Au fait, pourquoi quatre évangiles ?

Mais pourquoi précisément quatre ?
Irénée, évèque de Lyon nous livre sa version circonstanciée.
Irénée de Lyon (2e siècle)
Contre les Hérésies
Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur
LIVRE III
L’Evangile tétramorphe
Tels sont les commencements de l’Evangile : ils annoncent un seul Dieu, Créateur de cet univers, qui fut prêché par les prophètes et donna la Loi par l’entremise de Moïse ; ils proclament que ce Dieu est le Père de notre Seigneur Jésus-Christ et, en dehors de lui, ils ne connaissent point d’autre Dieu ni d’autre Père.
Si grande est l’autorité qui s’attache à ces Evangiles, que les hérétiques eux-mêmes leur rendent témoignage et que chacun d’eux leur arrache quelque lambeau pour tenter d’appuyer son enseignement. Ainsi les Ebionites se servent du seul Évangile selon Matthieu ; mais ils sont convaincus par cet Evangile même de ne pas penser correctement au sujet du Seigneur.
Marcion ampute l’Evangile selon Luc ; mais les fragments qu’il en conserve encore prouvent qu’il est un blasphémateur à l’égard du seul vrai Dieu. Ceux qui séparent Jésus du Christ et veulent que ce Christ soit demeuré impassible, tandis que Jésus seul aurait souffert, vantent l’Évangile selon Marc ; mais, s’ils le lisent avec l’amour de la vérité, ils ont la possibilité de revenir à des idées saines.
Quant aux disciples de Valentin, ils utilisent abondamment l’Evangile selon Jean pour accréditer leurs syzygies [1] ; mais ils sont convaincus par cet Evangile même de ne rien dire de correct, ainsi que nous l’avons montré dans le premier livre.
Ainsi donc, puisque nos contradicteurs rendent témoignage aux Évangiles et les utilisent, solide et vraie est la preuve que nous élaborons à partir d’eux.
Par ailleurs, il ne peut y avoir ni un plus grand ni un plus petit nombre d’Evangiles. En effet, puisqu’il existe quatre régions du monde dans lequel nous sommes et quatre vents principaux, et puisque, d’autre part, l’Eglise est répandue sur toute la terre et qu’elle a pour colonne et pour soutien l’Evangile et l’Esprit de vie, il est naturel qu’elle ait quatre colonnes qui soufflent de toutes parts l’incorruptibilité et rendent la vie aux hommes.
D’où il appert que le Verbe, Artisan de l’univers, qui siège sur les Chérubins et maintient toutes choses, lorsqu’il s’est manifesté aux hommes, nous a donné un Evangile à quadruple forme, encore que maintenu par un unique Esprit. C’est ainsi que David, implorant sa venue, disait : « Toi qui sièges sur les Chérubins, montre-toi. » Car les Chérubins ont une quadruple figure, et leurs figures sont les images de l’activité du Fils de Dieu. « Le premier de ces vivants, est-il dit, est semblable à un lion », ce qui caractérise la puissance, la prééminence et la royauté du Fils de Dieu ; « le second est semblable à un jeune taureau », ce qui manifeste sa fonction de sacrificateur et de prêtre ; « le troisième a un visage pareil à celui d’un homme », ce qui évoque clairement sa venue humaine ; « le quatrième est semblable à un aigle qui vole », ce qui indique le don de l’Esprit volant sur l’Eglise.
Les Evangiles seront donc eux aussi en accord avec ces vivants sur lesquels siège le Christ Jésus. Ainsi l’Évangile selon Jean raconte sa génération prééminente, puissante et glorieuse, qu’il tient du Père, en disant : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu », et : « Toutes choses ont été faites par son entremise et sans lui rien n’a été fait. » C’est pourquoi aussi cet Evangile est rempli de toute espèce de hardiesse : tel est en effet son aspect.
L’Evangile selon Luc, étant de caractère sacerdotal, commence par le prêtre Zacharie offrant à Dieu le sacrifice de l’encens, car déjà était préparé le Veau gras qui serait immolé pour le recouvrement du fils cadet.
Quant à Matthieu, il raconte sa génération humaine, en disant : « Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham », et encore : « La génération du Christ arriva ainsi . » Cet Evangile est donc bien à forme humaine, et c’est pourquoi, tout au long de celui-ci, le Seigneur demeure un homme d’humilité et de douceur.
Marc enfin commence par l’Esprit prophétique survenant d’en haut sur les hommes, en disant : « Commencement de l’Evangile, selon qu’il est écrit dans le prophète Isaïe. » Il montre ainsi une image ailée de l’Evangile, et c’est pourquoi il annonce son message en raccourci et par touches rapides, car tel est le caractère prophétique.
Les mêmes traits se retrouvent aussi dans le Verbe de Dieu lui-même : aux patriarches qui existèrent avant Moïse il parlait selon sa divinité et sa gloire ; aux hommes qui vécurent sous la Loi il assignait une fonction sacerdotale et ministérielle ; ensuite, pour nous, il se fit homme ; enfin, il envoya le don de l’Esprit céleste sur toute la terre, nous abritant ainsi sous ses propres ailes. En somme, telle se présente l’activité du Fils de Dieu, telle aussi la forme des vivants, et telle la forme de ces vivants, tel aussi le caractère de l’Evangile : quadruple forme des vivants, quadruple forme de l’Évangile, quadruple forme de l’activité du Seigneur. Et c’est pourquoi quatre alliances furent données à l’humanité : la première fut octroyée à Noé après le déluge ; la seconde le fut à Abraham sous le signe de la circoncision ; la troisième fut le don de la Loi au temps de Moïse ; la quatrième enfin, qui renouvelle l’homme et récapitule tout en elle, est celle qui, par l’Évangile, élève les hommes et leur fait prendre leur envol vers le royaume céleste.
S’il en est ainsi, ils sont vains, ignorants, et audacieux de surcroît, ceux qui rejettent la forme sous laquelle se présente l’Evangile et qui introduisent à l’encontre soit un plus grand, soit un plus petit nombre de figures d’Evangile que celles que nous avons dites, les uns pour paraître avoir trouvé plus que la vérité, les autres pour rejeter les « économies » de Dieu.
Ca c’est du raisonnement et de la logique !
Heureusement que Irénée n’a pas pensé à ses doigts de pied sinon il y aurait eu dix évangiles.
Notes:
[1] syzygie [sizii] n. f. ASTRO Conjonction ou opposition d’une planète, ou de la Lune, avec le Soleil. Les marées de vives eaux ont lieu quand le Soleil et la Lune sont en syzygie.
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