jeudi, 23 février 2012|

2 visiteurs en ce moment

 

De la banalité de ce que l’on a cru exceptionnel - Partie 1.




COMMENT des gens d’une intelligence a priori tout à fait normale, ayant eu accès à l’éducation, à la culture, à l’information, et parfois même à une instruction supérieure à la moyenne, peuvent-ils en venir à produire collectivement un système qui se révélera être parfaitement absurde ? Constatant la répétition de cet étrange schéma, et ce dans différents domaines de la vie, le psychologue Irving Janis, au début des années 70, a tenté d’en décrypter les mécanismes. Ses conclusions sont riches d’enseignements.

Ce qui m’a frappé, lorsque j’ai découvert le travail et les conclusions de ce chercheur, c’est qu’il ne s’est jamais intéressé (à ma connaissance) aux phénomènes des groupes sectaires, et encore moins aux Témoins de Jéhovah en particulier, ni de près, ni de loin.

En effet, en tant que Témoin de Jéhovah, j’ai souvent été très critique vis-à-vis des études portant sur ma religion et son fonctionnement. Ici, je parle surtout de ceux que nous présentaient il y a quelques années les médias, qui étaient systématiquement du côté des « anti-sectes ». Depuis d’autres chercheurs sont apparus, qui me paraissent aujourd’hui tout aussi partisans que les premiers, mais à rebours : “pro-sectes”.

À l’époque, je soupçonnais donc tous ces chercheurs/psychologues/sociologues de ne pouvoir être que mal intentionnés, et de ne prendre en considération que les arguments au service de leur vision du jéhovisme, c’est-à-dire de n’avoir que pour but de démontrer que les Témoins de Jéhovah constituent une secte, et une secte plus ou moins dangereuse qui plus est.

Je les accusais par exemple de fabriquer sur mesure une définition du mot “secte” pour pouvoir ensuite mieux l’accoler à l’organisation jéhoviste. Autrement dit, ils prétendaient pour moi dresser le “portrait-robot” d’un système sectaire, en ayant sous les yeux la photo de ce qu’ils voulaient faire condamner comme tel.

Irving Janis et le phénomène de GroupThink

JPEG - 19.2 ko
En 1972, ses travaux valurent à I. Janis la couverture de « Time »

C’est là un reproche qui ne pourra donc pas être fait aux recherches de M. Janis. Ce psychologue s’est intéressé à des dysfonctionnements flagrants de certaines grandes institutions. Il a tenté de comprendre comment et pourquoi des personnes, qui sont toutes probablement fort compétentes si on les considère individuellement, peuvent se mettre, ensemble, à créer un « système », une mécanique de groupe, qui peut se révéler catastrophique. Son étude portait notamment sur le fiasco stratégico-militaire resté célèbre dans l’histoire sous le nom de « débarquement de la baie des Cochons », ou sur l’extraordinaire apathie de l’état-major américain à la veille de l’attaque de Pearl Harbour, malgré plusieurs signes fort inquiétants, qui auraient objectivement dû alerter les dirigeants américains.

Le plus facile serait de conclure, au vu de leurs résultats, que les personnes responsables de ces échecs retentissants étaient tout simplement des imbéciles incompétents. Or, dans les faits, toutes ces personnes étaient sans aucun doute fort intelligentes, brillantes même : elles constituaient l’élite de la Nation américaine, avec un niveau d’instruction largement supérieur à celle du citoyen lambda.

Janis changea donc de perspective et comprit que, dans certains schémas, ce ne sont pas les individus eux-mêmes qui doivent être mis en cause, mais bien plutôt les mécanismes sociaux au sein desquels ils se retrouvent impliqués. Il développa le concept de GroupThink, un terme qu’il construisit en référence eu roman “1984” de George Orwell, et à la “novlangue” qui y est décrite.

JPEG - 10.2 ko
George Orwell, inspirateur de Janis pour le nom qu’il donna à son objet d’étude

En bon français, on traduit ça plus sobrement par « pensée de groupe » ou parfois « pensée groupale » (ou encore, de façon plus connotée : « pensée moutonnière »). Si on voulait être fidèle à la référence orwellienne, on pourrait traduire ça par « groupensée ».

Dans son étude, il remarqua la présence récurrente de huit symptômes, caractéristiques du fonctionnement social très particulier qui se met en place au sein de ce type de groupes. À travers ces huit caractères, Janis décrivit assez finement ce phénomène de GroupThink, cette façon dont une pensée unique s’impose au sein d’un groupe à l’insu de ses membres. Ce fonctionnement entraine le groupe à la dérive : en effet, aveuglés qu’ils sont par l’obsession de préserver et conforter toujours plus le sentiment de cohésion, ses membres en viennent à étouffer toute critique, à ne plus être capable d’exprimer un autre avis que l’avis officiel du groupe, à suivre servilement ce qui est décidé par le groupe même lorsque c’est objectivement très critiquable.

Empêtré dans ses préjugés sur son propre statut, préjugés qui ne sauraient plus jamais être remis en question, le groupe perd le sens des réalités et se met à dysfonctionner.

Où I. Janis va nous intéresser

Lorsque j’ai découvert cette étude, qui a pourtant presque quarante ans, j’ai été immédiatement frappé par les huit symptômes mis en évidence. En fait, je me suis rendu compte qu’aucun de ces huit symptômes n’était absent de la « mécanique sociale » des Témoins de Jéhovah. On trouve dans cette organisation TOUS les ingrédients du GroupThink décrits par Janis.

Voici donc les huit critères que ce chercheur isola, et qui permettent de comprendre que l’on a bien affaire à ce type de fonctionnement :

- 1- Ce type de groupes cultive le sentiment de sa propre invulnérabilité : leurs membres affichent alors une assurance totale dans la direction prise par leur groupe, quelle qu’elle soit, et tendent à ne plus tenir compte de signaux qui devraient logiquement avertir tout un chacun. Celui qui se hasarde à émettre un doute sur cette invulnérabilité se voit considéré comme un faible, quand ce n’est pas comme un lâche.

- 2- Tout le monde veut justifier rationnellement les décisions du groupe. LE groupe a toujours une “bonne raison” de dire ce qu’il dit et de faire ce qu’il fait. Aucune des options qu’il retient ne peut être mauvaise et faire l’objet d’une analyse critique. Il est du devoir de chaque membre de les défendre, même s’il n’est que peu convaincu à titre personnel de la pertinence de ces options retenues (voir plus loin).

- 3- Le groupe affiche une totale certitude de sa supériorité morale. Il est acquis dans l’esprit de ses membres que le groupe est intrinsèquement le plus moral qui soit, et ils ne s’interrogent donc plus sur les conséquences éthiques ou morales de leurs pratiques : puisque le groupe le préconise, c’est que c’est “bien”.

- 4- Les contradicteurs et opposants du groupe sont stéréotypés. Dans l’esprit du point précédent, mais à rebours, tout ce qui sera perçu comme opposition au groupe sera identifié au mal. Analyser honnêtement les arguments de ces gens est parfaitement inutile : ils sont de fait menteurs, lâches, traitres ou mal intentionnés, et rien de ce qu’ils ont à dire ne doit donc intéresser le groupe. Les arguments qui pourraient être opposés sont donc tout à fait ignorés, jamais pris en considération.

- 5- Ses membres subissent des pressions en interne pour se conformer aux décisions et aux volontés du groupe. Celui qui se met à émettre ouvertement des doutes sur la pertinence de telle décision, ou sur la validité de tel argument subira une pression pour rentrer dans le rang, se verra l’objet de vives critiques et peut même se voir menacé d’une exclusion du groupe.

- 6- Les victimes du GroupThink s’autocensurent (conséquence directe de ce qui précède). Ils répriment en eux toute déviation d’avec ce qui constitue la norme de leur groupe. Ils gardent bien sûr pour eux tout doute sur la ligne adoptée par le groupe, mais ils peuvent même se forcer eux-même à ignorer ces doutes, voire s’auto-argumentent pour se convaincre qu’ils ne sont pas opportuns ou importants.

JPEG - 111.6 ko

- 7- Le groupe crée ainsi l’illusion d’une totale unanimité de ses membres. Dans ce qu’ils s’autorisent à en dire “publiquement”, ses membres semblent toujours approuver sans réserve toutes les options retenues par le groupe. Même si en leur for intérieur plusieurs membres peuvent avoir de gros doute sur la direction qu’emprunte le groupe, ils ne feront jamais connaitre leurs objections aux autres, puisque ceux-ci semblent accepter pleinement cette direction. Chacun ne disant rien confirme donc implicitement à tous les autres que tout le monde est parfaitement d’accord au sein du groupe avec le consensus apparent. Cette unanimité de façade conforte ainsi toujours plus les membres du groupe dans l’idée que c’est ainsi et pas autrement qu’on doit penser.

- 8- Des “gardiens de la pensée” (mindguards dans le texte) font leur apparition, que ce soit de façon spontanée ou, dans le cadre précis des Témoins de Jéhovah, de façon plus institutionnalisée. Ils endossent le rôle de protecteurs de la pensée du groupe. Leur objectif est de préserver l’idéologie centrale du groupe de toute remise en question, et dans ce but ils s’efforceront d’occulter toute information qui pourrait susciter doutes et questionnement chez les autres membres, comme pour les en “abriter”. Ils travailleront à atténuer le plus possible, voire à éliminer, tout ce qui peut être perçu comme “polémique”. Ces mindguards deviennent aussi les principaux acteurs de la pression exercées sur ceux qui sont perçus comme “dissidents”, pour les contraindre au silence à l’intérieur du groupe.

Évidemment, ces huit symptômes sont bien identifiés dans l’étude de Janis, détaillés chacun dans la forme particulière qu’il peut prendre. Dans les faits, la mécanique du groupe ne les présentera pas de façon aussi parfaitement cloisonnée ; le groupe produit les huit symptômes tous ensemble, qui sont intriqués les uns dans les autres.

La banalité du fond, derrière quelques originalités dans la forme.

Longtemps, j’ai affirmé le plus sincèrement du monde que le jéhovisme fonctionnait d’une façon exceptionnelle, que rien ne ne pouvait être comparé à ce que nous vivions au sein de cette organisation. Il faut dire que c’est à peu près ce qui est répété aux fidèles à longueur d’année, et que j’avais bien envie de le croire.

Et pourtant, au vu de ce que j’ai découvert à travers le travail d’Irving Jannis, il s’avère que, par bien des aspects, le mode de fonctionnement du “groupe-TdJ” n’est que la énième répétition de schémas fort banals. Le résultat social obtenu par les Témoins de Jéhovah (belle unité de façade, assez peu de conflits visibles à l’intérieur du groupe, dans ce que l’on en voit les gens s’y comportent à peu près comme l’on attend d’eux qu’ils se comportent) n’a rien de bien exceptionnel : il est la conséquence tout à fait logique du mode de fonctionnement de leur “microcosme”.

Contrairement à ce que l’on souhaite croire depuis l’intérieur de ce “groupe”, il n’y a rien de magique dans le fonctionnement de l’organisation jéhoviste : inutile de faire appel à un “Esprit Saint” qui dirigerait magnifiquement les choses pour obtenir un tel résultat. Il serait au contraire assez incompréhensible que les Témoins de Jéhovah, compte tenu de ce fonctionnement-là, n’obtiennent PAS un résultat qui tel que celui-ci !

Il est d’ailleurs intéressant de noter que d’autres groupes se targuent de résultat étonnamment positifs, en produisant des structures qui, si elles peuvent sembler très différentes par la forme, ne sont sur le fond qu’une variation sur le mode de la pensée groupale ; on a ainsi entendu l’acteur Tom Cruise vanter les résultats, prétendus très positifs, de l’Église de Scientologie dans la lutte contre l’addiction aux stupéfiants et à l’alcool. D’après lui, son groupe obtient dans ce domaine les meilleurs résultats du monde, ni plus ni moins.

Dans le cas des Témoins de Jéhovah, on constate une chose plus étonnante encore : si ce mode de fonctionnement a été mis en évidence c’est parce qu’il a été clairement diagnostiqué comme une dérive, pouvant être très lourde de conséquences pour le groupe. Cette mécanique sociale met les membres du groupe en danger. Si le groupe des TdJ ne produit heureusement pas de dérives aussi graves que dans d’autres structures comparables -ces mouvements qualifiés de sectes et qui ont pour certains aboutis à des schémas délirants- nous verrons toutefois dans les articles suivants comment chacun de ces symptômes a pu causer à sa façon du tort aux TdJ. Or ce mode de fonctionnement, dont les managers du monde entier ont appris à se méfier tant il est générateur de lourds dysfonctionnements, est tout au contraire perçu par les Témoins de Jéhovah comme quelque chose d’extrêmement positif : ils font même assez directement l’apologie, dans leur littérature, de chacun de ces huit symptômes, qui sont présentés par elle sous une forme beaucoup plus positive bien évidemment. Les dirigeants des Témoins de Jéhovah expliquent sans trop d’équivoque que c’est de cette façon, et pas autrement, que doit continuer de fonctionner leur groupe.

Nous nous proposerons dans cette série d’articles de montrer comment chacun de ces huit symptômes est produit, et parfois même souhaité, par la hiérarchie jéhoviste, notamment à travers la littérature qu’elle publie, et dont on connait l’impact sur les fidèles.

Si par la forme, le mouvement des Témoins de Jéhovah montre quelques originalités, force me fut faite de constater combien, dans le fond, était banal ce que j’ai cru exceptionnel. Non sans une résignation un peu mélancolique : il n’y a décidément RIEN de nouveau sous le soleil…


Notes:
2 commentaires

modération à priori

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)

 
A propos de TJ - Révélation - Site d’analyses sur les Témoins de Jéhovah
Fils de nouvelles RSS

Warning: strstr() expects parameter 1 to be string, array given in /home/tjencycl/public_html/tj-revelation.org/ecrire/inc/texte.php on line 408

Livres et Biographies | Re: Du nouveau sur Bonnie Boyd[tiré de Forum Témoin de Jéhovah le 22 février 2012]

Pédophilie | Re: Australie : la Watchtower fera face à la justice[tiré de Forum Témoin de Jéhovah le 22 février 2012]

Général | Re: La légende urbaine neuneuh du jour[tiré de Forum Témoin de Jéhovah le 22 février 2012]

Général | Re: heure de renouvellement du site[tiré de Forum Témoin de Jéhovah le 22 février 2012]

Sang | Irlande: Un enfant de trois ans qui pourrait être transfuser[tiré de Forum Témoin de Jéhovah le 22 février 2012]

0 | 5 | 10 | 15 | 20 | 25 | 30 | 35 | 40 |...

Thèmes