Daniel et les sept Temps des Gentils - 5. 607 avant notre ère
La date de début du décompte des Temps des Gentils serait selon la doctrine officielle des Témoins de Jéhovah l’année 607 avant notre ère. C’est à cette date, selon leur chronologie, que Jérusalem serait tombée entre les mains de Nebucadnezzar, roi de Babylone. Le problème est qu’ils sont les seuls à soutenir cette date et que les historiens sont d’un tout autre avis.
La succession des rois babyloniens est bien connue et bien documentée et tous les témoignages concordent : Jérusalem est tombée entre les mains des Babyloniens en 587 avant notre ère.
Cette différence
différence
de quelque 20 ans pourrait sembler insignifiante, mais elle suffit à reléguer l’année 1914, date ultime des 2520 années de la construction prophétique, aux oubliettes.
Et si 1914 tombe, alors c’est le dernier héritage adventiste de Charles Taze Russell
Russell
Charles Taze Russell (16 Février 1852- 31 Octobre 1916)
Fondateur du mouvement des Étudiants de la Bible, ancêtres des Témoins de Jéhovah. Russell fût le créateur en 1879 du Journal La Tour de Garde, et de la société Watchtower Bible and Tract Society.
Biographie détaillée de Charles Russell sur TJ-Encyclopédie
qui disparait aussi, c’est le sentiment d’avoir appartenu à une époque où Jésus a choisi sa véritable église qui s’effiloche.
Et çà, c’est inacceptable, il ne faut pas perdre la face.
Pourtant les preuves pour infirmer 607 avant notre ère ne manquent pas. Carl Olof Jonsson, ancien Témoin de Jéhovah suédois, en a fait depuis 1977, première année de ses recherches à ce sujet, son cheval de bataille. Dans son livre en anglais « The Gentile Times Reconsidered » (édition Commentary Press - Atlanta - 2004), il démontre avec force l’inévitable conclusion : 607 avant notre ère est un voeu pieu sans fondement.
Faisant la synthèse des inscriptions anciennes disponibles, l’auteur présente la chronologie néo-babylonienne.
Citant les chroniques néo-babyloniennes (la Chronique babylonienne BM 21946, la Chronique de Nabonide BM 35382), la Liste des rois d’Uruk, Les Inscriptions Royales plus connu sous le nom de Canon de Ptolémée, les durées de règnes des rois sont les suivantes :
| Nom royal | Chroniques néo-babyloniennes | Liste des rois d’Uruk | Inscriptions Royales | Dates av. n.e. |
|---|---|---|---|---|
| Nabopolassar | 21 ans |
21 ans |
21 ans |
625-605 |
| Nebuchadnezzar | 43 ans |
43 ans |
43 ans |
604-562 |
| Evil-Mardouk | 2 ans |
2 ans |
2 ans |
561-560 |
| Neriglissar | 4 ans |
3 ans 8 mois |
4 ans |
559-556 |
| Labashi-Marduk | Quelques mois |
3 mois | 556 | |
| Nabonide | 17 ans |
17 ? ans |
17 ans |
555-539 |
Ces dates sont adoptées par les historiens car supportées par les anciennes sources cunéiformes, certaines datant de l’époque néo-babylonienne même.
Ces dates sont constamment recoupées par la chronologie égyptienne, par les annales commerciales, par les relevés astronomiques de l’époque. Tous les documents accessibles et publiés sont unanimes et univoques.
La 19e année du règne de Nebucadnezzar (prise de Jérusalem, 2Rois 25:8) correspond bien à 587/586 avant notre ère et non 607 avant notre ère. Le plus extraordinaire est que la date-pivot (anciennement dénommée date absolue) qui permet aux Témoins de Jéhovah de calculer 607 avant notre ère est 539 avant notre ère, date établie par les mêmes documents qu’ils reconnaissent ou récusent selon les besoins.
La position défendue sur l’année 607 avant notre ère est si faible qu’elle a provoqué une dissension terrible en 1980 au sein même du Collège Central
Collège Central
C’est le noyau enseignant des Témoins de Jéhovah. Ce groupe d’une dizaine de personnes est l’autorité prétendument établie par Jésus-Christ pour guider les Témoins de Jéhovah dans la Vérité et vers le Monde Nouveau paradisiaque.
(organe dirigeant des Témoins de Jéhovah) dans les années 1980.
Raymond Franz, neveu du président de la Watchtower
Watchtower
Abréviation de Watchtower Bible and Tract Society, la Tour de Garde Société de Bibles et de Tracts.
Il s’agit de la principale structure juridique qui sert à l’Organisation des Témoins de Jéhovah. En raison de leurs liens étroits l’une est synonyme de l’autre.
de l’époque et membre du Collège Central
Collège Central
C’est le noyau enseignant des Témoins de Jéhovah. Ce groupe d’une dizaine de personnes est l’autorité prétendument établie par Jésus-Christ pour guider les Témoins de Jéhovah dans la Vérité et vers le Monde Nouveau paradisiaque.
, a révélé dans son livre « Crisis of conscience » [1] le trouble profond qu’a suscité à la fois ses propres conclusions de recherche et la diffusion des travaux de C.G. Jonsson, trouble qui l’a mené à l’exclusion
exclusion
Méthode d’évitement préconisée par l’organisation jéhoviste à l’encontre d’un ex-fidèle
des rangs des Témoins de Jéhovah.
Voici le commentaire qu’il nous livre (p.41, 42) alors que l’auteur était en charge de la rédaction de l’entrée Chronologie du livre [Auxiliaire|Aid to Bible understanding - publié par les TJ] pour une meilleure intelligence de la Bible :
"Il fallut des mois de recherches pour ce seul sujet “ Chronologie” et il en résulta le plus long des articles du livre Auxiliaire. Nous avons consacré la plus grande partie du temps à trouver des preuves ou un soutien historique pour 607 avant notre ère, date pivot dans nos calculs pour 1914. Charles Ploeger, membre du siège mondial, me servait de secrétaire à cette époque et il cherchait dans toutes les bibliothèques de la ville de New York tout ce qui pourrait justifier l’historicité de cette date. Nous n’avons absolument rien trouvé en faveur de 607 avant notre ère. Tous les historiens indiquaient une date vingt ans plus tôt. Avant de commencer à préparer le sujet sur “Archéologie” pour l’Auxiliaire, je n’avais jamais réalisé que le nombre de tablettes d’argile cunéiformes retrouvées en Mésopotamie et remontant au temps de l’ancienne Babylone se comptait par dizaines de milliers. Rien dans
toutes ces tablettes ne permet de dire que l’empire Néo-Babylonien
(où l’on retrouve Nabuchodonosor) eut une durée qui convienne à nos
calculs pour arriver à 607 avant notre ère, date présumée de la destruction de Jérusalem. Tout indiquait une période plus courte de vingt ans que ce qu’affirmait notre chronologie officielle.
Même si cela me semblait inquiétant, je voulais croire que notre chronologie était juste en dépit de la preuve du contraire, qu’il y avait
une erreur quelque part dans cette preuve. C’est pourquoi, dans la
préparation du sujet du livre Auxiliaire, temps et espace étaient
consacrés à tenter d’affaiblir la crédibilité de l’évidence archéologique
et historique qui concourait à démolir notre date de 607 avant notre
ère et donner un point de départ différent à nos calculs, ce qui nous
aurait amenés à une date autre que 1914.
Avec Charles Ploeger nous avons fait le voyage jusqu’à l’université Brown à Providence, Rhode Island, pour interviewer le professeur Abraham Sachs, spécialiste des textes cunéiformes anciens, et particulièrement ceux comportant des dates astronomiques.
Nous voulions voir si nous pouvions obtenir des informations qui
mettraient en évidence un point faible ou une lacune quelconque dans
la date astronomique présentée dans nombre de ces textes, date
démontrant que notre 607 avant notre ère était une erreur. Finalement,
il était évident qu’il aurait fallu une conspiration de la part des anciens
scribes—sans pouvoir imaginer leur raison de le faire—si en
fait notre date était la bonne. Encore une fois, comme un avocat face
à une preuve qu’il veut dénier, je me suis efforcé de discréditer ou
d’affaiblir la confiance dans les témoins des temps anciens qui
attestaient de ces faits, à savoir les textes historiques concernant
l’Empire Néo-Babylonien. Les arguments que je présentais étaient
honnêtes, mais je savais qu’ils n’avaient qu’un seul but : défendre une
date qui n’avait aucun support historique."
Comment s’étonner que depuis 1981 (annexe du livre « Que ton Royaume vienne » qui visait à répondre tant bien que mal aux remises en cause chronologiques) aucun examen détaillé et profond n’ait été fait du calcul des Temps des Gentils.
Il ne faut pas parler des choses qui fâchent.
Conclusion :
Chacun des éléments qui fondent la construction chronologique des Temps des Gentils est contestable : l’application forcée d’un récit fabuleux pour lui donner une valeur prophétique, un calcul de sept périodes de temps indéfinies qui deviennent par choix personnel des années de 360 jours, des jours qui se transforment en années selon un principe à géométrie variable (les 1290, les 1335 jours de la fin de Daniel 12 restent bien des jours selon la lecture prophétique des TJ), une année de départ fixée impérativement à 607 avant notre ère et sans aucune corrélation avec l’histoire, pour enfin aboutir à une année chargée émotionnellement et aux vertus quasi magiques - 1914.
Tout cela renifle le bricolage insistant d’une époque dont la marotte était de s’interroger sur les Temps des Gentils.
A trop vouloir lire dans le marc de café, on ne voit plus que l’on ne fait que regarder une tasse.
Notes:
[1] Commentary Press - Atlanta - 2004
5