« Cette officine où l’on fabrique l’idéal, il me semble qu’elle sent le mensonge à plein nez »

- Friedrich Nietzsche
- Edvard Munch, 1906.
Un mensonge doit transformer la faiblesse en mérite […] et l’impuissance qui n’use pas de représailles devient, par un mensonge, la « bonté » ; la craintive bassesse, « humilité » ; la soumission à ceux qu’on hait, « obéissance » (surtout l’obéissance à quelqu’un dont ils disent qu’il ordonne cette soumission, - ils l’appellent Dieu). Ce qu’il y a d’inoffensif chez l’être faible, sa lâcheté, cette lâcheté dont il est riche, cette habitude de faire antichambre, et d’attendre à la porte, inévitablement, cette lâcheté se pare ici d’un nom bien sonnant et s’appelle « patience », parfois même « vertu », sans plus ; ne-pas-pouvoir-se-venger devient ne-pas-vouloir-se-venger et parfois même le pardon des offenses (« car ils ne savent pas ce qu’ils font - nous seuls savons ce qu’ils font ! ») On parle aussi de « l’amour de ses ennemis » et l’on sue à grosses gouttes. […] Maintenant ils me donnent à entendre que non seulement ils sont meilleurs que les puissants, les maîtres du monde dont ils doivent lécher les crachats (non pas par crainte, oh ! point du tout par crainte ! Mais parce que Dieu ordonne d’honorer les autorités) -, que non seulement ils sont meilleurs, mais encore que leur part est meilleure ou du moins qu’elle le sera un jour. Mais assez ! assez ! je n’y tiens plus. De l’air ! de l’air ! Cette officine où l’on fabrique l’idéal, il me semble qu’elle sent le mensonge à plein nez.
(…)
N’avez-vous pas remarqué ce qui fait leur perfection dans le raffinement, leur touche d’artiste la plus mensongère ? Prenez-y bien garde ! Ces êtres souterrains gonflés de vengeance et de haine - que font-ils de cette vengeance et de cette haine ? Avez-vous jamais entendu un pareil langage ? A n’en croire que leurs paroles, vous seriez-vous douté que vous vous trouviez au milieu de tous ces hommes du ressentiment ? …
Je vous entends et j’ouvre de nouveau les oreilles (hélas ! trois fois hélas ! et me voilà derechef obligé de me boucher le nez !) Ce n’est qu’à présent que je saisis ce qu’ils ont répété tant de fois : « Nous autres bons - nous sommes les justes » - ce qu’ils demandent, ils ne l’appellent pas représailles, mais bien « le triomphe de la justice », ce qu’ils haïssent, ce n’est pas leur ennemi, non ! ils haïssent « l’injustice », « l’impiété » ; ils croient et espèrent, non pas en la vengeance, en l’ivresse de la douce vengeance (- « plus douce que le miel », disait déjà Homère), mais bien « en la victoire de Dieu, du Dieu de justice sur les impies » ; ce qu’il leur reste à aimer sur terre, ce ne sont pas leurs frères dans la haine, mais, à ce qu’ils disent, « leurs frères en amour », tous les bons et les justes de la terre.
Et comment appellent-ils ce qui leur sert de fiche de consolation dans toutes les peines de l’existence - leur fantasmagorie et leur anticipation de la béatitude à venir ?
Comment ? Est-ce que j’ai bien entendu ? Ils appellent cela « le jugement dernier », la venue de leur règne, du « règne de Dieu » - mais, en attendant, ils vivent dans « la foi », « l’espérance » et « la charité ».
Assez ! Assez !
[ NB : Nietzsche prêche la vengeance absolue, comme contrepoids à la mièvrerie de celui qui attend que Dieu vienne faire « le nettoyage à sa place ».
C’est bien sûr à prendre comme un exemple extrême pour démontrer tout l’extrême de ce que Nietzsche cherche à détruire.
Car c’est bien de passivité qu’il est question, de cette façon qu’ont les TJ à se désintéresser des affaires du monde, en s’en remettant à Dieu dans un mouvement de lâcheté infecte. Or ils doivent aussi s’en remettre aux hommes : si tout le monde faisait comme les TJ, la terre croulerait en moins d’un mois !]
(…)
Dante s’est, à ce qu’il me semble, grossièrement mépris, lorsque, avec une ingénuité qui fait frissonner, il grava au-dessus de la porte de son enfer, cette inscription : « Moi aussi, l’amour éternel m’a créé. » - Au-dessus de la porte du paradis chrétien et de sa « béatitude éternelle », on pourrait écrire, en tous les cas à meilleur droit :« Moi aussi, la haine éternelle m’a créé » - en admettant qu’une vérité puisse briller au-dessus de la porte qui mène à un mensonge !
Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la Morale (1887)
Première dissertation, §14 et 15.
(traduction d’Henri Albert, pour Gallimard)
Notes:
3