fait de « La Tour de Garde » (« En disant “quelqu’un”, La Tour de Garde entendait… » etc.), mais lorsqu’on parle des dérives précédentes, elles sont le fait de « quelqu’un », y compris « quelqu’un » qui aurait pu les écrire dans La Tour de Garde. Dans les faits, pourtant, on parle bien, dans un cas comme dans l’autre, de ce qui a été écrit dans la Tour de Garde…
Cette dichotomie, parfaitement artificielle, est d’ailleurs souvent reprise par des « TdJ du Net » qui abordent le dossier, pour ceux qui ne se contentent pas de la négation pure et simple : l’Organisation n’a péché en rien, ce sont des « déclarations individuelles » qui ont été malheureuses. Lorsqu’elles sont éditées dans les manuels de l’organisation, ou prononcées par de hauts-responsables lors de très officielles assemblées organisées et supervisées par le mouvement, comment fait-on la différence entre des déclarations « personnelles » et les déclarations « de l’organisation » ? Ça reste un mystère…
Dans la conception que s’en font ses membres, l’organisation, la société Watchtower, en un mot “le groupe”, semble n’avoir absolument rien à se reprocher sur ce dossier, et l’on pourrait ajouter : ni dans aucun autre d’une manière générale. Il est certes régulièrement admis l’inexactitude de tel ou tel enseignement, finalement renié, mais il n’est par contre absolument jamais fait la critique du système qui a produit ces erreurs et les a plus ou moins imposées à ses fidèles comme “Vérité”. Jamais on ne s’interrogera sur ce qui fait que des millions de personnes à travers le monde aient pu aussi facilement accepter ce qui se révélera une erreur. Au contraire : c’est même parfois l’occasion de faire l’apologie de cette organisation qui « cherchait avec sincérité la vérité », ou autre formule voisine.
À titre personnel, je n’ai pas souvenir d’avoir jamais lu un seul article où « l’organisation » dit clairement : « Nous nous sommes égarés, nous avons eu tort. » Les très rares fois où l’on trouve un semblant de mea culpa à peu près direct et franc, il s’agit toujours de doctrines très lointaines, dont quasiment plus aucun Témoin de Jéhovah ne se souvient, bien qu’elles aient été présentées à l’époque comme les merveilleuses lumières dont Jéhovah éclaire son peuple, exactement comme le sont les « vérités » d’aujourd’hui.
On ne nie pas l’erreur, mais il n’y a tout simplement plus aucun enjeu.
Une autre « stratégie » face aux erreurs du groupe consiste donc à ne les admettre vraiment, dans toute leur dimension, qu’après des décennies, lorsque c’est devenu une histoire tellement ancienne que ça ne remet absolument pas en question l’image que l’on se fait aujourd’hui du groupe.
Par exemple, il faudra attendre exactement 60 ans pour qu’une auto-critique de J.F. Rutherford ne soit enfin publiée (et encore ne s’agit-il que d’une note en bas de page). Il aurait reconnu devant les membres du Béthel de Brooklyn, d’après le récit autobiographique de Karl Klein [1], qu’il s’était « comporté comme un imbécile », en prononçant plusieurs affirmations tonitruantes au sujet des prophéties devant se réaliser en 1925 (affirmations toutes parfaitement fantaisistes, dont les années passant ont dévoilé la vacuité, et décrites très sobrement dans l’article en question, en 1985, comme des “déclarations malencontreuses”).
60 ans ! C’est donc le temps qu’il faudra attendre, et que tous les acteurs de cette erreur grossière aient disparu depuis bien longtemps, pour qu’on ose, du bout des lèvres, apposer le terme « imbécile » à des déclarations qui l’étaient pourtant manifestement. Et encore faut-il relativiser ce terme, qui n’est employé que parce qu’il vient de Rutherford lui-même. [2]
Mais que se serait-il passé si un membre du groupe (de l’époque) avait osé dire franchement à M. Rutherford : « vous vous êtes comporté comme un imbécile en publiant de telles doctrines » ? Ou même s’il avait simplement exprimé son désaccord sur les “affirmations imbéciles” en question avant que le temps n’en révèle « l’imbécilité » ? Ceux qui se sont risqués à contredire M. Rutherford l’ont payé de leur expulsion sans aucun ménagement du groupe : il est inadmissible pour les membres du groupe, de poser un œil critique sur ses dysfonctionnements, même flagrants, leur seul devoir est d’en faire l’apologie et la justification, même s’ils pourraient ne pas être d’accord individuellement. S’opposer à une option retenue par le groupe est impensable, et ne peut être vécu que comme une opposition au groupe lui-même.
Et peut-être n’est-il même pas nécessaire d’imaginer un tel scénario à cette époque désormais lointaine : aujourd’hui encore, je pense sincèrement qu’un TdJ qui affirmerait sans détour au sein de son groupe : « Les doctrines chronologiques des Témoins de Jéhovah ont été des théories imbéciles », ferait l’objet de sévères remontrances.
On ne nie pas l’erreur : on a eu tort, MAIS on a eu RAISON d’avoir tort.
La tentative de justification rationnelle des choix du groupe par les adeptes peut aller plus loin et devenir vraiment très caricaturale. Ainsi, la littérature du groupe n’hésite pas à affirmer que même certaines de ses erreurs, qu’il aura par la suite été obligé de reconnaitre, constituaient en fait un bien pour les adeptes.
Un exemple parlant nous est donnée par l’exégèse parfaitement fantaisiste du verset de Romains 13.1 que la Watchtower a longtemps soutenue. Si j’emploie ce terme « fantaisiste », ce n’est pas par volonté de blesser, mais parce que c’est le seul mot qui me vienne pour décrire la gymnastique intellectuelle que les dirigeants ont dû mettre en œuvre pour parvenir à faire dire à ce passage autre chose que ce qu’il dit de façon évidente. En effet, ce passage est d’une limpidité cristalline : Paul y parle, sans le moindre début d’ambiguïté, de la soumission aux pouvoirs séculiers :
Traduction du Monde Nouveau.
N’importe quel lecteur, même peu averti, pouvait constater par lui-même, en lisant le plus simplement du monde ce texte, qu’il est bien question ici des autorités séculières, politiques. Or, les TdJ ont longtemps soutenu que l’expression “autorités supérieures”, dans ce texte, ne désignait pas les autorités « du monde », mais plutôt celle de Dieu et du Christ. Contre l’évidence biblique, donc, les TdJ soutenaient que ce passage n’invitait pas les chrétiens à se soumettre aux autorités politiques. L’exégèse des TdJ tordaient ainsi de façon flagrante le sens, pourtant parfaitement clair, de ce passage. Et pourtant, voici ce qui fut écrit à ce sujet, après coup, c’est-à-dire après que cette erreur aient été admise et rectifiée, dans la littérature jéhoviste :
« En 1929, alors qu’un certain nombre de gouvernements commençaient à édicter des lois interdisant des choses que Dieu commande ou exigeant d’autres choses que les lois divines interdisent, on a pensé que les autorités supérieures devaient être Jéhovah Dieu et Jésus Christ. C’est la compréhension que les serviteurs de Jéhovah ont eue de ce point pendant une période critique, avant et pendant la Seconde Guerre mondiale jusque durant la guerre froide, caractérisée par l’équilibre de la terreur et l’état d’alerte militaire. Avec le recul, il apparaît nettement que cette interprétation des choses qui exaltait la suprématie de Jéhovah et de son Christ a aidé les serviteurs de Dieu à conserver une stricte neutralité tout au long de cette période difficile. »
Ainsi on explique que, même lorsqu’ils se trompent, les Témoins de Jéhovah ont raison de se tromper. Le texte laisse assez clairement entendre qu’il valait mieux ne pas comprendre correctement le texte de la Bible et se soumettre à une compréhension qui en tordait le sens. Cette attitude est présentée comme la bonne façon de faire, celle qui doit apporter une bénédiction divine.
Ce cas n’est pas unique : citant le livre (très ancien) de Charles Russell, “Les trois mondes”, qui donnait un des calculs [3] qui permit à l’adventiste Barbour (et à sa suite Charles Russell, fondateur du mouvement dont sont directement issus les Témoins de Jéhovah) d’aboutir à la date de 1914, le livre “La Révélation : le grand dénouement est proche” (1988), dans un encadré de la page 105, explique pourquoi C. Russell faisait débuter son calcul à l’année 606 av. J.C., alors que les Témoins de Jéhovah d’aujourd’hui, font le même calcul en le faisant débuter un an plus tôt, en 607 av. J.C. Comment deux calculs identiques peuvent-il aboutir à la même date (1914) alors qu’ils partent l’un et l’autre de deux dates différentes :
Ici, il semble que ce soit Dieu lui-même qui ait volontairement fait commettre aux Étudiants de la Bible de l’époque une grossière erreur de calcul, pour les amener à la « bonne date » (c’est-à-dire celle qui est retenue encore aujourd’hui par la doctrine jéhoviste) : 1914. Certes, les « ancêtres » des TdJ ont commis une incroyable bourde de débutant, mais Dieu aurait alors pris bien soin de leur en faire commettre une seconde pour annuler la première [4]. N’aurait-il pas été plus naturel de la part du Dieu « à qui il est impossible de mentir » de permettre à ses élus de comprendre en même temps la bonne date et la bonne méthode ?
Autre méthode pour la négation de l’erreur : réécrire l’histoire pour la faire disparaitre.
Ce même encadré, à la page 105 du livre « Révélation », donne d’ailleurs un autre exemple de ce désir dysfonctionnel de justification rationnelle, décrit pas I. Janis :
Quiconque a pris la peine de lire ce que Charles Russell écrivait vraiment à cette époque sait que cette phrase est parfaitement fallacieuse : en fait pas une seule des choses que le Pasteur avait annoncées pour cette date ne s’est accomplie. Charles Russel n’a jamais prêché que 1914 serait une « date pivot dans l’histoire de l’humanité », il affirmait sans équivoque que cette date serait celle du déclenchement de la guerre d’Harmaguédon
Harmaguédon
Voir Harmaguédôn.
Le grand jour de la guerre de Dieu le Tout Puissant. Le Big Bang ou le Big Crunch pour les Témoins de Jéhovah.
et que les gouvernements du monde seraient tous éradiqués immédiatement après cette date au profit du Royaume de Dieu. Dans l’inconscient collectif des Témoins de Jéhovah (entretenu par des citations comme celle-ci), pourtant, le « succès » de ces prédictions sert de certification absolue de leur validité. Cette transformation rhétorique d’un échec complet en réussite remarquable est une autre conséquence de ce désir de justification rationnelle du groupe par ses membres.
Justification des idées du groupe, contre ses propres idées.
Pour bien rappeler en quoi ce besoin de justifier rationnellement les décisions du groupe est symptomatique de la pensée groupale, et se différencie du fait de défendre son point de vue (ce que fait tout le monde), il est important de rappeler que la pensée groupale pousse ses victimes à défendre des points de vue qui ne sont pas les siens.
Et à ce sujet, il me vient un dernier exemple, qui me concerne plus personnellement : c’est la justification, que moi-même et d’autres avons défendu concernant le « choix » (avant 1995) pour les jeunes Témoins de Jéhovah de ne pas accepter le statut d’objecteur de conscience. Comme cela a été dit dans l’article précédent, tous les jeunes Témoins appelés sous les drapeaux “choisissaient” alors de refuser d’accomplir non seulement leur service militaire, mais aussi toute forme de service civil (un statut qui qui avait pourtant été créé spécialement pour des gens comme eux), se condamnant ainsi eux-mêmes à une peine d’emprisonnement (qui était à peu près d’un an ferme, à l’époque).
Après 1995 (en France) la consigne de la hiérarchie jéhoviste a soudain changé, et il fut alors accordé aux jeunes adeptes concernés l’entière liberté de leur choix sur cette question. On leur a en quelque sorte dit : « vous ferez désormais en la matière ce que votre conscience vous dictera ».

- La victime de GroupThink n’a pas d’autre choix : il DOIT se faire l’avocat du groupe, même de qu’il n’approuve pas à titre personnel.
Il n’y eu alors plus de jeunes Témoins pour refuser le statut d’objecteur de conscience et aller en prison accomplir leur temps de conscription : plus un seul, du jour au lendemain ! Tous ont immédiatement accepté l’accomplissement d’un service civil en lieu et place du traditionnel service militaire.
Je peux assurer que, tout juste quelques mois plus tôt, chacun de mes coreligionnaires (et moi avec) défendait bec et ongles la position officielle de notre groupe comme étant la seule acceptable pour un chrétien. Pourtant les faits ont démontré, de la plus magistrale des façons, qu’au moment où on leur a vraiment demandé ce qu’ils pensaient, eux, de la question, quelle était leur position personnelle à ce sujet, les jeunes Témoins ont alors tous répondu que leur conscience ne voyait aucune… objection à être objecteur. Un constat s’impose : nous justifiions tous publiquement une pratique qu’aucun de nous n’approuvait pourtant à titre personnel.
On trouvait déjà quelque chose de très similaire, une quinzaine d’année plus tôt, au sujet des transplantations d’organes, formellement interdites par les dirigeants du groupe à leurs adeptes (depuis 1968), puis subitement laissé au libre choix de chacun (à partir de 1980). La pratique jusqu’alors décrite en terme infamants par le groupe (elle était ni plus ni moins assimilée à du cannibalisme !), et systématiquement décrite comme très dangereuse, est devenue tout à coup banale, voire présentée sous un jour plutôt favorable. La littérature, quelques temps plus tard, citaient en exemple des Témoins de Jéhovah transplantés…
Au passage, cela ne peut que nous amener à nous poser la même question, concernant les transfusions sanguines. Si aujourd’hui tous les Témoins de Jéhovah affirment en chœur qu’il est absolument inacceptable pour un chrétien d’accepter une transfusion, qu’en sera-t-il si demain la Watchtower reconnait que l’interdit biblique est avant tout alimentaire, et que chaque chrétien doit décider pour lui-même si cet interdit doit être étendu à la pratique médicale de la transfusion, qui n’est pas directement concernée ? Combien de Témoins choisiront alors vraiment, pour eux-mêmes ou leurs proches, de risquer la mort en cas d’urgence hémorragique ? Combien d’entre eux, à l’heure actuelle, ne justifient avec force cet interdit du groupe que parce qu’ils sont dans la logique décrite par Janis, alors qu’ils accepteraient une transfusion à titre personnel si le groupe laissait le choix à leur seule conscience ? Les deux précédents cités indiquent que la réponse serait probablement différente de celle que les TdJ affirmeraient aujourd’hui.
Pourquoi des jeunes hommes intelligents ont-ils justifié et assumé une pratique qui ne correspondait pas à leur visions personnelles des choses ? À quelle logique obéissaient les TdJ de 1979, lorsqu’ils affirmaient tous ensemble, haut et fort, qu’aucun chrétien digne de ce nom ne pouvait accepter de transplantations, alors que, quelques mois plus tard, certains de ceux qui prêchaient cela se sont inscrits sur une liste d’attente des receveurs ? Irving Janis nous donne la réponse dans le deuxième symptôme qu’il décrit.
Notes:
[1] Publié dans La Tour de Garde du 1er mai 1985, page 24
[2] On notera d’ailleurs que malgré ce terme « imbécile » qui peut reconnaitre sans faux-fuyant la nature de l’erreur analysée, le cas n’est pas si différent du précédent : l’erreur est à nouveau décrite comme l’erreur d’un seul homme, alors que la parole de Rutherford était la doctrine officielle de l’organisation. De nouveau, l’erreur est individualisée : ce ne sont pas les « Témoins de Jéhovah » ou « l’organisation » qui ont agit en imbéciles, mais bien Rutherford « tout seul » !
[3] Nous soulignons que le calcul de « 2520 ans » qui mène à la doctrine concernant 1914 n’est jamais que l’UN DES calculs que Russell avançait pour ses affirmations chronologique, puisqu’il utilisait également pour soutenir cette doctrine d’autres arguments du même acabit, mais aujourd’hui complètement tombé dans l’oubli, telles les proportions de la Grande pyramide de Khéops, dont les plans auraient été établis par Dieu lui-même pour que ceux qui la mesureraient et en analyseraient les proportions mathématiques retrouvent les dates qu’il y avait caché.
[4] Ici, on ne peut que noter le fait que 607, date retenue après les “nouvelles lumières”, est une date historiquement tout aussi erronée que 606. Nabuchodonosor II étant monté sur le trône en 605 av.J.C., il ne pouvait pas faire chuter Jérusalem en -607, deux ans plus tôt, comme l’affirment les Témoins de Jéhovah. Compte tenu de ce qui est écrit ici, et du fait que la chronologie jéhoviste est de plus en plus difficile à soutenir à l’heure d’Internet où n’importe quel profane peut étudier cette question de très près, il n’est pas exclu que les dirigeants publient un beau jour un texte reconnaissant leur erreur sur la date de 607 elle-même, mais expliquant que cette erreur leur était nécessaire, « providentielle », pour avoir la « bonne compréhension » concernant 1914…

